‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 59 sur 353 · JUVENCUS [UO-II.J · texte numérisé non relu

JUVENCUS [UO-II.J

Un prologue remarquable par le fond et <l'un style élevé sert d'introduction au poème (1). Rien d'ici-bas ne reste, dit le poète, et le monde sera lui-même un jour la proie des flammes;

néanmoins pendant de longs siècles, des légions d'hommes seront célèbres pour leurs vertus et leurs hauts laits. Les poètes augmentent la gloire et le prix de ces actions; et la gloire de Virgile comme celle d'Homère restera éternelle, tandis que les siècles s*écoulcnt avec rapidité. Mais si des poèmes où le mensonge se mêle aux actions héroïques des ancêtres méritent celte gloire durable, la vérité immuable, (certa fuies) nous donnera une auréole immortelle de louange pour tous les temps et récompensera nos mérites. Mes vers raconteront les actions terrestres du Christ, le présent fait aux peuples (l'Évangile) sans que le mensong-e criminel y trouve place. Le poète ne craint pas que l'embrasement du monde consume son livre ; il va au contraire jusqu'à espérer que ce livre le sauvera lui-même du feu. Il termine par une prière à l'Esprit-Saint, dont il implore l'assistance.

Ce court prologue n'est pas de médiocre importance : c'est la raison pour laquelle nous l'avons reproduit en détail. Il nous fait connaître le point de vue de l'auteur comme un vrai représentant de celte époque de la littérature chrétienne. Quoique prêtre de l'Eglise chrétienne, l'auteur nous y apparaît tellement pénétré de la culture hellénique que, non seulement il accorde à Virgile et à Homère l'immortalité jusqu'à la fin du monde, mais qu'encore il est lui-même rempli de cette soif de gloire antichrétienne et païenne ; ainsi faisaient les humanistes qui, plusieurs siècles plus lard, préparèrent la renaissance de Fart antique. En même temps, cependant, il laisse voir ce que les chrétiens lettrés doivent rejeter de cette antique poésie et surtout de ces épopées nationales, ce qui ne doit pas nous sembler étrange pour ce temps. Us doivent rejeter ce mélange énorme de la mythologie antique qui devait former un élément constitutif de ces épopées classiques, et que les

1. Cette préface est encore, dans beaucoup de manuscrits, précédée d'une autre de 8 hexamètres qui doit caractériser les évangélistes ; mais il m'est difficile de croire à l'authenticité de cette soi-disant première préface.

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chrétiens de cette époque ae pouvaient pas prendre pour un ornement purement esthétique, comme le faisaient alors les païens. G'esl précisément l'importance de cet élément religieux, dans l'antique épopée nationale, qui devait engager un poète chrétien comme Juvencus à composer son ouvrage. Mais il laisse remarquer, même dansée prologue, combien Bon point de vue relatif au sujel devait différer <le celui des poètes païens. Son sujet n'avait d'autre ornement que la vérité. La reproduire fidèlement devait être son premier soin, car il pouvait attendre d'elle quelque chose de pins que l'immortalité de la terre. Parlàdonc — et Juvencus l'avoue dans un court épilogue (i) — sa muse se voit réduite à produire la forme extérieure ilu \ eis et de l'expression. Le porte s'efforce, .en conséquence, de suivre le récit biblique aussi fidèlement que possible, c'est-à-dire dans la mesure où le lui permettent l'hexamètre et le style poétique pour lequel Virgile est son principal modèle. On ne saurait donc nier que maintes expressions. inconvenantes ou blessantes pour les idées chrétiennes, ne se glissent dans son récit 2 . .Mais, à tout prendre, la diction poétique, grâce aux aspirations de l'auteur et à l'influence de la narration biblique, montre une simplicité relative qui contraste agréablement avec le style ampoulé de la poésie païenne d'alors : cette poésie dégénérée cherchait à remplacer le vide du contenu par le faste présomptueux des mots, dette qualité jointe à des vers coulants et faciles, relevée d'ailleurs par des réminiscences nombreuses des poètes classiques, fait pardonner à l'auteur des incorrections qu'il faut moins lui imputer qu'à son époque, et donne à son ouvrage une célébrité qui le lit accueillir avec honneur à l'époque de la renaissance, tant de la première, smis Charlemagne, que de celle qu'inaugura Pétrarque et qui est la Renaissance proprement dite.

