VIE
Imma, jeimo fillo de noblo famillo cl vécut avec elle dans une union dos plus heureuses ; la sagesse de celle femme, sagesse qui couvre de honte la plupart des hommes, comme aussi son caractère, ont été hautement appréciés par des contemporains (1).
Après la mort de Charles, Eginhard jouit de la plus grande autorité près de Louis le Débonnaire, qui en fit, à ce qu'il semble, le Mentor de son fils Lothaire, quand il fut devenu co-régent (2). Il travailla constamment à maintenir l'accord entre le père et le fils, et même, lorsqu'éclata la révolte, en 830, il sut rester si impartial et montrer tant de prudence, qu'il ne perdit ni les faveurs du père, ni celles du fils. Cependant, à cette époque, il s'était déjà retiré depuis longtemps des affaires politiques, selon la mesure du possible, bien qu'il continuât à passer l'hiver à la cour d'Aix-la-Chapelle : Eginhard n'avait pas une nature énergique. Entré déjà depuis 815, par la faveur de l'empereur^ en possession de plusieurs monastères (car il y avait à cette époque des abbés laïques), il suivit, peu à peu et progressivement, une direction religieuse, aimant à se retirer du monde pour vivre dans la solitude, principalement à Michelstadt, dans la forêt d'Odenwald, solitude qu'il affectionnait entre toutes et où il bâtit des maisons et une église. C'est à cette dernière qu'il destinait d'abord les reliques de saint Pierre et de saint Marcellin, que son notaire Ratleik lui avait apportées de Rome (827). Mais une année après, il les transféra à Mulinheim (appelé dans la suite Seligenstadt), propriété qu'il possédait dans le voisinage et au nord de Michelstadt ; à Mulinheim, il avait fait bâtir une église magnifique et fondé un cloître^ et les deux ne tardèrent pas à devenir célèbres, grâce aux miracles opérés par ces reliques. C'est là que, à partir de 830, il se fixa définitivement lui-même. Six ans plus tard, mourut Imma, avec laquelle il ne vivait plus alors
2. Si la lettre à Lothaire (Jaffé, /. c, n° 7, p. 445) est bien d'Eginhard, ce dont on ne saurait douter selon moi, il y est dit : « Postquam (pater vester) vos in societatera nominis et regni... adsumsit meaeque parvitati praecepit, ut vestri curam gererem ac vos de moribus corrigendis et honestis atque utilibus sectandis sedulo commonerem.
d08 EGINHARD [94.]
que comme un frère vis-à-vis de sa sœur (1), et cette mort Fébraula d'autant plus profondément qu'il avait fondé de plus hautes espérances sur le secours de ses saints. Ni les condoléances de ses amis, très maladroites parfois (2), ni celles de Tempereur Louis qui se rendit chez lui en personne, ne purent adoucir sa douleur. Il ne survécut que quatre ans à sa femme, et mourut le 14 mars de l'année 840.
Ce ne fut qu'après la mort de Charlemagne, mais peu de temps après, que fut composé le plus remarquable des ouvrages d'Eginhard. Cet ouvrage est incontestablement de lui; il rentre d'autant mieux dans cette période de notre histoire, qu'il apparaît comme le modèle le plus accompli de cette première renaissance de la culture profane, provoquée par Charlemagne, et qu'il sert, pour ainsi dire, de couronnement à cet édifice littéraire. Cet ouvrage est la Vie de Choisies lui-, même; le sujet ne pouvait être mieux choisi, par rapport au buta atteindre; c'est, dans son achèvement formel, le plus beau monument des services rendus par l'empereur à la culture scientifique. Par le style, cet ouvrage nous montre le point le plus élevé des études classiques à cette époque, principalement dans le domaine de la prose. Ranke a parfaitement bien caractérisé ce travail, en disant : « Eginhard a ordonnancé la masse et les proportions, sur les modèles antiques, tout comme dans ses monuments d'architecture (pour lesquels il prenait Yitruve pour modèle, ajouterons-nous) ; mais, non content de cela, il emploie dans la littérature, comme il le faisait dans l'architecture, des pierres de taille antiques. (3) » Dans ce livre, en effet, l'auteur nous peint Charles comme un nouvel Auguste, et, depuis longtemps, le cercle des savants et des poètes de sa cour l'avait célébré comme tel; il nous esquisse son portrait dans la forme de la vie d'Auguste par
1. Lupus Epp. 3 : Réponse d'Eginhard à Lupus : « Omniamihistudia omnesque curas tam ad meas quam amicorum causas pertinentes exemit et excussit, dolor quem ex morte oUm fidissimae conjugis,jam nunc carissimae snroris ac sociae gravi ssimum cepi. »
