ANNALES IMPÉRIALES. NITHARD
A cette époque, les annales impériales reçoivent, en harmonie avec les deux grandes divisions de l'empire carlovingien, une double continuation: l'une, à l'ouest; l'autre, à l'est de la France; mais ni les unes, ni les autres ne s'en tiennent absolument à la partie de l'empire à laquelle appartient leur auteur; et, en dépit de toutes les divisions, il existait encore toujours un Imperium; cependant, les premières ont, plus que les dernières, un caractère universel. Ceci est une conséquence soit de la position de la France de l'ouest; soit de sa population romane, qui la mettait dans de grands rapports avec la majeure partie de la Loi-raine ; soit enfin de l'intérêt dogmatique plus vif qui régnait dans cette contrée, sans oublier que la personnalité de l'auteur, ici comme ailleurs du reste, y entre pour beaucoup. C'est donc ainsi que la continuation des Annales impériales est décidément plus remarquable à l'ouest de la France, qu'elle ne l'est à l'est. Cette continuation forme ce qu'on est convenu d'appeler Annales Bertinia7ii[2), nom qu'elles ont reçu du monastère saint Berlin,
1. Qu'on voie, par exemple, comment il annonce, à la fin du ch. 4, le commencement du printemps, dans un rapport entièrement sec : « Mansit ergo (Ludovicus) cum pâtre, inde usque ad Herisburc vadens, usquequo sol ab alto declinans axe ardorem aestivum autumnali cum descentione temperaret ! » Cf. avec cela la deuxième partie (ch. 26) où se trouve une paraphrase des mots, hieme transada, des Annales imperiales, paraphrase relevée par Meyer (v. Knonau, p. 134.)
2.Ed.Pertz dans les iWom^m. German.histor., Script., Ll, p. 419sq.(Praef.) die Annalen von St. Bertin und St. Waast. Nach der Ausfj. der mnnum. German. übersetzt vonlasmimd. Berlin, 1857. [Geschichtscreiber der deulsrh. Vorzeit IX lahr, vol. 11). (Préface), Wattenbach, Deutschi. Geschieht >i<i. I, p. 241; — Girgensohn, Prudentius etc. (v. plus haut p. 295 rem. 1). —
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parce qu'elles furent publiées pour la première fois d'après un manuscrit de ce monastère. Ces Annales se composent de trois parties. La première n'est, de l'année 741 à 829, presque qu'une copie textuelle des anciennes Annales impériales que nous avons étudiées (p. 98 sq.), des prétendues Annales de Lorsch, avec la continuation attribuées à Eginhard; mais, à partir de 830 et jusqu'à 83o, c'est la continuation des événements contemporains par un homme peu lettré, qui écrit dans un latin défectueux et dont les fautes s'expliquent par l'influence de la langue populaire romane; de ces fautes ellesmêmes, il résulte que ce continuateur était un Roman et un Roman de la France (1). R s'y révèle complètement, comme un serviteur très dévoué à 1' « empereur très religieux » [relifjiosissimus hnperator).
La deuxième partie, qui va de 835 à 86i , a pour auteur un homme bien autrement remarquable. C'est Prudextius, déjà mentionné précédemment (p. 29o) ; il n'était point encore évoque de Troyes, quand il commença cet ouvrage; il vécut bien plutôt, sans aucun doute, à la cour de Louis le Débonnaire et ensuite à celle de Charles le Chauve, jusqu'à sa nomination qui eut lieu vers le milieu de la cinquième décade (2). C'est ainsi que. Prudentius entreprit son ouvrage, sinon sur l'ordre de l'empereur, du moins, avec son assentiment; aussi, sa narration est-elle extrêmement favorable à Louis le Débonnaire. L'auteur laisse de côté, comme le montre Girgensohn(3), des faits pénibles pour l'empereur, et il raconte des événements extérieurs, sans en découvrir les vrais motifs. R observe même, envers Charles le Chauve, pour les douze premières
1. Cela se voit dans l'emploi des temps, lorsqu'il place, par exemple, le plus-que-parfait du [subjonctif comme imparfait du même mode; comme spécifiquement français (et provençal aussi), est l'emploi de hostis, dans le sens de excrciius, comme commun aux langues romanes; on y trouve encore : malus, avec la signification de quelqu'un, par exemple, p. 427, ligne 21.
2. Cela résulte avec certitude du passage d'une lettre conservée de Prudentius, dans laquelle il est dit : u Cum repente tandem a palntinis excubiis^ quibus diu inservire coactus fueram, latorem.. . apiciim (celsiludinis) vestrae Trecas, cui me divina gratia... praeesse dignata est, olfendi. » Cf. Girgensohn,p. 20.
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années qui suivirent la moiL de Louis, |,„is les L^^anl.s de la loyauté; ce n'est qu'à partir de HIVS, à la suite pcul-éhv i\u synode de Quierzy, que ces égards cessèrent tnul à cni]., m sorte que Tauleur soumet, à l'occasion, à uiu; critique très mordante les actes et les opinions du loi. On s'expliijuc facilement que cet annaliste officieux, (pii était onliv c-la. .i nqu'il semble, personnellement dévoué à Louis le Déhounaire, s'émancipât aisément de rinlluence de Charles le Chauve, alors qu'il était évêque et éloigné de la cour. Mais c'est aux relations qu'il avait eues avec elle qu'il était redevable de la richesse des matériaux; car il pouvait ainsi mettre à profit des documents politiques, et même en faire j)art au public. Les relations personnelles, comme on l'a déjà fait renianjuer avec raison, contribuèrent encore naturellement à ce qu'on trouve dans les Annales de cet auteur, né Espagnol, beaucoup plus de détails qu'ailleurs, sur la péninsule ibérique. Si le stvb? de Prudentius ne présente pas les expressions simples, justes, objectives, qui distinguent la forme des meilleures annales, il faut dire pourtant que, pour cette époque, il est clair et correct.