On ne saurait refuser à. Juvencus le talent de la forme ; mais ses aptitudes poétiques n'allaient pas plus loin. On le remar-

1. La puissance de la foi et la grâce du Christ avaient produit en lui cet effet :

Versibua ut nostris divinae gloria legis Ornamentalibens caperet terrestria lingue. IV, v. 805 et s. '-. C'est ainsi que Dens est rendu généralement par « summus tonans. » i 9

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que déjà dans l'absence complète de composition d'après les règles de l'art, absence qui se mahisfeste dans la division de l'ouvrage en quatre livres. Elle a si peu de raison d'être, au point de vue esthétique, que, si saint Jérôme ne la mentionnait d'une manière expresse, on la mettrait plutôt au compte des copistes postérieurs qu'au compte du poète. De la façon dont elle est faite, c'est à peine si l'on trouverait un autre moyen de la justifier qu'en disant que le poète a voulu faire un livre aussi volumineux que l'autre : on serait tenté de croire qu'elle a été faite après coup, peut être en considération du nombre des Évangiles. Il esl vrai de dire cependant que le grand principe qui dirigeait le poète, à savoir la reproduction lidèle du texte sacré, devait offrir, pour une disposition artistique de la matière, des difficultés très grandes et peut-être insurmontables. Aussi Juvencus n'a-t-il rien osé y ajouter; il ne lait qu'user çà et là d'une périphrase, soit qu'il s'y trouve contraint (1) parle vers, ou parla diction, soit qu'il cède aussi au besoin d'expliquer (2) et d'orner son récit. Quand ce besoin est plus impérieux, il procède généralement d'une manière descriptive ; il peint surtout la nature et par là il arrive à envelopper la narration d'un vêtement poétique, sans courir la risque de porter préjudice à la fidélité du texte. Néanmoins on ne le voit jamais se perdre prosaïquement dans la prolixité des détails. C'est un signe irrécusable de bon goût, dans un temps surtout où la poésie épique devint complètement descriptive. Il sait, au contraire, garder toujours un juste milieu, et se rappeler que le récit biblique devait être pour lui la chose capitale. Le manteau poétique dont il le revêt est sans doute tissé d'après le modèle et avec les fils même du style épique latin, de celui de Virgile surtout dont il aimité les Géorgiqjies et l'Enéide ; mais Juvencus n'est pas un copiste ou un imitateur, qui suit craintivement l'original; il se crée plutôt, inspiré lui-même, son expression, et si ce n'est, la plupart du temps.

1. Pour comprendre combien, aux endroits les plus importants, la force si simple de l'expression biblique a eu à souffrir, v. IV, v. 491 et s. et v. 554.

2. Par ex. I, v. 202 et s., et ce passage montre que Juvencus avait l'original grec sous les yeux.

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que sur des matériaux d'emprunt qu'il travaille, il Faul dire qu'il sait agrandir ces matériaux 1 1 , Ce résultat ne pouvait être obtenu que par un esprit complètement pénétré de la culture classique el c'est ici, pour la première lois, qu'elle se montre unie au génie chrétien dans la poésie latine, quoique cependanl elle ne lui soit pas encore vraiment assimilée. Voilà pourquoi nous 3 trouvons des passages où la narration a un rlan vraiment poétique, lequel a sa source dans l'inspiration pure d'un esprit dont l'éducation esthétique ne laisse rien à désirer 2).

