CHAPITRE HUITIEME S. AGOBARD
Comme précurseur de cette littérature polémique et théologique, littérature qui, depuis l'entrée en scène de Gottschalk, atteint, dans la France de l'ouest, un tel degré de splendeur qu'elle y occupe complètement le premier plan, nous voyons apparaître, en ce pays même, un auteur dont l'activité littéraire multiple ne se tourna, à peu d'exceptions près, que vers la polémique, mais sans rester enfermée toutefois dans le seul domaine de la théologie; tout au contraire, cette activité littéraire s'essaie en bonne partie sur des choses d'un intérêt général et public, et même de l'intérêt de l'Etat. Or, un certain nombre de ces travaux, et, parmi eux, les plus attrayants, sont des brochures. Ce premier publiciste moderne, comme on pourrait l'appeler, n'est autre que l'archevêque de Lyon, saint Agobard (2). Franc d'origine, selon
1. On a attribué à Loup, sans motifs plausibles, des Hymnes et des Homélies. V. Dümmler. N. A., p. .314.
2. S. Agobardi, Lugdunensis eplsc, opéra éd. St. Baluzhis, t. H. Paris, 1866 (Migne, Prt^ro/. lut., t. CIV); — Hundeshagen, Commentatio de Agobardi vita et scriptis. Paris I, Vita Giassen, 1831 (Dissert.): — Bluegel, De Agobardi archiepisc. Liigdun. vita et scriptis. Halle, 1865 (Dissert.); — Leist, Agobard von Lyon, i^'^ partie. Ses écrits théologiques (Progr. du gymn. de Stendal, 1867); —Reuter, op. c., p. 24 sq.; — Chevalard, Vie de St-Agobard (Thèse de doctorat en Théologie), Lyon, 1869; — A Macé de Lépinay, De Agobardi archiepiscopi Lugdunensis vita et operibus (Thèse de Doctorat présentée à la Faculté de Paris), 1846,
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toute vraisemblance, il était venu à Lyon, on 71)2 ; ii y avait reçu, spécialement dans les sciences théologiques, une savante éducation dont il était avant tout redevable à Leidiad, son prédécesseur sur le siège archiépiscopal. Ce savant ecclésiastique, appelé autrefois de Bavière par Gharlemagne, a bien mérité de son diocèse en créant des écoles et des bibliothèques pour la formation du clergé, comme aussi en faisant restaurer les églises et améliorer le service divin. Saint Agobard suivit son exemple, sous ce dernierpoint de vue, en faisant disparaître de Fantiphonairc de l'Église de Lyon tout ce qui n'était pas biblique. Lorsque Leidrad, vieux et malade, se retira dans un cloître à Soissons, saint Agobard, qui l'avait déjà assisté en qualité de chorévêque, lui succéda et devint, en 816, archevêque de Lyon. C'était un homme d'un rare courage et d'une grande liberté d'esprit, et ces qualités avaient une base solide dans l'indépendance de son jugement. Aussi, saint Agobard défendit-il son Eglise tout aussi bien contre les revendications excessives du pape que contre les empiétements des souverains du siècle (1). Il prit encore une part des plus actives aux mouvements politiques de cette époque orageuse et se déclara pour Lothaire, son souverain, contre Louis le Débonnaire, à l'occasion de la révolte des fils, en 833; il se montra, entre tous les évoques, l'un dos plus énergiques adversaires du vieil empereur. C'est pourquoi, deux ans plus tard, alors que Louis revenait au pouvoir, il fut dépossédé de son évèché. Il le recouvra toutefois, quelque temps après, mais ce ne fut vraisemblablement qu'après 839. Il mourut en 840.
Saint Agobard eut, comme écrivain, le même courage qu'il avait montré dans les actions de sa vie. Il combattit la superstition et les préjugés, dans les domaines les plus variés : dans plusieurs de ses brochures si intéressantes pour l'histoire de la civilisation, on voit déjà ce qu'on rendrait si bien par piiblicisme se mettre au service du progrès. On a dit d' Agobard, avec un peu d'exagération peut-être, qu'il était la tête la plus lucide de son siècle. Personne, en tout cas, ne l'a surpassé
1. Même avec la plume, comme dans l'écrit : De dispensatione ccclesiasti carum reriiin contre l'usurpation des biens ecclésiastiques.
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quant à rindépendance du jugement et à la liberté et la hardiesse avec laquelle il l'exprimait, quoique ce jugement, ainsi qu'on le verra, ne fût pas juste en tout et toujours, et quoique la façon dont il l'exprimait fut parfois passionnée jusqu'à la haine. Mais, à tout prendre, cet auteur énergique et belliqueux qui fait front à tout et qui pourchasse Fennemi dans les directions les plus diverses, n'en demeure pas moins un homme merveilleux et remarquable.
