‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 99 sur 143 · Delà Nature humaine, chip, vu, $ Z · texte numérisé non relu

Delà Nature humaine, chip, vu, $ Z

ment. « La plus ordinaire cause1 qui excite les hommes à s'offenser et à se nuire les uns aux autres est que, plusieurs recherchant en même temps une même chose, il arrive fort souvent qu’ils ne peuvent la posséder en commun et qu’elle ne peut pas être divisée. Alors il faut que le plus fort l’emporte, et c’est au sort du combat à décider la question de la vaillance. » La guerre universelle est donc l’état de nature. Un tel étal est intolérable; il en faut sortir à tout prix, et pour y parvenir il faut bien reconnaître à la force un droit véritable et même un droit sans limite. Hobbes ne recule point devant cette conclusion : « Dans l’état naturel, une puissance assurée et qui ne souffre point de résistance confère le droit de régner et de commander à ceux qui ne peuvent pas résister, de sorte que la toute-puissance possède immédiatement et essentiellement le droit de faire tout ce que bon lui semble1. >

L’état social qui succède à la liberté demande, avec la force, un certain nombre de lois ou principes qui le soutiennent. Le plus important, celui dont Hobbes a le plus besoin, est le principe du contrat, à savoir, l’obligation d’observer loyalement tout contrat, tout pacte convenu ; et pour assurer la stabilité de celui auquel il veut nous conduire, le philosophe anglais va jusqu'à prétendre qu’une convention même imposée et extorquée n’en est pas moins obl.gatoire. Voilà le digne fondement sur lequel s’élève l 'Empire.

L’unique remède à l’anarchie et à la guerre qu’entraîne la liberté, c’est l’abandon de tous les droits par-

1 . Du Cilnyen, traduction de Sorbière, 1" partie, § 6. 3. Ibid., ÿ 15.

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ticuliers entre les mains d’un souverain quel qu’il soit. Mais ce souverain nécessaire, il faut l’armer et lui donner les pouvoirs sans lesquels il n’aurait qu’un fantôme d’empire. De là l’épée de justice et l’épée de guerre, comme Hobbes appelle le droit de punir et le droit de faire la paix et la guerre, et bien d’autres droits indispensables tels que l’inviolabilité et surtout l'irrévocabilité. Reste à savoir quelle est la meilleure forme de la souveraineté, et s’il vaut mieux la confier à un homme ou à une assemblée. Mais en attendant la république ou la monarchie, voilà la tyrannie constituée. Le système est complet, admirablement lié dans toutes ses parties, ayant pour fin non l’intérêt du tyran mais celui de la société, et s’appuyant sur des principes incontestables au point de vue de la philosophie de la sensation.

Hobbes n’a pas de peine à démontrer ensuite qu’un monarque est préférable à une assemblée. Il soutient que dans son origine la monarchie vient aussi du peuple, car il admet que le peuple est la source de la puissance; mais il prétend qu’il est de l’intérêt du peuple de remettre une fois pour toutes sa puissance à un seul qui le représente dans sa souveraineté sans limite. Il triomphe à relever la monarchie au-dessus des autres formes de gouvernement, et dans l’Empire il faut remarquer les paragraphes suivants : — Que les exactions sont plus grandes et plus rudes en l’état populaire que sous un roi; — que les gens de bien ont moins à craindre sous la domination royale que dans l’état populaire; — que chaque particulier ne jouit pas de moins de liberté sous un roi que dans une république ; — qu’il n’y a rien d’incommode pour des parti-

culiers de n’nssister pas tous aux délibérations publiques. Malheureusemens tout cela aboutit au pouvoir absolu dans son idéal le plus révoltant1 2.

Telle est la politique de Hobbes, politique, disons-le encore une fois, qui dérive de sa morale, laquelle dérive de sa métaphysique, dont la racine est dans la tendance sensualiste introduite par Bacon et pleinement acceptée par l’habile et inflexible dialecticien, qui en a fait l’âme de toute sa philosophie. Le mérite propre de Hobbes en effet est une conséquence portée si loin qu’il n’est pss possible d’échapper au système entier qu’en l’arrêtant à ses premiers pas. Cette conséquence est exprimée ou plutôt gravée dans un style mâle et robuste pour ainsi dire, exempt de tout ornement étranger, mais d’une qualité supérieure. Hobbes l'a transportée de la théorie dans la pratique : sa vie est l’image de sa doctrine. De bonne heure, pressentant les troubles qui menaçaient son pays, il fit une traduction de Thucydide pour dégoûter ses concitoyens d’une liberté qui mène A l’anarchie. Plus tard, il quitta l’Angleterre avec les Stuarts, fidèle à cette famille par fidélité à ses propres principes. Mais lorsque Cromwell eut établi un pouvoir qui répondait à l’idée de sa monarchie, Hobbes ne demanda pas mieux que de faire ses soumissions, non pas au républicain Cromwell, mais au dictateur Cromwell, conséquent encore en cela même, quoi qu’on en ait dit*. Enfin n’oublions pas ce dernier trait de la

1 . Ailleurs, nous avons exposé et combattu pied à pied la philosophie de Hobbes ; voyez Philosophie sensuauste, leç. VI, VII, VIII.

