‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 100 sur 143 · Democritus reviriscens, Ticinî, 1646 ; souvent réimprimé · texte numérisé non relu

Democritus reviriscens, Ticinî, 1646 ; souvent réimprimé

3. Grimarest atteste que Molière dans sa jeunesse reçut avec Chapelle et Bernier quelques leçons de Ga-sendi et qu'il avait traduit, moitié en vers, moitié en prose, le poème épicurien de Lucrèce 11 a mis dans la bouche d'£liante,du Misanthrope, une imitation charmante de plusieurs vers de Lucrèce sur l'illusion des amants qui voient tout en beau dans l’objet aimé. Grimarest nous apprend aussi qu'avec le temps Molière avait passé du côté de Descartes et qu’il discutait beaucoup sur cela avec Chapelle resté fidèle à Gassendi. Voyez Grimarest, la Vie de M. Molière, 1 705.

4. Œuvres de Saint-Evremond, Amsterdam, 1739, t. I, Jugement sur > les sciences où peut s'appliquer Un honnête homme, p. 195 : • Du milieu de ces méditations qui me désabusoient insensiblement, j’eus la curiosité de voir Gassendi, le plus éclairé des philosophes et le moins présomptueux. Après de longs entretiens, etc »

préparé par l’enseignement antiplatonicien et anticartésien de ses maîtres les jésuites1 2, puisa ses premières et vivaces inspirations, avant même d’avoir rencontré, dans les conversations de Bolingbroke et dans son voyage en Angleterre, la philosophie épicurienne sous une forme plus savante, ranimée à la fois et tempérée par Locke.

Locke couronne et achève l’école sensualiste du dixseptième siècle, et il est le chef reconnu de celle du dix-huitième. A ce titre il mérite une attention particulière.

Il naquit en 1632 à Wrington, dans le comté de Somerset, étudia la médecine à Oxford, devint même fellow de cette université; mais ayant fait la connaissance et s’étant attaché à la fortune du fameux comte de Schaftesbury, il se mêla aux affaires de son temps, tour à tour en faveur et en disgrâce ; et forcé sous Jacques II de se réfugier en Hollande, il n’en revint qu’en 1688 avec le roi Guillaume qui lui confia d’assez grands emplois. II mourut en 1704. Son grand ouvrage philosophique, entrepris à Oxford, achevé dans l’exil, et publié à Londres en 1690, est le célèbre Essai sur l'entendement humain *.

1. Voyez sur la philosophie des Jésuites & la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, les Fragments de philosophie moderne, 2* Partie, Le J\ André, passim, et surtout p. 338-

2. An Essay concehnino üiman undbrstanding, London, 1690, in-fol. Cet Essai grossit d'édition en édition ; la seconde est de 1694, wilh large additions, la troisième, de 1695, et la quatrième, encore très-augmentée, de 1 700, toujours in-fol. Cette même année 1700, parut, in-4*, à Amsterdam, la traduction française de Coste, faite sur la quatrième et dernière édition anglaise, sous les yeux de Locke, revue et corrigée par lui, et qu'il déclare reconnaître parfaitement conforme à l’original. Le titre de l’ouvrage y est un peu développé. Essai phi-

Locke expose ainsi la méthode qu’il veut suivre. Préface: « S’il était à propos de faire ici l’histoire de cet essai, je vous dirais que cinq ou six de mes amis, s’étant assemblés chez moi et venant à discourir sur un sujet fort différent de celui-ci, se trouvèrent bientôt arrêtés par les difficultés qui s’élevèrent de différents côtés. Après nous être fatigués quelque temps, sans nous trouver plus en état de résoudre les doutes qui nous embarrassaient, il rr.e vint dans l’esprit que nous prenions un mauvais chemin, et qu’avant de nous engager dans ces sortes de recherches il était nécessaire d’examiner notre propre capacité et de voir quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre compréhension. » — Et ailleurs : « Si nous en usions de la sorte (c’est-à-dire si nous examinions la nature de l’entendement), nous ne serions peut-être pas si empressés, par un vain désir de connaître toutes choses, à exciter incessamment de nouvelles questions, à nous embarrasser nous-mêmes et à engager les autres dans des disputes sur des sujets qui sont tout à fait disproportionnés à notre entendement, et dont nous ne saurions nous former des idées claires et distinctes, ou même, ce qui n’est peut-être arrivé que trop souvent, dont nous n’avons absolument aucune idée. Si donc

