‹ Histoire générale de la littérature du moyen age en occident;Chapitre 4 sur 263 · V. Vol. I,p. 657 et · texte numérisé non relu

V. Vol. I,p. 657 et

2. Ep. 241 {p. 775) : « Evangelicas quaestiones achademicis vestris a nobis enucleandas inquiritis. »

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Aspirant à une culture intellectuelle plus développée, les disciples et amis d'Alcuin en prirent occasion pour entretenir des relations plus intimes et pour franchir les limites de leur étal et de leur condition ; ils se donnèrent des surnoms particuliers, comme marque et comme témoignage de ces aspirations communes, lesquelles ne pouvaient manquer de faire naître entre eux des liens d une amitié réciproque ; par là ils mettaient, en même temps^ une barrière entre eux et les profanes. Alcuin, à n'en pas douter, introduisit cette coutume à la cour de Charles; or, cette coutume n'était du reste qu'une tradition anglo-saxonne (1); etil l'explique, en la faisant reposer sur la (( familiarité (2). » Le choix de ces noms d'emprunt est des plus significatifs^ pour caractériser cette renaissance littéraire qui a son point de départ dans ces hommes eux-mêmes; ce sont des noms empruntés soit à l'antiquité classique, soit à la Bible^ surtout à l'Ancien Testament : Alcuin, cesi Horatius Flaccus ; Charles prendra lui-même le nom de David, le chantre royal et le guerrier de l'ancienne Alliance; Angilbert, gendre de Charles^ s'appellera Homère; Eginhard deviendra Beséleel^ du nom de l'artiste qui avait décoré le Tabernacle , A d'autres sont réservés les noms de Naso et à!Aaron; les églogues de Virgile, elles aussi, fournissent fréquemment leur appoint et prêtent les noms de Ménalque, Thynü, Damète. D'autres appellations^ il est vrai, ne sont, comme plus tard chez les humanistes, que des traductions latines. Wizon s'appellera Candidus^ et Arno, Aquila. Ces dénominations familières ne pouvaient manquer de s'étendre aussi aux femmes de ce cercle : la sœur de Charles, l'abbesse Gisèle, à laquelle Alcuin prodigue les éloges pour sa haute estime des livres, s'appellera Liicia^ et Gunrade, la savante cousine de l'Empereur, prendra le nom à'Euia/ia, tandis que sa fille, Rotrude, sera désignée

1. C'est ainsi qu'Aldhelme, dans le livre quil dédie au roi Alfred de Northumbrie, son élève, lui donne le nom de Acircius. V. le vol. I, p. 661.

2. Ep. 199 [p. 686) : « Saepe famllianlas nominis immutationem solet facere : sicut ipse Dominus Simonem mutavit in Petrum, et ûlios Zebedei fiiios nominavit tonitrui. Quod et jam antiquis vel his noveliis diebus probare poteris. »

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par celui de Columba. On peut d(''jà voir par la 1,. caraclnc éniinemmenl social de cette coutunn; (l).

Ce cercle intime et scientifi(iuc de la cour de (lliarluina^iie aug-menta les charmes de la conversation en lui pirlaut les agréments de l'art et de la science : c'est aiusi ([ue, peudanl rt après le dîner, on proposa des énigmes, ou lil de la musique, on lut des poèmes dont on faisait ensuite lacrilicjuc. Ou traita même des questions spéculatives et on lut des cliapilies de la Cité de Dieu,, ce livre qui provo(|ue des pensées si profondes et si multiples. Partout, Charles était le centre d'où partait la vie; ses désirs faisaient toujours autorité. Ici même ce|)endaut Alcuin était encore son bras droit, et ce cercle formait une « société » où la science apparaît connue transformée pour s«' mettre au service d'une culture générale et littéraire, quelque restreintes qu'en fussent les limites.

Mais cette prétendue Académie avait, pour l'empereur, une signification plus élevée. Les leçons de Pierre comme celles d' Alcuin avaient, sans doute, élargi le cercle de ses connaissances, mais elles n'avaient fait que fortifier en lui la soif de s'instruire; il avait besoin, en quelque sorte, d'une cour savante, qui put répondre sur-le-champ et d'une manière décisive à toutes les questions que lui suggérait le désir de savoir, et qui avaient trait aux sciences les plus diverses, telles que la Théologie, la Grammaire et l'Astronomie. Ce besoin de s'instruire ne lit que grandir, lorsqu' Alcuin eut quitté la cour pour se fixer à Tours. Ce furent également ces mêmes savants, notamment les plus jeunes d'entre eux, qui, sous la dictée de l'empereur ou d'après ses données, tinrent sa correspondance scientifique et surtout celle qu'il échangea avec son u maître (2). »

La littérature qui prit naissance dans cette cour lettrée se rattache néanmoins, quel que soit le cachet particulier qui la

1. On peut voirune liste complète de ces noms dans un article de Duemmler : Alcuirii in der Allgem. Deutschen Biographie^ vol. I, p. 345.

