CHAPITRE DOUZlÈMi
JOHANNES SCOTUS ERIGENA
Ce fut aussi dans la discussion sur la prédestination qu'un savant d'un autre genre et du cercle de Charles le Chauve, fit d'ahord une sensation générale : c'était un demi-laïque, car il n'avait reçu aucun des ordres ecclésiastiques(l). Convié par Hincmar à faire son apparition sur ce champ de bataille, il se déclara bien, il est vrai, contre l'adversaire de l'archevêque, mais il le fit d'une manière à laquelle celui-ci était loin de s'attendre, et qu'il abhorrait même de toute son âme. Cet homme était le plus remarquable penseur de ce siècle et ses ouvrages philosophiques font vraiment époque : j'ai nommé Jean Scot (2), appelé aussi plus tard Erige,na (3). Sous le nom deScotia, l'on entendait, à cette époque, comme on sait, non seulement l'Ecosse, mais même l'Irlande, etl'Irlande tout spécialement qui était la patrie originaire des Ecossais. Et effec-
1. Prudentius, d'abord amrd'Érigène, l'appelle: « Nullis ecclesiasticae dignitatis gradibus insignitum, nec unquam a catholicis insigniendum. » De praedest, c. 3.
2. Johannis Scoti opéra quae supersiint omnia ad fid itallc, germanic, belgic. codd. partim primus edid., partim recognovit H. J. Floss. Paris, 1853, in-4 (vol. 122 de la Patrol. lat. de Migne) ; — Huber , Joh. Scotiis Erigena. Ein Beitrag zur Geschichte der Philosophie und Theologie im Mittelalter, Munich, 1861 ; — Noack, Joh. Scotus Erigena. Sein Leben und seine Schriften. Leipzig, 1876 {Kirchmanns philos. Bibliothek, vol. 6(3); —Ritter, Geschichte der Philosophie, vol. VII, Hambourg, 18ii; — Praiitl, Geschichte der Logik im Abenlande, vol. II, Leipzig, 1861, p. 20 sq.; — Reuter, Op. c, p. 51 sq.; — Saint-René Taillandier, Scot Erigène et la philosophie scolastique. (Thèse de Doct. es Let.) 18 i3; — Fr. Monnier, De Gothescnlci et Johannis Scoti Erigenae controversia, in-8, 103 p., Paris, 1853; — L'abbé Simmler, Des sommes de Theologie^ 2« partie, chap. II (Th. de Doct. es Let.), 1872.
3. Les plus anciens manuscrits ne portent que Joannes Scotus ou Joannes Jerugena. Voy., pour l'origine de ce nom, Huber, p. 38 sq.
286 SCOT ÉRIGÈNE [2o8-9.]
tivement on ne saurait guère douter que Jean (et l'autre surnom l'indique également) (1), ne soit né et n'ait été élevé en Irlande (2). C'est de là que, depuis des siècles, émigraient pour venir^sur le continent tant de missionnaires non seulement de la foi, mais même de la science : l'émigration de ces derniers semble avoir eu, précisément à cette époque, une vogue toute particulière (3). La date de sa naissance est plus incertaine que celle de sa patrie; tout renseignement nous manque à ce sujet. Son arrivée en France eut lieu toutefois, dans la quatrième décade, et apparemment dès le début : c'est là qu'Erigène^ d'abord dans une position précaire, trouva bientôt un accueil hospitalier à la cour du jeune roi, avide de science. Il devint professeur, supérieur même de l'école de la com% et il jouit de la faveur spéciale de Charles le Chauve, avec qui, si les traditions ultérieures sont exactes, il vécut sur le pied d'une très grande intimité.
Comme professeur, Érigène a exercé une action remarquable, non seulement par le mouvement qu'il douua à la spéculation, mais encore par la diffusion de la connaissance du grec, connaissance que nous rencontrons précisément dans ses successeurs, quelque imparfaite qu'elle soit, comme dans Erigène lui-même. La culture spéciale de ce dernier n'avait-elle pas pour base principale la connaissance des Pères grecs et des philosophes de la Grèce? Il est bien possible toutefois qu'il n'ait pas toujours étudié leurs ouvrages dans l'original, ou sans le secours de traductions latines, car la connaissance qu'il avait de la langue grecque était imparfaite, ainsi qu'il l'avoue lui-même. Le^ écrits du prétendu Denis l'Aréopagite, dans lesquels se montre le néoplatonisme christianisé, exercèrent
1. Du moins comme tradition dans la forme modifiée de Erigena.
2. Cette manière de voir est confirmée par le discours de Prudence à Érigène dans l'écrit: De praedest., c. 14 : « Te solum acutissimum Galliae transmisit Hibe^mia (ce qu'a fait remarquer Hubert), )> non moins que par le passage cité plus haut (p. 118, rem. 1), où Heiric, disciple indirect d'Érigène, dit que, sous Charles le Chauve , un grand nombre de philosophes émigrèrent de VUihernie pour passer dans la France de l'ouest {VU. S. Germani, Praef.). Enfin la connaissance de la langue grecque prouve aussi cette opinion;
3. V. plus haut, dans Séduliiis (p. 213). V. aussi le passage d'Heine dont nous venons de faire mention.
[259-60.] viK 287
sur lai la plus graude iufluence. Ces écrits avaient déjà fait leur apparition dans l'empire des Francs, comme cadeau du pape, sous le roi Pépin; et ils avaient été renvoyés plus tard à Louis le Débonnaire par l'empereur grec Michel Ballius. Ku identifiant, comme le fait aussi Érigène, l'Aréopagite, dont il est parlé aux Actes des Apôtres, avec saint Denis de Paris, qui souffrit le martyre sousDèce, on appréciait ces écrits d'autant plus, en France ; moins on les connaissait, plus on espérait y trouver la révélation de profonds secrets.
C'est donc ainsi que Charles le Chauve, qui prenait un vif intérêt à la spéculation théologique, invita Érigène à traduire ces écrits en latin; c'est le premier ouvrage apparemment qu'il composa à sa cour. Aussi le dédie-t-il au monarque comme l'offrande d'un étranger nouvellement arrivé « advena Joannes » dans un poème élégiaque, suivi d'une longue missive en prose, laquelle sert en même temps de préface. Il y exprime ouvertement son admiration pour le roi qui, en dépit des troubles continuels des guerres civiles et des incursions des barbares païens, cherche à 'pénétrer, par le recueillement de l'esprit et la piété du cœur, dans les secrets de la sainte Écriture; dans ce but, il fait appel aux Pères grecs. Érigène traite ensuite de la vie de Fauteur et donne un court résumé du contenu des livres qu'il a traduits. Sur l'ordre de Charles, il traduisit ensuite un commentaire de Maximus sur les passages les plus difficiles des discours de saint Grégoire de Nazianze, livre qui, dans la traduction, est miiiulé Ambigua. Notre auteur entreprit ce travail, malgré toutes les difficultés qu'il présentait, avec d'autant plus d'ardeur que le livre expliquait également des passages très obscurs de Denis ; il en donne des exemples dans la préface. Cette traduction est certes très défectueuse, et cela provient en partie de la hâte qu'avait le roi de recevoir ce travail. Quant à la traduction de l'ouvrage de Denis, les contemporains d'Érigène lui reprochaient d'être obscure, et cette obscurité, ils l'attribuaient aussi avec raison à la reproduction trop littérale de l'original. Au reste, Érigène entreprit lui-même de lever les difficultés que présente l'auteur, au moyen de commentaires qu'il composa pour l'intelligence de