TRAVAUX SUR LA GRAMMAIRE. DE COMPUTO
ensuite. De même qu'Alcuin, Rabaii était, avant tout, professeur ; c'était là sa vocation proprement dite, et l'école du monastère avait pour mission première la formation du clergé. La plupart des ouvrages de Raban poursuivent le même but. On peut les diviser en plusieurs groupes. En premier lieu, ceux qui sont directement consacrés à l'enseignement, comme les compendiwn. semblables à ceux d'Alcuin et probablement comporés d'après leur modèle. Dans cette classe, il nous faut ranger d'abord deux travaux sur la grammaire : le premier, intitulé, par les éditeurs, Excerptio de arte (jramynatica Priscia?ii^ est consacré presque tout entier à la prosodie ; dans un appendice, qui forme comme un second livre (1), l'auteur, suivant en cela Texemple d'auteurs anciens, traite du mètre et de la poétique. Il est possible que ce travail formât un supplément à la Grammaire d'Alcuin, qui considérait la métrique comme une science spéciale (2). Ce travail de Raban est important au point de vue de l'histoire littéraire, non seulement, comme l'a bien remarqué Baehr(3), en ce qu'il fit pénétrer Priscien dans les écoles allemandes,, mais surtout en ce qu'il nous témoigne de l'intérêt spécial de notre auteur pour la métrique ; il l'avait apprise avec zèle sous la direction d'Alcuin et il l'enseigna de même, à l'aide très probablement de ce Compendium; et ce point est important par rapport à la poésie latine et allemande de ses élèves. Le second ouvrage de ce groupe est un petit traité qu'on a intitulé De inventio7ie limjuarum^ mais qui mériterait plutôt le titre de De hwentione litterarum^ c'est-à-dire des lettres de l'alphabet. L'auteur y parle, en effet, des alphabets suivants, en consacrant une ou deux lignes à leur inventeur : hébreu, grec, lalin, alphabet des Scythes d'Ethicus et alphabet des Marcomans ou Normans, (( desquels tirent leur origine ceux qui parlent allemand, »
1. Cet appendice débute ainsi : « Sane quia in superîore libella,., superest ut ipsius metri vim, etc. » Ed, Migne, t. III, p. 666.
2. V. plus haut, p. 23. Pour ce compendium de Raban, voir Hertz dans la préface de son éd. de Priscien (Leipzig, 1855), p. x, rem. 36. J'y remarque peu d'additions personnelles de l'auteur à la suite des citations des poètes chrétiens, notamment de Prudence.
3. Geschichte der rocm. Literatur im Karoliivj. Zeitalter., p. 419.
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alphabet dont se servent pour écrire leurs chants et leurs incantations « ceux qui vivent encore dans la religion païenne » (il veut parler des Runes). Vient ensuite une série d'abréviations et de monogrammes : ce petit traité était apparemment destiné à l'enseignement.
Comme fruit de son professorat et en même temps du grand intérêt qu'il portait à sa langue maternelle, il faut citer des recueils de gloses allemandes ; Walahfrid nous en a conservé un sur les parties du corps humain et il Fécrivit d'après une leçon de Raban. Un manuscrit du ix*" siècle attribue également à Raban l'élaboration d'un glossaire latin-allemand de la Bible (1). Son intérêt philologique et allemand se montre également et d'une manière très frappante dans Texplication étymologique des noms allemands de personnes, en un endroit où Ton était loin de l'espérer, c'est-à-dire dans maints de ses poèmes ; c'est même parfois cette explication qui forme la pointe de ces écrits, vu qu'ils sont adressés aux personnes qui portent les noms en question (2). On peut même voir un témoignage de son amour pour sa langue maternelle dans le renouvellement de Tordonnance de prêcher en allemand, ordonnance faite dans le premier synode présidé par Raban, quoique le sentiment du devoir de pasteur et le sens pédagogique de l'ancien professeur aient sûrement contribué à amener cette décision.
Le livre De computo semble être destiné d'une manière immédiate à renseignement, quoiqu'il ait été composé sur les instances particulières d'un moine, affamé de savoir, Marcharius, lequel avait seulement prié Raban de corriger pour lui quelques propositions, énoncées par d'autres, sur cette science
1. Voy. Die althochdeutschen Glossen gesammelt und bearbeitet von Steinmcyer und Sievers. Vol. I. Berlin, 1870, p. 3 sq.
2. V. c. 13, Brunward, etc. 26, Isanbert : voy. en outre ce, Batorich, et, c. 17, Gerhoh; on y trouve, du reste, l'explication de noxns d'autres langues comme c. 7, Fraeclarus, c.20, Samuel. Pour en citer u : exemple, c. 26, v. 5 sq:
Cuncla quidem tibimet virtutum insignia condunt Nomen, quo clarus, dignus honore fias
Ferrum te fortem, darum, virtute décorum, Signant . .