2. y. Aie. Ep. 112 (p. 459) : «VesLra vero auctoritas, écrit Alcuin à Charles, Palatinos erudiat pueros, ut elegantissime proférant, quidquid vestri seusus lucidissima dictaverit eloquentia, ut ubique regalis nominis sapientiae nobilitatem ostendat. »

dislingue en partie, à la littérature latine des Anglo-Saxons, de même qu'à la poésie du dernier écrivain de valeur dans le royaume des Francs, saint Fortunat, chantre de la cour mérovingienne. Ce poète représente, en mémo temps, la poésie de l'Italie, sa patrie; il nous apparaît donc, pour ainsi dire, comme le précurseur de Pierre de Pise et de Paul Diacre. A Fopposé de l'antique littérature chrétienne, ce n'est pas de l'Église, mais bien de l'école que procède la littérature carolingienne ; il en avait été de même des lettres angio-saxonnes et de la poésie de saint Fortunat. Cette école était sans doute étroitement unie à l'Église, mais ce n'est plus de l'Égiise que procède la littérature.

Aussi sont-ce les auteurs latins classiques, surtout les poètes et, avant tous, Virgile et Ovide, qui deviennent les modèles suivis par les poètes : c'est d'abord la forme qu'on imite ; mais, en pénétrant dans la société du moyen âge d'une manière si décisive, cette culture savante s'empara aussi du fond des idées. La pensée de voir ressusciter l'empire d'Occident contribue aussi puissamment à amener ce résultat : on voit en Charlemagne un nouvel Auguste. Ainsi reprit naissance la poésie profane, cultivée également par des laïques ; ainsi viton déjà commencer une poésie de cour et une poésie épique nationale où percent également les tendances politiques. Nous le verrons, dans la suite, en faisant le tableau détaillé de la littérature.

Cette renaissance littéraire dans l'empire des Francs procéda donc de Charlemagne : elle fut universelle comme le fut l'Empire. Mais les soins du monarque ne s'arrêtèrent pas là; il s'efforça de répandre la culture littéraire en se préoccupant tout d'abord de Féducation du clergé, ce précepteur du peuple, et du relèvement de ce dernier par l'érection de nouvelles écoles, où il introduisait les réformes utiles. Charles ne faisait que suivre en cela le besoin de culture qui l'obsédait luimême; mais il était surtout particulièrement guidé parle vif sentiment d'un devoir à remplir : en qualité de monarque chrétien, il se croyait obligé d'élever les sujets de son empire pour le royaume de Dieu, et ce devoir l'aiguillonnait d'autant plus impérieusement à mesure que, nouveau Constantin, il voyait

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grandir son influence dans l'Église et à mesure qu'il se sentait appelé à devenir Imperator, souverain du monde. Cette sollicitude de Charlemagne se manifesta dans diverses ordonnances.

C'est ainsi qu'on le voit, en 787, adresser à tous les évèques et à tous les couvents une lettre-circuluire (li, dans laquelle il les exhorte, de la manière la plus pressante, à cultiver l'étude des lettres (stiidia lilterarum). « Bien parler, dit-il, est tout aussi agréable à Dieu que bien vivre (2); » et il laisse voir que c'est seulement par cette élude des lettres qu'on se rend capable de pénétrer dans le sens profond de la sainte Ecriture. Ce qu'il désire, c'est de trouver les ecclésiatiques aussi savants que pieux : alors seulement ils seront les dignes représentants de la religion. Cette encvciique avait été provoquée par les lettres, nombreuses et défectueuses, que les cloîtres avaient fait parvenir au roi, durant les dernières années. Dans une autre encyclique (3) adressée au clergé, l'empereur déclare qu'il veut montrer à Dieu sa reconnaissance pour les grâces qu'il n'a cessé d'en recevoir, pendant la guerre comme pendant la paix : il va donc diriger tous ses efforts à restaurer l'état des églises, en relevant cet asile de la science tombé dans l'oubli, et en donnant lui-même l'exemple de l'étude des arts libéraux. Il a déjà fait restituer le texte de la Bible, dénaturé par l'ignorance des copistes. Il va imprimer maintenant une autre direction à ses efforts. A l'exemple de son père, qui dota les églises du chant romain, il veut restaurer le culte : dans ce but, il a fait recueillir par Paul Diacre un certain nombre d'homélies des ouvrages des Pères, et ces homélies doivent prendre, à l'office du soir, la place des Leçons jusque-là en usage, mais dont la langue est si défectueuse. Dans le célèbre Capitulaire de l'année 789, Charles veut voir

1. Momtmenla Germanidc histor. Le(jrs |, p, 52. — Monuin. Carolina; rd. Jaffé. Berlin, 1867, p. 343.

2. « ...Qualiter, sicut reg'ularisnormahonesLatemmoriim,itaquo(iue docendi et discendi instantia ordinet et omet seriem verborum, ut qui Deo placer»' appetunt recte vivendo, ei etiam placera non negleg-ant recte loquendo. »

3. Monum. Germ. hist., l. c, p. 44. Voy, sur répO(|ue de la circulaire Daim [Paulus Diaconus,\, p. 52 sq.); c'est à bon droit qu'il Ta dit postéri»'un* à786.

