Il débute par la strophe suivante
Ampla regalis Susis dicta civitas, In qua regnare Assuerus ceperat, Regnans ab Indiaus(iue .Ethiopiam Centum viginLi et septem provincias.
350 POÉSIE RYTHMKH'E [31 9. J
C'est ainsi que le poète célèbre ici les Juifs en qualité de précurseurs des chrétiens. Ces deux poèmes offrent donc, par leur finale, un caractère quelque peu religieux, mais non au point toutefois (à tout le moins dans le deuxième) de laisser supposer qu'ils aient été en usage dans l'Eglise.
Le cinquième poème traite un sujet du Nouveau-Testament, la parabole du mauvais riche et de Lazare, d'après saint Luc (c. 16, V. 19 sq.), en tétramètres trochaïques. Il se rattache, en majeure partie, à son modèle au point d'en conserver les termes autant que possible : bien plus, des demi-yers tout entiers sont empruntés mot pour mot à la Bible (1).
Pour le fond comme pour la forme, le dernier de ses poèmes offre un intérêt tout particulier. Je parlerai plus loin de la structure spéciale du vers ; faisons remarquer seulement ici qu'il se compose de quarante-quatre strophes, de cinq grandes lignes chacune. C'est la plus ancienne élaboration poétique de la légende de saint Eustache(2), si en vogue au moyen âge et qui fut traitée, en prose comme en vers, même sous une forme diversement détournée, dans les différentes littératures nationales. Eustachius, encore païen, s'appelait Placidas, et, d'après notre poème, il était, sous Trajan, Magister milituin : c'était un homme riche et brave, et, de plus, ami des pauvres. (( Grand chasseur et habile à tirer de l'arc », il vit un jour à la chasse un cerf tout éclatant de blancheur; il le poursuit longtemps et voilà qu'il l'aperçoit grimpant au sommet d'un rocher tt portant dans sa ramure l'image du Christ cruciué; en même temps, une voix lui crie, comme autrefois à Paul : {( Pourquoi me persécutes-tu? Je suis Jésus, en qui tu ne crois pas, c'est vrai, mais que tu parais adorer dans tes bonnes
1. Parexemple, au début :« Homo quidam erat dlves ; » cf. strophe 5, v. 19. « Mortuus est autem dives));cf. v. 22(oùavant d'œcs l'auteuraenclavé^^); ou bien avec simple transposition, Str. 3 : <( Ulcéra ejus lingebant; « cf. v. 21 : « Et lingebant ulcéra ejus. » Dans ce poème il faut placer la str. H après la str. 8.
2. y. Acta SS. BolL, Sept. t. VI, p. 123 sq., et, sur la diffusion de la légende dans la littérature du moyen âge : Dos ohms diddclicas y dos leyendas sacadas de manuscritos de la Biblioteca del Escorial ; dalas d luz la Sociedad de Blbliôfilos cspanoles. (L'éditeur est le D"" Hermann Knust.) Madrid, 1878, p. 107 sq. et cf. p. 87 sq.
[3 J 9-20.] ALEXANDur: u; (.ham» :\:\{
œuvres. » Placidas, elFrayé, deinaiiilo ce (ju il doit iaire. Il .si adressé aussitôt à un piùtre chrétien. Là-d.'ssus, il se fait
baptiser avec toute sa maison et reçoit ini n chrélim <|iii
est, dans notre poème : Eustasius. \)v retour dans l;i foiéi, il entend de nouveau la voix du Seigneur cpii lui .nuK.iKv (juil éprouvera de grands malheurs et qu'il recevra linalcniefil la couronne du martyre. Il y a ensuite le récit de ses malheurs. ]^a peste s'abat sur sa maison; les voleurs lui dérobent sa fortune; de toute sa magnificence il ne lui reste plus que sa femme et ses deux enfants. Devenu un sujet de risée pour ses voisins, il abandonne secrètement son pays avec sa femme et ses enfants et s'enfuit en Egypte. Mais le batelier qui \vaiv fait passer la mer enlève cette belle femme et c'est à peine si Kuslasius peut échapper, avec ses enfants, à ses machinations. Avec eux, il arrive aux bords d'un fleuve; il porte un de ses enfants de l'autre coté et retourne pour chercher l'autre. Mais tandis qu'il était au milieu du fleuve, il voit un lion lui en dérober un, tandis que l'autre est emporté par un loup. Heureusement, plus tard, ces enfants sont sauvés par des bergers et des paysans. Le père au désespoir voulait se noyer, mais il se souvient de la parole du Seigneur. Les yeux pleins de larmes, il s'avance vers l'Egypte, où il devient garde-champétre. Douze années se passent et voilà que les Barbares envahissent la Pannonie. L'empereur réunit une armée et se rappelle Placidas, qui doit la commander. Il envoie donc des soldats dans tous les pays pour le chercher. Deux d'entre eux le découvrent et quoiqu'il refuse de dire son nom, ils le reconnaissent à une cicatrice. Ils le ramènent ilempereur le comble de trésors et le place à la tête de l'armée. Gomme il s'approche des frontières delà Pannonie, il voit de toutes parts déjeunes guerriers venir grossir ses rangs. Parmi eux, sont ses deux fils qui se font connaître mutuellement, et cela en présence de leur mère qui les écoute d'une fenêtre, car c'est là que demeure le batelier. La mère veut se plaindre au général de sa captivité; elle reconnnaît en lui son mari, et ainsi toute la famille est réunie de nouveau. Seul, le nom de Placidas met en fuite les Barbares. Hadrien, « devenu César », va au-devant du vainqueur qui revient. Mais Eustasius et les siens refusent
de sacrifier aux dieux et confessent leur qua'ité de chrétiens. Là- dessus, ils sont jetés en pâture à un lion, qui ne fait que lécher les pieds des saints. Eustache demande à Dieu d'accorder à leurs corps une sépulture commune et on les place ensuite dans un taureau d'airain pour y être brûlés. La prière du saint est exaucée, et leur martyre commun leur procure la conmiunauté d'union avec le Christ.
A cette même période appartient encore un poème rythmique remarquable qui traite un sujet de l'antiquité, lequel forma plus tard un des cycles principaux de la poésie épique du moyen âge. C'est un abécédaire , qui ne nous a été conservé que par fragments, à ce qu'il semble : il est en tétramètres trochaïques catalectiques (1) et chante Alexandre le Grand, en s'appuyant sur la tradition légendaire de l'Orient. Mais ce n'est pas toutefois comme héros des batailles, comme vainqueur de TOrient, qu'Alexandre est ici célébré , c'est plutôt comme un voyageur hardi, qui a parcouru le monde entier, par terre comme par mer (2). Il est fils d'un Philistin et d'une femme de Béthanie; nulle part il n'est question de sa descendance, ni de sa position royale. Le poète se contente de raconter des merveilles de ses voyages. C'est ainsi qu'il visite le pays plongé dans les ténèbres, d'où proviennent les pierres précieuses (3) ; dans le désert, il capture un animal moitié cheval, moitié taureau, souvenir de Bucéphale; il tue un nombre incalculable de bêtes féroces; il fait un voyage aérien avec les griffons, et comme il court un grand danger de perdre la vie, il promet à Dieu de bâtir une ville, là où il mettra pied à terre. C'est là, en effet, qu'il fonda Alexandrie. Tel est le fond de ce morceau.
1. 11 ne va qu'à la lettre J. édité par Zarncke : Ueber dns Fragment eines hiteinischm AlcxtmderHedes inVerona. Ddns les Berichten der K.Sœchs. Ges. d. Wias. PhiloL hist. Cl. 1877, vol. 29, p. 57 sq.