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cl (le les rendre ainsi plus intelligibles (1). Mais déjà, sous Charlemagne, un décret synodal avait rendu le comput obligatoire pour renseignement du clergé, et le livre de Raban est composé sous la forme du dialogue, tout comme les manuels d'Alcuin : c'est l'élève qui interroge, et le maître donne la réponse. Ainsi que l'énonce le début, ce livre est destiné aux élèves d'un « âge mùr^ » et le maître donne au disciple le titre de frère {Frater). Malgré cela, on y trouve également traités les premiers éléments. Comme tous les ouvrages analogues de Raban, ce livre est une compilation; l'auteur y a fait passer des citations textuelles, parfois même des pages entières, de l'ouvrage fondamental de Bède, intitulé De temporum 7'atione; il y a, de plus, mis à profit, entre autres, les Ktf/mologies de saint Isidore, V Arithmétique de Boèce, ouvrages qu'il cite lui-même. L'auteur restreint sa collaboration, même dans le prologue, particulièrement à la « clarté » du texte, tout en procédant avec une certaine indépendance dans l'ordonnance de la matière. En s'eiforçant donc, comme il le dit, d'être bref et de ne donner que ce qui est nécessaire ; en laissant de côté, par conséquent, les détails qui n'ont qu'un intérêt éloigné de son but, il a composé, de fait, un manuel plus approprié aux études que ne l'était l'ouvrage de Bède.
Rappelons ici, comme se rattachant au Comput, un Martyrologe [Martyrologiwn) que Raban composa à la prière de r « abbé » Ratleik, ancien notaire d'Eginhard (2), et qui, après la mort de ce dernier, devint supérieur du monastère de Séligenstadt. Ce livre de Raban ne fut composé par conséquent ([u'après le mois de mars de Tannée 840. Ratleik, ainsi que le montre la dédicace, était un savant, et, depuis l'année 839, il était chancelier de Louis le Germanique (3). Raban dédia encore, plus tard, par un poème en distiques, ce livre à l'archicliapelain Grimald. Cet ouvrage a pour base celui de Bède,
1. Ral)an ilit dans le prologue :«Petebasergo utquîbusdamde computo propositionibus earumque minus perfectis responsionibus, quas mihi protuleras nescio a quibus confectas, stylum adhiberem eosque tibi lucidiores redderem. »
"2. V. pUis haut, p. 115
o. V. à son sujet DiunmkM', o^*. c, p. 808 sij.
mais tel qu'il avait été en partie remanié par Florus(l), et Raban ne fit qu'y faire des additions puisées à d'autres sources et retoucher le style en différents endroits (2).
Le deuxième groupe se compose des Commentaires sur la Bible. Ce genre de littérature, cultivé par Raban avec un zèle tout particulier, naquit, en ce qui concerne l'auteur,, des leçons données par ce dernier; il composa, en effet, le plus ancien de ses commentaires, celui sur saint Matthieu, à l'époque où il n'était encore que prêtre et professeur ; et il le fit sur le désir des moines qui lisaient l'Evangile avec lui et regrettaient de ne pas avoir pour cet évangéliste, comme du reste pour les autres, une explication complète et suffisante. C'est là ce que nous dit Raban lui-même dans la dédicace qu'il fait de cet ouvrage à Heistulf, archevêque de Mayence. Ce commentaire est surtout important pour l'histoire de la littérature, à cause de l'influence qu'il exerça sur la poésie d'Otfrid, et, en second lieu, parce qu'il- est le premier de Raban; son genre de composition, en effet, fut décisif pour ceux que l'auteur écrivit dans la suite. La dédicace elle-même nous en donne l'explication suivante. Le commentaire a pour but de remplacer l'étude des anciens commentateurs pour ceux d'abord qui, n'ayant point de fortune, ne sont pas à même de posséder une bibliothèque ou qui ne disposent tout au plus que d'un nombre restreint d'ouvrages sur ceite matière. Dans ce but, et suivant encore ici l'exemple de son maître Alcuin (3), Raban donne comme une anthologie des explications des anciens commentateurs, dont il rapporte différents passages, soit textuellement, soit d'après le sens, et, par conséquent, en abrégé. Il ne dédaigne pas toutefois, à l'occasion, d'ajouter des explications personnelles, et ces explications sont ici bien plus nombreuses que dans les commentaires postérieurs
1. V. vol. I, p. 680, et cf., plus loin, ce que nous disons de Florus de Lyon.
2. Raban caractérise lui-même, dans la préface, son travail dans les termes suivants : u Feci quantum potui et singulis diebus nomina sanctorum, quae scripta sive notala ab antecessoribus in libellis reperi, ibidem inserui; et cujuscumque sancti obitum sive martyrium, qualiter vitam finierint, legi, breviter, prout valui, notavi. »