On attribue au même poète 1rs livres de Moïse et de Josué, traités également en hexamètres. On n'en connaissait auparavant que la Genèse, "ii grande partie du moins, eton l'attribua d'abord à Tertullien ou à saint Cyprien; de nos jours seulement on a retrouvé les autres livres 3 . Mais jusqu'à quel point Juvencus doil-il être considéré comme l'auteur de ces poèmes, c'est ce qu il reste encore à démontrer, et cette question ne pourra être définitivement résolue que par une étude monographique très approfondie. Pour moi, il n'y a de certains que les points qui suivent. A partir del'Ëxode, l'ouvrage appartient à un seul et même auteur: dans la (ienése, au contraire, la narration a un caractère un peu différent de celui des livres suivants, et, dans la Genèse même, la seconde partie semble avoir une moindre valeur que la première : la narration, de plus en plus abrégée, 11 \ parait plus être qu'une

1. Par des formations nouvelles de mots composés, comme flammico-

iiiiiüs IV, v. 201, Qammipes II, v. .Vis, Qammivomus I, v. 31.

2. Par ex. 11. \. 25 et s. (Le Christ apaisant la tempête sur la mer), ainsi que plusieurs passages du dernier livre.

3. On ne connaissait de la Genèse que les premiers 165 vers qu'on attribuait aux deux Pères nommés ci-dessus, quand Martini et Durand publièrent, en 1733, le texte complet, d'après un manuscrit de Corbie. li y manquait seulement une cinquantaine de vers qui terminent les chapitres 8 et 9. Titra les découvrit le premier, ainsi que les livres de Moïse et Josué, dans un manuscrit de Cambridge et dans deux manuscrits de Laon (mais provenant d'une même copie antérieure) et il les publia, en 1852, dans le Spicileg. Solesm., I, de même que l'Exode 1392 v. et .losué (586 v.) et des fragments des 3 derniers livres de Moïse, — La Ge publiée en entier dans l'éd. de Juvencus par Arevalo, elles premiers 165 vers di l'ed. de saint Cyprien, par Martel, Pars III, p. 28S et s.

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versification purement mécanique (1), lundis que, dans la première partie, elle se rapproche beaucoup du coloris de VHistoria evangelica. Il esl certain du moins que l'auteur de l'Exode et des livres suivants s'est formé à l'école de Juvencus;

on y trouve non seulement plusieurs tournures et expressions qui lui étaient favorites, mais encore une égale mise à profit des Anciens el surtout de Virgile. Tous ces livres appartiennent incontestablement à cette période, attendu qu'ils ne prennent pas le texte de la Yulgate déjà revisée par saint Jérôme, mais qu'ils remontent à des versions antérieures. C'est principalement ce dernier point qui semble constituer une différence essentielle cntrela Genèse et les livres suivants. Quant au traitement poétique du texte biblique, il ne se rattache pas, tant s'en faut, d'une manière immédiate à l'original, et il ne le suit pas d'une manière si constante que dans VHistoria evangelica : l'on ne voit, dans la Genèse, qu'une propension à abréger, laquelle dégénère même, dans la deuxième partie, en un rompe ndium plein de sécheresse. L'Exode, par contre, nous montre des développements delà matière, même des discours intercalés (comme dès le début) ; l'abréviation consiste ici plutôt dans l'omission des passages de moindre importance, tandis que le poète, par contre, développe avec toute sorte de détails quelques descriptions et quelques discours. On voit souvent ici des mouvements plus libres, un certain élan et une ampleur oratoires ; bien plus le cantique deMoïse, après le passage de lamer Rouge, est rendu, dans un mètre lyrique, en vers phaleuces. Il en est de même des cantiques des livres suivants qui se rattachent, par le style, à l'Exode. Ce dernier, de même que la Genèse, offre, en beaucoup d'endroits (2), des passages vraiment poétiques, en sorte que ces prémices de la Muse chrétienne s'élèvent à la fois avantageusement au-dessus de la sécheresse des anna-

1. Qu'on voie seulement la manière dont est traité le sacrifice d'Abraham, par exemple, et pourtant ce sujet comporte très bien un développement poétique.

