‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident; (volume 5)Chapitre 96 sur 353 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Saint Ambroise eut pour contemporain un autre Père de l'Église, non moins célèbre et non moins influent que lui. C'est seulement à titre de prosateur qu'il occupe une place dans la littérature; mais les succès qu'il y a obtenus sont des plus considérables. Ses travaux ont frayé la voie dans les directions les plus diverses; et, dans cette période, il occupe incontestablement, comme écrivain, la première place : il se nomme Eusebius Hieronymus (1). C'est une individualité tout autre que saint Ambroise, d'une bien plus grande pénétration d'intelligence, d'une vivacité d'esprit bien plus forte. Il ne pourra pas non plus, il est vrai, sonder la profondeur du monde idéal ; mais il ne s'en répandra que mieux dans le domaine de la science, sans danger de s'y égarer. C'est un esprit qui, avec son imagination vive, a toujours à sa disposition une prompte repartie. Il y a, d'autre part, dans saint Jérôme, une nature violente et passionnée, qui se maîtrise difficilement elle-même et à laquelle manque cette noblesse du cœur, dont est formée la base solide d'un caractère vraiment moral. On peut dire de saint Ambroise, que c'était un caractère; on peut appeler saint Jérôme un talent. Comme prêtre, l'un représente riiomme d'État chrétien ; l'autre le savant, le savant classique, c'est-à-dire le savant chrétien, qui possède en même temps une éducation esthétique ; c'est également l'ancêtre des Huma-

1. S. Eusebii Hieronymi opéra, stud. ac. lab. Dominici Vallarsii, éd. altera, 11 tom., Venise, 17G6 et ss. 4" (Prolegg.); Zœckler, Hieronymus. Sein Leben und Wirken aus seinen Schriften dargestellt, Gotha, 1865, A. Thierry, Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et V émigration romaine en Terre Sainte. 2 vol. Paris, 1867 ; Luebeck, Hieronymus quos noverit scriptores et ex quibus hauserit, Leipzig, 1872.

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[listes que rappellent à notre mémoire plusieurs traits dans sa vie et dans ses écrits I).

Contrairement à saint Ambroise, saint Jérôme avait très peu d'inclination pourla vie pratique; perdu dans ses livres, il savait oublier If monde. Toutefois, et notamment dans sa jeunesse, il avait ressenti beaucoup d'attrait pour les charmes de la vie sociale. Il avait Le talent «le faire valoir, sous une forme élégante, facile et attrayante, les trésors de ses riches connaissances, même dans Le monde spirituel et enjoué des femmes qui recherchaient sa société. Sa riche correspondance est, en grande partie, le résultat de ce commerce, et nous reste comme un miroir de la société où saint Jérôme exerçait, grâce à sa haute personnalité, une influence immédiate et très salutaire. C'est ainsi qu'il nous est donné d'étudier, dans l'histoire de sa vie, l'action réciproque des éléments chrétiens et païens sur le monde de cette époque, et de voir les conflits qui en résultaient et la manière dont ils étaient aplanis. Dans l'intérêt de cette étude même, nous allons nous étendre assey. en détail sur la vie de cet auteur.

Saint Jérôme naquit à Stridon, ville située sur les contins de la Dalmatie et de la Pannonie ; il était donc originaire de ce Delta illvrien qui avait donné à L'empire romain, lorsqu'il inclinait vers la décadence, plus d'un homme politique et plus d'un illustre général. Selon toute apparence, il faut placer l'année de sa naissance vers la quarantième année du îv" siècle; ce calcul vaut mieux que si on la reculait de dix ans {'2). Ses parents étaient chrétiens et catholiques, estimés, riches, en sorte qu'il avait à sa disposition tous les moyens désirables pour recevoir une éducation soignée. Il put donc, une fois parvenu à la maturité de l'adolescence, aller à Rome pour y étudier d'abord la grammaire, auprès de l'illustre Donat . puis la dialectique et la rhétorique, dont il sut plus tard faire valoir les artifices. Les philosophes grecs eux-mêmes furent,

1. Ses voyages, par ex., sa correspondance très étendue, ses combats acharnes, etc.

2. C'est ce que fait Prosper dans sa Chronique en donnant la date de 331 ; c'est là du reste le seul renseignement positif, que contredisent cependant plusieurs faits ; v. lù-dessus Zœckler, p. 21 et ss.

de sa part, l'objet d'une étude attentive. Le jeune savant se lit connaître encore plus (au sens le plus élevé du terme), en se créant une bibliothèque « avec la plus grande peine et le travail le plus opiniâtre » (1), c'est-à-dire en copiant lui-même les ouvrages. De Home, où il avait reçu le baptême, il se rendit à Trêves afin de perfectionner son éducation dans celle ville qui possédait une des plus florissantes écoles de l'Occident. C'est là qu'il s'appliqua d'abord à l'étude de la théologie et qu'il copia deux ouvrages de saint Hilaire : le livre De synodis et le Commentaire sur les psaumes ; c'est là aussi qu'il sentit s'opérer en lui un réveil intérieur (2). Il séjourna ensuite à Aquilée où, dansun cercle de jeunes ecclésiastiques, ses amis pour la plupart, il ne pouvait que trouver une impulsion et un encouragement à ses études scientifiques. Détail plus important, c'est encore là qu'il démêla en lui une inclination pour la vie religieuse; ses amis, qui s'y livraient avec enthousiasme, lui avaient servi d'excitant, quoique d'une façon tout extérieure. De là, saint Jérôme entreprit un voyage en Orient. Des circonstances extrinsèques pourraient bien l'y avoir déterminé, car un événement inconnu pour nous le força de quitter Aquilée; mais cette direction qu'il donna à son voyage semble néanmoins avoir été déterminée par le sentiment d'ascétisme qui s'était éveillé dans son âme.

C'est en Orient, en effet, que sa vocation se révèle pour la première fois dans tout son jour. Deux accidents malheureux en furent le point de départ : la mort d'un ami intime, qui l'accompagnait, et une maladie longue et sérieuse qu'il eut en Syrie.

Le souvenir des fautes de sa jeunesse fit couler ses larmes; mais il chercha et trouva encore un passe-temps et une consolation dans la société de ses vieux amis, les auteurs païens, Plaute et Cicéron. C'est vainement, en effet, qu'il avait recours au livre des Psaumes : leur langue, c'est-à-dire la traduction latine, était à ses yeux « inculte et horrible» (3). Entre son

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