2. V., là-dessus, les plaintes d'Eginhard lui-même dans la lettre à Lupus que nous venons de citer.
3. Zur Kritik fränkisch-deutscher Reichsanmdisten (V. plus loinj p. 416, de la pagination allemande.
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Suétone, en sorte que la composition de la Vie de Charlemagne ( Vita Caroli) est empruntée en grande partie à la Vie d'Auguste, non seulement dans ses grandes lignes extérieures, mais même, en tant que le permettaient la diversité des temps et des héros^ dans les menus détails; souvent même, d'autre part, les formes d'expression, les termes et les tournures se retrouvent dans le modèle romain. Ici comme là, il s'agit d'abord des ancêtres et de la jeunesse du héros et ensuite de ses campagnes militaires; mais, tandis que Suétone parle, après cela (c. 26) des dignités que revêtait Auguste, Eginhard énumère (c. 16) les alliances de Charles avec d'autres rois et d'autres peuples, alliances qui augmentèrent la gloire de son règne. Les deux auteurs se retrouvent ensuite dans leur récit : Suétone (c. 28 sq.)nous dit comment Auguste fit reconstruire avec magnificence la ville de Rome, et Eginhard (c. 17) nous énumère les monuments que Charles fit élever pour le bien public et pour servir d'ornement et de défense à l'empire. Il passe ensuite (c. 18 sq.) à la description de « la vie intérieure et domestique, » du caractère et de la personnalité toute entière de Charles, et il s'étend longuement sur sa famille, son éducation des enfants, ses manières envers les étrangers, son extérieur, sa manière de se vêtir, son genre de vie, ses études, sa religion, ses rapports avec l'Eglise, de même que son activité de législateur (1) — il ne fait qu'effleurer ce dernier côté; Suétone, par contre^ continue son récit par une longue digression relative à l'administration d'Auguste, point de vue qu'on ne trouve pas dans Eginhard; et ce n'est qu'alors (c. 61) qu'il passe à la vie intérieure et domestique de l'empereur romain ; mais là, nous voyons àpeu près les mêmes points traités et presque dans le même ordre. Dans les deux auteurs, c'est la « fin » des héros qui met fin au récit (Suétone, c. 97 sq., Eginhard, c. 30 sq.), leur mort avec ses signes précurseurs, leur sépulture et leur testament :laseule dilïérence estqu'Eginhard parle auparavant (c. 30) du couronnement que Charles, affaibli par l'àge et la maladie, fit lui-même de son successeur.
1. C'est là également (c. 29) que Fauteur parU^ des soins que prenait Charles pour la poésie et la lang"ue natioualos.
JIO EGLNHAKD [96. J
Ranke a complètement raison de dire qu'une telle imitation n'était pas capable de reproduire toute l'originalité de la figure de Charlemagne ; je serais tenté de dire moi-même que ce qui lui manque, c'est le point immédiat de la reproduction; l'image qui apparaît n'est qu'une image réfléchie. Jafl'é n'a pas moins raison de prétendre, d'autre part, que c'est précisément en voulant imiter son modèle qu'Eginhard s'est vu obligé de nous communiquer maints traits pleins de linesse, que nous n'aurions pas connus sans cela (1); c'est parce qu'il aspirait, en effet, à nous faire un portrait complet et fidèle de son héros, qu'il a rendu soigneusement, dans ses expressions, les moindres écarts de son modèle, et l'importance de ces écarts se montre, dans tout son jour, par la comparaison des deux auteurs (2). Il n'y a point à cette époque d'autre ouvrage qui porte au même degré le cachet de la Renaissance. C'est ici que se montre, de la manière la plus intime et la plus frappante, le parallélisme entre le rétablissement des études classiques et le rétablissement de l'empire romain. C'est une biographie profane qui succède à tant de Yies de Saints ; c'est le portrait biographique du plus grand laïque de son siècle et de plusieurs siècles à venir (laïque qui n'était ni saint ni ne voulait l'être) , et ce portrait est tracé par un laïque d'après le modèle d'une Yie pagano-antique. Aussi n^est-ce plus ici ce ton du panégyrique qui distingue les Vies de Saints; si l'auteur place son héros sous le jour le plus favorable, il ne le fait que parce qu'il lui apparut à lui-même sous un tel jour, et il voulait, en outre, comme il le dit dans la préface, payei% au moyen de ce livre, un tribut de reconnaissance à son seigneur et bienfaiteur [dominus etnutritor). Mais ce ne fut pas le sentiment seul de ce devoir qui lui fit prendre la plume; ce fut plutôt l'intime conviction, il le dit lui-même, que personne n'était plus à
1. Par exemple, Suétone, c. 78 : « Post cibum meridianum iia ui tesiiius calcialusque erat, retectis peôihus imiilisp er conquiescebat. n Eginhard, c. 24 : « Aestate post cibum meridianum... dêpositis vestibus et calcidmeritis, velut noctu soliLus erat, duabus mit tribus horis quiescebat. »
2. Par exemple, Suétone, c. 06 : «Amicitias ncqiœ facile udmisit et constatttissime ratbiuU.» — Eginhard, c. 19 : ccEratenimin amicitiis optime températus, ut eas et facile admitterct et constantissime retindi'et. .»
[97. j VITA CA 11 (»Li m
mènu' que lui de faire une peinture aussi lidèle des actions dont il avait été le témoin oculaire, l^t, de fait, parmi les personnes qui composaient l'entourage de Charlemagne, il n'y en eut aucune qui approchât le roi dans ses dernières années comme le fit Eginhard.