2. Par ex., la ruine de Pharaon, comme aussi les cantiques dont nous parlerons ailleurs.

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lisirs versificateurs, el au-dessus du pathos des panégyristes de cette époque i ,

2. Lecard. Pitra s'eal hâté l'rolegg. p, \\\\l d'attribuer à Juvenc l'ouvrage toni entier qui, d'après lui, doil comprendre plus de 7. («m vi

et il l'a fait d'après la seule concordance de plusieurs termes pris à part et d'une comparaison, comme si cette concordance ne pouvait pas se trouver i bien dans un successeur de Juvencus. Bien plus, il pense même que Juvencus est l'auteur des « metra super libros Kegum, Esther, Judith et M .rcabeorum » qui, à partie « metrum super Heplateuchum » se trouveraient dans un Codex de Lorsch, d'après un vieux catalogue, qui les attribue lui-même à saint Cyprien ; mais le critique ne semble pas avoir remar que que «lautres que Juvencus pouvaient fort bien continuer cette série d'ouvrages. Si le poète célèbre de l'Histoire évangélique avait composé cet ouvrage colossal, comment expliquer qu'il ait été inconnu à saint Jérôme et qu'il l'ait passé sous silence, lui qui faisait la révision du texte latin de la Bible et qui devait avoir, par conséquent, un intérêt tout particulier aces travaux (ainsi que le montre l'intérêt qu'il prenait à l'Histoire évangélique, dont il parle deux fois dans ses écrits Nul des anciens écrivains latins qui parlent de Juvencus ne mentionne, en le nommant, ni même par allusion, un tel ouvrage. On ne saurait mettre en ligne de compte le fait que le Codex de Corbie attribue la Genèse, a Juvencus, d'autant moins que d'autres Codices l'attribuent à saint Cyprien, hypothèse qui est bien plus facile à expliquer. Il faut remarquer que, dans ce manuscrit, la finale « Incipit Exodus » se rapporte au livre suivant, lequel manque ici. Ce qui a même plus d'importance, c'est que la suite du commencement de la Genèse a été d'abord trouvée dans ce Codex, qu'elle se rattache immédiatement aux 105 premiers vers, les seuls connus jusque-là, et qu'elle provient, du moins au commencement, du même auteur. L'auteur, en effet, reprend son récit au milieu d'une phrase où il l'avait arrêté et en prenant pour base une antique version latine de la Bible qui, en ce passage, diffère complètement de la Vulgate. Cette phrase est celle du vers. 12, chap. 4, où il est dit de Cain, dans la Vulgate : « vagus et profvgus eris super terram ; « mais, dans l'Itala, il y a : a gemens et tremens eris in terra. » Or, le 165e vers de la Genèse versifiée répond à ce dernier texte et dit : « Torpidus ut mullo collidens membra tremore, » et le vers 166 (le premierde l'ouvrage découvert plus tard) continue par : « Funere ceu juncto semper suspiria ducas. » — 11 ne serait pas impossible que la première partie de la Genèse, qui est la moindre et qui comprend à peu près six cents vers, ait seule Juvencus pour auteur et (pie, pour cela, on lui ait attribué tout l'ouvrage. En tout cas, la Genèse, que Juvencus en soit ou non l'auteur, est postérieure à l Histoire évangélique, comme on le peut voir d'après le prologue de cette dernière. On pourrait opposer à la paternité de Juvencus, relativement aux autres livres de Moïse, le fait que les cantiques des Évangiles ne sont pas écrits en vers lyriques dans X Historia evangelica comme dans ces livres, mais simplement en hexamètres ; on pourrait ajouter ee que personne, que je sache, n'a encore fait remarquer) que Bède, dans son traité De arte meinen, $ 17, donne comme exemples du mètre pha'euce les 15 premiers vers du Cantique de V Exode attribué à Juvencus [Spicil. So>esm.,l, p. 187 '

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