Sous ce rapport, la troisième partie reste en arrière : elle s'étend de l'année 861, date de la mort de Prudentius, jusqu'à l'année 882 et met lin à cet ouvrage d'Annales. Elle a pour auteur l'archevêque de Reims, Hlntjiau (1). Au point de vue delà forme, son travail n'atteint pas à la hauteur de celui de son prédécesseur, mais, par contre, il s'élève au-dessus de lui par l'abondance des matériaux et l'indépendance de la narration. Cet archevêque, esprit alticr, revêtait la première dignité ecclésiastique de l'ouest de la France ; à la tête des aiïaires ecclésiastiques de ce pays, il exerçait la plus grande influence sûr les affaires politiques : il était donc, par sa position et par son caractère, soustrait à la contrainte des égards pour la cour. Aussi, en écrivant l'histoire de son temps, écrivit-il, en bonne partie, sa propre histoire : que d'actes u'avait-
V. sur, lui plus haut, p. 247 S(i. — Hiciier, dans le prologue fie son histoire, le nomme comme annaliste. Hinemar (c'est lui (|ui le dit dans une lettre àEgilo, archevêque de Sens) avait reeu de Charles le Cliauw, pour les consulter, les annales de son prédécesseur.
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il pas accomplis lui-même et à combien n'avait- il pas pris part personnellement! C'est une raison de plus pour lui tenir compte du sang-froid de sa narration impartiale, surtout quand nous connaissons la violence de son tempérament. Comme historiographe, Hincmar a eu conscience de son devoir, et cela l'a empêché d'altérer les faits, en lui permettant d'autre part de porter ou d'indiquer, sans égard, son jugement sur la moralité des faits. Ce côté subjectif donne à ses Annales un attrait tout particulier (1). La considération élevée des intérêts généraux de l'Eglise comme de ceux de la curie romaine, la communication détaillée de documents, mais aussi la prise en considération fréquente et approfondie des autres empires carolingiens et notamment de la Lorraine, tout cela fait qu'il avait à sa disposition une grande richesse de matériaux et que cette partie des annales Bertiniennes a, parmi toutes les annales de cette époque, un caractère d'une plus grande universalité. Ce caractère est vraiment en rapport avec la situation qu'occupait alors, grâce à l'initiative de son roi plein d'ambition, et aux conditions favorables dont nous avons déjà parlé, la France de Touest, dans le cercle des em* pires carolingiens. On aurait été bien autorisé à penser, à cette époque, que la couronne impériale que Charles le Chauve se conquit effectivement], resterait aussi désormais à cet empire.
A l'est de la France, les annales impériales trouvèrent une continuation dans les: Aimales Fulcle)ises{2). C'est un fait digne de remarque de voir cette continuation avoir lieu au siège principal de la culture scientifique de l'Allemagne. Ces Annales de Fulda ont été composées, jusqu'à l'année 838, par Enhard, moine qui ne nous est connu que par 'ce travail. Il rattache ses maigres notices à une compilation d'extraits des anciennes annales, des petites annales de Lorsch et de celles
\. Cf. Noorden, lUncmar, p. 152 sq.
2. Ed. Pertz, dans les Momm. German.histor., L c, p. 337 sq. (Praef.): — Die lahrbüchcr von Fulda und Xanten . Nach der Ausg, der Monum. German. libers. von liehdantz. Berlin, 1852. [Geschichtschr. d. deutsch. Vorz IX lahrh.. vol. U.) (Introduction); ~ Wattenbach, op. c, p. 183 sq.
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du monastèi^'Sithiii (saint BcTlin), qu'il a-rciii(liliKir.iiit'l(|U('s suppléments (1).
A ce travail d'Enhard, qui est sans valeur littéraire, se rattache, à partir de l'année 838, la continuation l)icn pins remarquable de Rudolf, ce disciple déjà coniui de Kahan(2); cette continuation va jusqu'à 8(;3. Si elle n'a pas élé composée par ordre de Louis le Germanique, comme l'admet W'altenbach, il faut dire néanmoins qu elle est entièrement écrih; dans son sens (3), comme du reste elle est spécialement consacrée à l'histoire de son règne : c'est un fait signilicatif, sons ce rapport, de voir que, dans les trois premières années, alors que régnait encore Louis le Débonnaire, c'est le roi Louis (|ni occupe entièrement le premier plan du récit. Tout aussi peu qu'Enhard, Rudolf ne tient nul compte de son propre monastère ; il ne parle même pas de la résignation de Raban, en (pialité d'abbé, tandis que, plus tard, il nous relate sur lui, et même à l'occasion quand il sera archevêque, des faits purement personnels (4). Il fait aussi très peu entrer en ligne de compte les autres empires carolingiens, à moins que l'Allemagne n'ait avec eux des rapports immédiats, dans un sens hostile la plupart du temps. Cette remarque s'applique encore davantage aux intérêts généraux ecclésiastiques : c'est ainsi que l'auteur passe absolument sous silence le sort de Gottschalk et de sa doctrine, dans l'ouest de la France. Si ces Annales sont bien plus courtes que celles d'Hincmar, c'est là qu'il faut en chercher l'explication.
Que Rudolf ait eu d'étroites relations avec la eour, c'est ce qui ressort de son ouvrage; il n'est pas même invraisem-
1. V. Simson, Ueber die Annales Enhardi Faldenses und Annales Silhiœnsrs. lenâ, 1863. Waitz admet le contre-pied relativement aux rapports de ces deux annales. V. Forschungen zur deutsch. Gesch., vol. 18, p. 354 sq.