Ainsi que le prouvent le grand nombre des copies conservées, le livre d'Eginliard fut accueilli avec la plus grande faveur, tant au point de vue du fond que de la forme (1); c'est ainsi que, plus que nul autre ouvrage de cette époque, la Vie de Chariemagne donna l'impulsion aux études classiques : en vérité, c'est là un monument digne du grand empereur.
Ce livre est bien l'œuvre d'Eginhard ; on ne le conteste pas : mais ce qu'on conteste à notre auteur^ c'est d'avoir pris part à la composition d'un grand ouvrage appartenant à un autre genre du domaine de l'histoire, lequel n'arriva à un si haut développement qu'au siècle de Gharlemagne : ce sont les Annales [2). Ce genre a eu de très modestes débuts. Les annales prirent naissance dans les rares notices que les moines écrivaient en marge, sur le canon pascal; on réunissait ensuite ces notices par ordre chronologique; on les conservait, dans les monastères, et, chaque année, on ajoutait à ce fondement les événements les plus importants. Déplus, de pareilles notices
1. Lupus, ep. 1, écrit àEinliard : « ... Cum deinde auctorum voluminibus spatiari aliquantulum cœpissem, et dictatus nostra aetate confecti displicerent propterea quod ab illa TuUiana ceterorumque gravitate, quam insignes quoque Ghristianae religionis viri aemulati sunt, aberrarent, venit in manus meas opus vestrum, quo memorati imperatoris clarissima gesta (liceat mihi absque suspicione dicere) clarissime litteris allegastis Ibi elegantiam sensuum, ibi raritatem conjunctionum, quam in auctoribus notaveram, ibidemque non longissimis periodis impeditas et implicitas ac modus absolutas spatiis sententias inveniens, amplexus sum. »
2. V. Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquclleu, I, p 114 sq. et 156 sq. ; — Ranke, Zur Kritik fränkisch-deutscher Reichsannalen, dans les Abhandl. der Berliner Akad aus d. J. 1854 ; — Giesebrecht. Die fränkischen Königsannalen und ihr Ursprung im Münchner histor. Jarhbuchfür, 1865; — Ebrard, Reichsannalen,! H -829, und ihre Umcü^beitung in Forschungen zur Deutschen Geschichte, vol. XIII; — Bümelm^nn, Beiträge zur Kritik der Karolingischen Annalen im Neuen Archiv, vol. II ; — v. Sybel, Die Karoling. Annalen in der Histor. Zeitschrift N. F., vol. VI ; — Simson, Zur Frage nach der Enttehung der sog. Annales Laurissenses majores in Forschungen zur d. Geschichte, vol. XX. —Réplique de Sybel à ce travail, op. c, vol. VII.
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se rattachèrent facilement à des chroniques connues, ouvrages que Ton conservait dans les bibliothèques, ceux de Bède, par exemple. Mais, parmi ces annales des cloîtres, on en trouve dont le récit n'a rien de local et ne poursuit que l'intérêt général de l'empire; assez fréquemment, en effet, les supérieurs de ces monastères prenaient une part des plus actives àla vie politique. On peut donc considérer ces annales claustrales comme les avant-coureurs des annales impériales officielles et c'est là, en effet, ce qu'on croit voir, même pendant le règne de Charlemagne, dans ce qu'on appelle Annales Lcmrissenses majores [i). (On leur a donné ce nom parce qu'on a trouvé dans le monastère de Lorsch le plus ancien et le plus complet des manuscrits.) Ces annales de Lorsch (2) ont leur point de départ dans Tannée 741, dès le début du règne de Pépin, père de Charlemagne, et vont jusqu'à l'année 829. D'après le style elle genre de composition, on peut y distinguer trois périodes : la première, d'après l'opinion commune, va jusqu'à l'an 788 ; elle n'a été rédigée que vers cette même année , tandis que les suivantes Tont été aussitôt après les événements qu'elles rapportent; la deuxième s'étend jusqu'à 796, et, à partir de cette époque, la plupart des critiques font intervenir un nouvel auteur, lequel aurait composé par conséquent la fin de ces annales ; d'après eux, cet auteur ne serait autre qu'Eginhard. Ces annales subirent une nouvelle manipulation, non seulement au point de vue du style, mais même au point de vue de la rédaction : cette élaboration, dont l'importance varie, mène l'ouvrage jusqu'à l'année 801. Plusieurs historiens l'attribuent également à Eginhard, et parmi eux sont ceux-là mêmes qui prétendent que la part prise par lui à la composition de ces annales est très restreinte; d'autres, au contraire, tout en lui attribuant une part considérable dans la composition de l'œuvre, ne veulent pas qu'il soit l'auteur de cette élaboration postérieure (3).
1. Sybel conteste cette manière de voir, mais il est combattu par Simson.
2. Dans les Monum. Germ. hlsfor, Scriptores, t. \, éd. Pertz.
3. C'est ainsi que Diinzelmann n'attribue cette composition à Eginhard que à partir de 797, jusqu'au milieu de Tannée 801, et que, par contre, il le reconnaît comme raultnu' du n-maniement : Elirar*! de son côté dit que notre