VIES DE SAINTS
et vers l'expression populaire ; nous la retrouvons encore à cette époque. Bien plus, nous voyons parfois cette double tendance représentée dans une seule el même vie; les auteurs s'efforcent, dans la préface du moins, d'écrire d'une manière savante, comme s'ils voulaient nous faire voir qu'ils étaient capables de ce genre de style; mais, sous ce costume d'emprunt, perce souvent la plus ridicule ignorance (I). A tout prendre néanmoins, c'est l'aspiration vers le sermo rusticuH qui domine, et la tendance à l'édification marche de pair avec la langue du peuple (2); ces légendes étaient destinées, pour la plupart, à être lues au peuple, dans l'église; elles tirent même leur nom de cette circonstance (3). C'est de là aussi que, dans plusieurs vies de ces Saints, qui ont joué un rôle politique important avant de se consacrer à l'ascétisme, tels qu'Arnolfe, évêque de Metz, l'illustre auteur de la race de Charlemagne (4), ou bien encore la reine Bathilde, c'est de là. dis-je, que, dans ces Vies, on a fait peu de part à celte action historique importante qu'on regardait comme peu propre à être lue dans l'église, tandis qu'on a enregistré avec un soin minutieux les moindres miracles de leur vie ascétique.
Une de ces Vies de saints mérite encore une mention toute spéciale ; elle est consacrée à un célèbre missionnaire qui fonda un cloître devenu fameux au point de vue de l'histoire de la littérature. C'est saint Amand. Né près de Nantes à la fin du vie siècle, il se sentit attiré à la vie ascétique d'une manière si irrésistible, qu'il surmonta tous les obstacles qui se trouvaient sur son chemin. Une vision, qu'il eut dans un pèlerinage à Rome, et où il crut voir saint Pierre devant une église consacrée à cet apôtre, lit de lui un missionnaire.
1. V. par exemple, dans Mabillon, op. cit., p. 380, la vie de saint Bavo (•{• vers 653) qui fut, pour le moins, composée encore au vnie siècle.
2. C'est ainsi que le prologue de la vie de sainte Bathilde dit : « Minus licet periti scholastica, sed magis studere volumus patere aedifleationi plurimorum. » Mabillon, op. cit., p. 745.
3. Elles s'appellent parfois lectio et renferment des allocutions, comme : « Carissimi » dans la vie de saint Bavon; « Fratres » dans celle de sainte Bathilde; cette dernière appellation s'adresse aux moines.
4. Il est étonnant de voir, dans cette Vie, reparaître encore la fable de l'anneau de Polycrate ; v. Mabillon, op. cit., p. 141.
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En cette qualité, il déploya son activité au milieu des Basques, dans les Pyrénées; chez les Slaves, sur le Danube, ainsi q m chez les Belges, sur Les rives de L'Escaut. C'esl chez ces derniers qu'il travailla le plus longtemps h avec le plus de succès. Il occupa même un certain temps, vers le milieu du sii-clc, le siège épiscopal de Maastricht. Parmi Les cloîtres qu'il fonda dans cette contrer, s,, distingue surtout, près de Tournai, celui d'EUno, auquel on donna plus tard le nom d'Àmand, et dans lequel il résida après s'être démis de son siège épiscopal : c'est là qu'il mourul en util. .Mais ce (douce devint, dans la suite, un asile important pour les lettres; c'est de là que sortirent plusieurs des plus anciens monuments de la littérature allemande et de la littérature française. C'est aussi un moine de ce couvent, Baudemund, qui composa la vie de saint Amand, vers L'an G80, c'est-à-dire à une époque où il pouvait encore consulter des témoins oculaires (1).
Antérieurement même ace Français, nous voyons le célèbre missionnaire irlandais, saint Columhan, déployer sur le sol de la Gaule une activité encore plus influente; il eut également un biographe plus important dans le moine Jonas, du couvent de Bobbio (Haute Italie); ce religieux était un contemporain de saint Amand 2 . Kncore enfant, le missionnaire irlandais avait reçu une excellente éducation grammaticale, et il se consacra de bonne heure au service de la religion.