losophique concernant l’entendement humain, où l’on montre quelle ut l'étendue de nos connaissances certaines et la manière dont nous y parvenons. Celte traduction, plus d’une fois retouchée par Coste, a été souvent réimprimée sous toutes les formes au dix-huitième siècle. Locke avait aussi fait faire une version latine de l' Essai, qui parut A Londres en 1701, in-fol. : de intclleclu humano, réimprimé in-12, à Leipzig, en 1709. Nous nous servons de la traduction de Coste. — La fin de cette lejon est empruntée à nos autres écrits sur Locke, dont nous nous sommes souvent occupé et & qui même nous avons consacré un volume entier sous ce titre : Philosophie de Locke.

nous pouvons découvrir jusqu’oii notre entendement peut porter sa vue.... nous apprendrons à nous contenter des connaissances auxquelles notre esprit est capable de parvenir, dans l’état où nous nous trouvons dans ce monde. »

Ainsi, en termes modernes, l’analyse des facultés de l’entendement, de leur juste portée et de leurs limites, voilà l’objet que Locke se propose. Cette pensée simple et grande est toute sa philosophie. Locke entrait par là, comme nous le verrons tout à l’heure, dans la grande route que Descartes venait d’ouvrir, celle de la psychologie, et il y a fait entrer de plus en plus la philosophie européenne.

Nous ne saurions trop applaudir à une pareille méthode; elle est la vraie méthode philosophique. Mais Locke y est-il resté Adèle ?

Il commence par rejeter absolument la doctrine des idées innées.

« Il y a des gens, dit-il, qui supposent comme une vérité incontestable qu’il y a certains principes, certaines notions primitives, autrement appelées notions communes, empreintes et gravées pour ainsi dire dans notre âme, qui les reçoit dès le premier moment de son existence et les apporte au monde avec elle. Si j’avais affaire à des lecteurs dégagés de tout préjugé, je n’aurais, pour les convaincre de la fausseté de cette supposition, qu’à leur montrer que les hommes peuvent acquérir toutes les connaissances qu’ils ont par le simple usage de leurs facultés naturelles, sans le secours d’aucune impression innée, et qu’ils peuvent arriver à une entière certitude de certaines choses sans avoir besoin d'aucune de ces notions naturelles ou de ces principes

innés ; car tout le monde, à mon avis, doit convenir sans peine qu’il serait ridicule de supposer, par exemple, que les idées des couleurs ont été imprimées dans l’âme d’une créature à qui Dieu a donné la vue et la puissance de recevoir les idées par l’impression que les objets extérieurs feraient sur ses yeux II ne serait pas moins absurde d’attribuer à des impressions naturelles et à des caractères innés la connaissance que nous avons de plusieurs vérités, si nous pouvons remarquer en nous-mêmes des facultés propres à nous faire connaître ces vérités avec autant de facilité et de certitude que si elles étaient originairement gravées dans notre âme. » Liv. 1", chap. 1".

Locke admet dans l'homme deux facultés àl’aide desquelles il acquiert successivement toutes les idées qu’il possède aujourd'hui, à savoir la sensation et la réflexion. La réflexion nous suggère les idées des opérations de l’âme; la sensation est la source de toutes les autres idées.