Il combattit tout d'abord la superstition du peuple en général, dans son écrit composé en 814: Contra muiham viilgi opinioiiem de grandiîie et tonitruis. « Presque tout le monde dans ces contrées, dit-il en débutant, nobles et roturiers, citadins et campagnards, jeunes et vieux, croient que la grêle et le tonnerre peuvent être produits par le caprice de certains hommes, » c'est-à-dire par les sorcelleries de ces prétendus faiseurs de temps. Et à cette folie vient s'en ajouter une autre: On croyait encore que, à travers les airs, des gens venaient en ballon d'un pays appelé Magonia et qu'ils achetaient de ces faiseurs de temps, pour les emporter ensuite, les fruits que la grêle avait abattus (i). On prétendait même avoir pris de ces aéronautes et on voulait les lapider, ainsi que saint Agobard en fut lui-même témoin. Or, saint Agobard ne combat pas ici cette superstition en s'appuyant sur des raisons physiques, comme le fît Raban dans une autre circonstance, mais bien sur des motifs religieux qui ne pouvaient manquer, il est vrai, d'être plus à la portée du peuple et d'avoir sur lui plus d'effet. Il exige de ceux qui ajoutaient foi à cette folie d'en établir la vérité d'après l'Ecriture sainte; s'ils ne le peuvent pas, ce qui est hors de doute, ils se rendent coupables d'un énorme mensonge, puisqu'ils attribuent à des hommes un ouvrage de Dieu et qu'ils refusent d'en reconnaître ce dernier comme Fauteur. Que ce soit là une œuvre de Dieu, c'est ce que saint Agobard prouve lui-même, par des passages de la Bible, tirés surtout de l'Ancien Testament, dans lequel Dieu dit qu'il enverra de la grêle, ou tout au moins dans lequel
1. Cap. 2. Voy. là-dessus Grimm Deutsche Mythologie (4e éd., p. 530 sq.) où il est dit aussi que Magonia pourrait bien venir de Magus.
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cela est dit do lui. Il met aussi en avant des preuves de raison. Il montre combien sont peu fondés les faits qu'on allègue, et combien les individus auxquels on attribue une telle puissance sont peu sérieux; il fait voir, en même temps, à quel genre de supercherie donne lieu celte superstition. L'on trouve en effet de méchants hommes [homiiies miserrimi) qui prétendent pouvoir protéger contre de telles calamités, moyennant une rétribution en fruits (1). Mais, en terminant, saint Agobard raconte un exemple qui doit servir d'avertissement et qui montre jusqu'où peut conduire cette superstition, à une époque notamment où des chrétiens ajoutent foi à des niaiseries tellement absurdes que personne n'aurait été à même autrefois de les faire accroire aux païens eux-mêmes, qui pourtant ne connaissaient pas le Créateur de toutes choses. Il s'agit d'une peste bovine, qui s'était abattue, quelques années auparavant (810), sur une grande partie de l'Italie; on en attribuait la cause à des gens mal intentionnés qui avaient, croyait-on, jeté partout une poudre mortelle. En conséquence, de nombreuses personnes furent mises à mort par la foule ; cette superstition insensée s'était tellement accréditée avec le temps, que les accusés eux-mêmes finirent par avouer qu'ils avaient commis ce méfait I Et pourtant, la simple réflexion que nul autre animal n'avait été atteint et qu'il n'aurait pas été possible de fabriquer une telle quantité de poudre et de la répandre sur une si vaste étendue de pays, aurait dû montrer aussitôt la fausseté d'une telle imputation.
Dans un autre écrit un peu plus volumineux, saint Agobard prend à partie la superstition dans le domaine de rÉglisc. Cet écrit a pour titre : Contra eorum super stitionem qui picturis et imagimbus sanctorum adorationis obsequium deferendum putant. Notre auteur s'engage ici de la manière la plus énergique dans la polémique sur l'adoration des images, polémique qui, déjà dès le début du règne de Charlemagne, était
1. « ... Et in tantum malum istud jam adolevit, ut in plerisque locis sint iiomines miserrimi, qui dicant se non equidem nosse immitlere tenipeslales, sed nosse tamen defendere a tempestate habilatores loci. His habent statutum quantum de frugibus suis douent, et appellant hoc canonicum. » (C. 15.)
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passée de T Orient en Occident. Il s'y engage dans l'esprit du grand empereur (1), en allant même plus loin que lui, vu qu'il rejette absolument Tadoration desimages et qu'il se déclare en général contre l'adoration des saints et de leurs tombeaux, derrière laquelle les iconolâtres cherchaient toujours leur dernier refuge (2). Saint Agobard s'appuie d'abord, en dehors de la Bible elle-même, sur les Pères de l'Eglise, surtout sur saint Augustin; il renvoie ensuite à la tradition de Fantique Église chrétienne et il fait cette remarque pleine de justesse : si l'on avait ordonné à ceux qui avaient abandonné alors le culte des démons, c'est-à-dire le culte païen, d'adorer les images des saints, ils auraient cru moins renoncer à leurs divinités, qu'échanger les images (E. 19, fin). Et, en effet, le culte des saints n'avait fait que prendre la place de celui des héros païens, et, en partie même, de celui des dieux. Mais saint Agobard fait aussi souvent, dans cet écrit, appel au sens commun, surtout lorsqu'il s'agit de l'adoration des images envisagée dans ses conséquences extrêmes, telle qu'on la trouvait précisément parmi le peuple, adoration qu'il met avec raison sur la même ligne que l'idolâtrie etThérésiedes Anthropomorphitcs(3).
Saint Agobard combattit, en troisième lieu, la superstition dans la politique, le duel judiciaire et les jugements de Dieu, en général. Il le fit d'abord dans son diocèse, en adressant à l'empereur Louis l'écrit intitulé : Adversus legem Gimdobaldi et impia certamina qiiae per eam genlntiir. Lyon, qui avait précédemment fait partie du royaume de Bourgogne, était