Après avoir étudié la sainte Écriture avec autant de zèle que de talent auprès du savant Silènes, il entra au monastère célèbre de Bangor ; mais, avec le temps, il fut pris lui aussi, comme beaucoup de ses pieux compatriotes, du désir de déployer une activité plus grande à L'étranger. Avec douze confrères, il sortit du couvent, dans L'intention d'annoncer l'Évangile aux païens. Mais il resta d'abord en Gaule, où il aborda vers 590; il y trouvait un champ assez vaste pour son zèle, à une époque où la vie morale et chrétienne tombait en
1. Mabillon, op. cit., p. G78 sq. ; Rettberg, Kirchengeschichte (y. plus haut, p. 482, rem. 1), I, p. 554 sq.
2, V. sa vie de saint Columban, dans Mabillon, op. cit., p. 2 sq. : Rettberg, Kirchengeschichte, II. p: 35 sq.
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ruino, et (railleurs ses prédications inspirées impressionnaient la foule. Le roi de Bourgogne l'invita à se ßxer dans son royaume. Columban fonda alors, dans la solitude des Vosges, trois monastères, Anegray, Luxcuil et Fontaines; le nombre de ses élèves et de ses successeurs se multipliait en effet continuellement, quelque sévère que fût la règle de son ordre. Mais, par suite des intrigues de Brunehaut, dont la colère avait été enflammée par la sévérité des mœurs dece religieux, Columban fut ebassé violemment de son monastère par Théodoric II, en Tan 610, pour être reconduit dans sa patrie. Il était à Nantes, prêt à s'embarquer; mais les vents contraires firent suspendre la traversée. Le capitaine du vaisseau vit là le doigt de Dieu. Columban se rendit auprès de Clotaire II, roi de Neustrie, qui le recula bras ouverts. De là, il s'avança à travers l'Austrasie, vers le Rhin, jusqu'en Alemannie, où il s'établit comme missionnaire, près de Bregenz; pendant trois ans, il y lutta contre le paganisme, au milieu des plus grandes difficultés. Aprèà avoir abandonné, à la suite d'une vision, ainsi que le raconte son biographe, le projet de convertir les Slaves du voisinage, ilquittal'empire des Francs, probablementpar suite des événements politiques (612-613), pour se rendre en Italie où le roi des Longobards, Agilulfe et son épouse Thendelinde, le reçurent également avec de grands honneurs. Là, il crut enfin être dans sa vocation, en combattant l'arianisme contre lequel il composa alors une brochure. Il fonda encore, sur la Trébie, le monastère de Bobbio qui, lui aussi, devint un asile pour les lettres. C'est là que saint Columban séjourna jusqu'à sa mort qui ne tarda pas à arriver (615); il avait refusé l'invitation de retourner en France, que Clotaire lui avait fait parvenir.
Jonas acheva celte biographie du saint vers le milieu du vne siècle et à l'instigation de Bertulf, abbé du monastère de Bobbio, où l'auteur avait été reçu trois ans après la mort de saint Columban. Il put baser son récit sur la déposition de témoins oculaires, élèves de son héros, et spécialement sur le témoignage d'Attala et d'Eustase, successeurs immédiats de saint Columban à Bobbio et à Luxeuil. Aussi a-t-il ajouté à cette biographie la vie de ces deux abbés; elles en forment la
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deuxième partie (4). C'esl manifestement sa connaissance de la grammaire qui avail l'ail choisir Jonas pour le biographe du Bain t. Il rsi le représentant avoué de la tendance artistique mentionnée ci-dessus : il ne dédaigna pas de parer Bon style, qui est choisi, d'expressions mythologiques et "le citations empruntées aux anciens, comme Tite-Live, e1 à la Bible : c'esl notamment dans la préface qu'il laisse briller le llamlieau de son érudition, mais le Btyley esl ampoulé; d'autre part, on ne saurait nier que son œuvre n'offre autre chose qu'un récit décousu et anecdotique de miracles, ainsi que le faisaient les hagiographes de cette époque : les miracles cependant n'\ manquent point.