L’esprit, selon Locke, est une table rase, naturellement vide, et c’est la sensation qui la remplit. Et il ajoute : « La réflexion ne rend que ce qu’elle a reçu de la sensation. »

Or, s’il est vrai que l’esprit est une table rase en ce sens qu’aucun caractère n’y est inscrit avant toute expérience, ce n’est point une table rase en cet autre sens qu’il soit une simple capacité passive, recevant tout du dehors sans rien y mettre du sien. L’esprit n’a pas pour unique fonction de réfléchir ce qu’il a pu recevoir de la sensation ; il n'est pas si nu et si pauvre ; antérieurement à toute sensation, il est riche de facultés, d’instincts, de lois de toute sorte. Tout cela

constitue déjà une machine intelligente et puissante. La sensation ne crée pas cette machine ; elle la met en mouvement. Ou il faut aller plus loin que Locke dans la voie qu’il a ouverte, comme le fera plus tard Condillac, et soutenir que la sensation n’engendre pas seulement nos idées, mais nos facultés et par conséquent l’esprit lui-méme, ou il faut admettre l’innéité de l’esprit, celle de nos facultés et des lois inhérentes à ces facultés, c’est-à-dire une source intérieure et profonde d'idées qui jaillit aussitôt que la sensation la sollicite.

Locke, en faisant à l’esprit une part trop petite dans l’origine et la formation des idées, est par là forcé ou de nier des idées incontestables, ou d’en altérer le caractère.

Il est un certain nombre de vérités universelles et nécessaires qui, portant avec elles le caractère de l’évidence, ne se démontrent pas et sont au contraire les principes de toute démonstration; par exemple ces principes si connus : tout phénomène qui commence à paraître suppose une cause, tout moyen suppose une fin, l’homme doit faire ce qu’il croit juste, etc. Eh bien, ces principes dont l’esprit fait un si fréquent usage, Locke les passe sous silence, ou il n’en parle que trèsvaguement (liv. Ier et liv. IV) ; il finit par les confondre avec les axiomes de la logique, qu’il ne signale que pour les nier; et, à vrai dire, il ne pouvait faire autrement. En effet, il lui était impossible d’accepter les axiomes comme universels et nécessaires et de les attribuer à l’expérience sensible, toujours particulière et variable. Tout ce qu’il y avait à faire était de les convertir en de pures abstractions verbales, ce qui équivaut à les nier. Ainsi a fait notre auteur ; il trouve que

ces axiomes dont on fait tant de bruit sont des formules absolument stériles. « Ces maximes générales, dit-il, sont d’un grand usage dans les disputes pour

fermer la bouche aux chicaneurs ; mais elles ne contribuent pas beaucoup à la découverte de la vérité inconnue, ou à fournir à l’esprit le moyen de faire de nouveaux progrès dans la recherche de la vérité. Car quel homme a jamais commencé par prendre pour base de ses connaissauces cette proposition générale : Ce qui est, est ; ou : Il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps?... Je voudrais savoir quelles vérités ces propositions peuvent nous faire connaître par leur influence, que nous ne connussions pas aupavant ou que nous ne pussions connaître sans leur secours. Tirons-en toutes les conséquences que nous pourrons; ces conséquences se réduiront toujours à des propositions identiques ; et toute l’influence de ces maximes, si elles en ont aucune, ne tombera que sur ces sortes de propositions. » Liv. IV, chap. vu, §11.

A cela il faut répondre qu’il ne s’agit pas seulement de t’axiome : Ce qui est, est ; ou de cet autre dont Locke parle ailleurs : Le tout est plus grand que la partie. Ces axiomes ne sont point aussi méprisables que Locke veut bien le dire. Mais il s’agit, avant tout, de ces principes que nous avons mille fois rappelés *, par exemple le principe de causalité ou celui des causes finales. Gomment Locke pourrait-il soutenir que ces deux principes sont de peu d’usage ? Sans le principe de causalité, la vie humaine serait bouleversée ; il n’y aurait plus de science, car il n’y aurait plus de recherche ;

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