(4 INTHOniT.TTON [9.]

des écoles réunies à chaque église épiscopale et à chaque cloître; et ce ne seront pas seulement les enfants des serfs (parmi lesquels le clergé se recrutait généralement), qui seront instruits dans ces écoles, mais encore les enfants des hommes libres et des nohles (in r/e?iui). On leur enseignera les psaumes, les notes, le chant, le calcul et la grammaire. Il insiste spécialement sur la correction des livres ecclésiastiques. L'Évangile, le Psautier et le Missel ne doivent être copiés que par des personnes mûres; encore doivent-elles y appliquer tous leurs soins (1). Ges écoles sont sans doute spécialement destinées à la formation du clergé, ainsi que le dit expressément le Capitulaire (2); elles ne doivent pas toutefois s'en tenir là. N'est-il pas dit, en effet, dans un capitulaire subséquent, de l'an 802, que chacun est tenu d'envoyer son ßls à l'école pour y apprendre à lire, et qu'on doit l'y laisser jusqu'à ce que son instruction soit complète (3). Dans le premier des Capitulaires nommésci-dessus, Charles renouvelle aux ecclésiastiques Tinjonction de s'appliquer à cultiver le chant romain introduit dans l'Église par Pépin (4). Dans ce but, il pria le Pape de lui envoyer de Rome deux maîtres de chant.

Mais ce qui contribua le plus à la diffusion de la culture scientifique, ce fut la collation des principaux évéchés et des abbayes les plus célèbres : on les distribua aux savants les plus distingués, parmi ceux qui avaient été formés soit dans l'école de la cour, soit dans l'école abbatiale qu'Alcuin avait

1. Momini. Gcrm. hist. l. c, p. 65, Cap. N» 71. Alcuin, dans la lettre que nous avons citée plus haut (p. 7, rem. 1), insistait sur la restitution de la ponctuation tombée hors d'usage : « Punctorum vere distinctionesvel subdislinctiones hceL ornatum faciant pulcherrimum in sententiis, tamen usus illorum propter rusticitatem pêne recessit a scriptoribus. Sed sicut totius sapientiae decus et salutaris eruditionis ornatus per vestrae nobilitatis industriam renovari incipit, ita et horum usus in manibus scribentium redintegrandus esse optime videtur. »

2. Op. c. : « Et ut scholae legentium puerorum fiant. » Elles sont aussi appelées scholae lectorum pour les distinguer del'école du chant, Voy. Monurn. Carolina, ed. Jaffé, p. 421.

3. « Et unusquisque filium simm. litleras ad dlscendum mittat et ibi cum omni sollecitudinepermaneat usque dum bene instructus perveniat. »Mo«. fjf.rm. hist., l. c, p. 107.

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fondée à Tours (1), ou bien encore h des savants appelés dt; l'étranger. L'exemple du roi ne ponvait manquer, d'autre part, d'exercer nne grande influence sur les laïques, el Charles avait soin, à l'occasion, d'appeler l'attention là-dessus.

Il avait droit, en eiïet, de se donner lui-même eonnne exemple. Les études infatigables auxquelles il s'adonnait el l'intérêt persistant qu'il prenait à la science avaient fait mûrir en lui les fruits d'une vraie culture intellectuelle. C'est à bon droit que les contemporains vantent la sagesse de l'empereur. Dieu, dit Alcuin, lui a donné la couronne impériale (2) pour l'ornement de cette sagesse. En lui, il voit rempli le vœu de Platon qui désire voir régner les philosophes (3). Alcuin luimême (et c'est là son plus grand mérite), a mis Charles sur le chemin de la science et n'a pas cessé de tenir ses regards fixés sur le but à atteindre. Pour régner, dit-il, il n'y a rien de plus nécessaire que la sagesse : que de fois il le proclame, directement ou d'une manière détournée, dans les lettres qu'il écrit à l'empereur (4) !

La culture intellectuelle, que Charlemagne doit aussi à son amour pour les mathématiques et l'astronomie, se manifeste également dans son activité comme législateur. C'est ainsi que, dans le premier des Capitulaires ci-dessus mentionnés, il s'élève contre maints usages, comme le baptême des cloches, et maintes superstitions qui avaient coin\s parmi le peuple et qui n'étaient que trop souvent entretenues, propagées même par le clergé, comme la protection qu'on cherchait contre la grêle dans des papiers suspendus à des verges et contenant des formules d'exorcisme, la consultation de la Bible, pour y apprendre l'avenir, en l'ouvrant à l'aventure, et autres prédictions. Mais là 011 se montre surtout l'éducation éclairée de Charlemagne sous le rapport religieux, c'est dans la position qu'il garda relativement aux querelles des Iconoclastes, qui avaient pris naissance à Pnzance. Ce n'est pas seulement dans la répudiation de toute adoration des saintes images, mais

î. Monachus Sangallemls, lil). ï, cap. 0 Inil.

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