2. Lord Clarendon rapporte dans ses mémoires l'anecdote suivante :

• En revenant d’Espagne, je passai par Paris. M. Hobbes venait souvent me voir. 11 me dit qu'il faisait alors imprimer en Angleterre son livre qu'il voulait intituler Léviathan, qu’il en recevait chaque semaine

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politique de Hobbes : le pouvoir ecclésiastique étsnt souvent en lutte avec le pouvoir civil, cet adorateur de l’unité et de la toute-puissance de l’État, après y avoir sacrifié toute assemblée, y assujettit jusqu’à la religion, se jetant à l’extrémité opposée à celle du moyen âge : dans la troisième partie de son traité du Citoyen consacrée à la Religion, il en tait une dépendance de Y Empire; en sorte que par une suprême et fatale con • séquence il fait la guerre au christianisme protestant ou catholique, aussi bien qu’à la liberté.

Gassendi est Français, Provençal, ecclésiastique1. Comme ses premiers écrits sont postérieurs à ceux de Bacon, et comme il cite souvent le philosophe anglais, il faut admettre au moins que Bacon a dû seconder la direction naturelle de son esprit et de ses études. Quoiqu’il appartienne au dix-septième siècle, il a quelque chose encore du seizième, et c’est l’antiquité plus que son siècle qui l’inspire et le guide. On a dit avec raison qu’il était le plus savant parmi les philosophes, et le plus philosophe parmi les savants. Il n’a guère écrit qu’en latin et presque jamais en français; tout son effort a été de renouveler la philosophie d'Épicure; seulement il a bien soin de déclarer 1 qu’il en rejette tout

une feuille à corriger, et qu’il pensait qu’il serait terminé dans un mois tout au plus. Il ajouta qu’il savait bien que, quand je lirais son livre, je ne l’approuverais pas ; et là-dessus 11 m'indiqua quelquerunes de ses idées ; sur quoi je lui demandai pourquoi il publiait une telle doctrine. Après une conversation demi-plaisante et demi-sérieuse, il me répondit : « Le fait est que j’ai envie de retourner en Angleterre. »

1. Né en 1592, en Provence, professenr au Collège de France h Paris, mort en 1655. Pétri Gastendi Opéra, Lugd., 1658, 6 vol. in-fol. Il y en a une autre édition, aussi en 6 vol. in-fol., à Florence, 1737.

2. Sy n tu y ma pliilosophix Epicurt, cum refutationibus dogmaturn i/u, j contra /idem chritlianam ab eo asserta suiit ; prxfigitur Sorberii

ce qui est conlraire au christianisme. Mai«,à ce compte, qu’en aurait-il pu garder? Principes, procédés, résultats, tout dans Épicure est sensualisme, matérialisme, athéisme. Êtait-ce inconséquence ou prudence de la part du sage ecclésiastique? Peu importe; toujours estil que ce n’est pas dans ces réserves qu’il faut chercher la pensée de Gassendi. Elle est dans l’ardeur avec laquelle il combattit l’idéalisme naissant de Descartes. La polémique alla fort loin, et les deux adversaires s’échappent l'un contre l'autre en expressions trèsvives, moitié sérieuses, moitié plaisantes. Descartes ne peut s’empêcher de lui dire : 0 matière ! 0 caro ! Gassendi lui répond : 0 pur esprit! 0 mens! 11 était tellement partisan de la philosophie de Hobbes, que son ami et élève Sorbière nous apprend que quelques mois avant sa mort, ayant reçu l’ouvrage de Hobbes, du Corps , il le baisa avec respect, et s’écria que c’était un bien petit écrit, mais qu’il était rempli d’un suc précieux*. Il faisait aussi un cas infini du livre du Citoyen \ A Gassendi se peuvent rattacher plusieurs philosophes qui, comme lui, exploitèrent l’antiquité au service du sensualisme. Je vous citerai deux Français : l’un, Claude de Berigard ou Beauregard, né à Moulins en 1578, longtemps professeur à Pise et à Padoue, qui re-

ditsert. de vila et moribus P. Gassendi. Hag. Com. 1655-1659. Plusieurs fois réimprimé. Gassendi avait auparavant publié à Lyon , en 1649, Epicuri philosophie, Animadversioties in decimum librum Diogenis Laertii, 3 vol. in-fol.

1. Sorbière, préface de la grande édition de Lyon en six volumes, sous la forme d’une lettre de M. de Montmor : « Cuju« (Hobbes) libellum de Corpore paucis ant; ohitum mensibus accipiens, oscul .tus est subjungens : « Mole quidem parvus est iste liber, verum lotus, ut opinor, medulla scatet. >

2. Voyez en tète de ce livre la lettre de Gassendi à Sorbière.

nouvel» la physique des Ioniens’; l’autre, Jean Chrysostome Magnen, né à Luxeuil, professeur à Pavie, grand partisan de la doctrine de Démocrite*. Mais en France même, par ses ouvrages et ses leçons, Gassendi forma un certain nombre de disciples, et c'est de lui que relève cette minorité de libres penseurs qui en opposition à l’élite de la société et de la littérature française qu’entraînait Descartes, demeura lidèle à la philosophie d’Épicure, en y mêlant une forte dose de scepticisme, et en conduisit la traditiou jusqu’aux premières années du dix-huitième siècle. Parmi les partisans de Gassendi, on compte Sorbière, son biographe, le voyageur Bernier, le spirituel et aimable Chapelle, le sage La Mothe Le Vayer, le fougueux Cyrano de Bergerac; et, pendant sa jeunesse au moins, notre grand Molière*. Saint-Évremond vient en partie de là*, et Volta re se lie à Saint-Évremond. C’est, en effet, dans cette école, continuée par Ninon de Lenclos et par la société du Temple, que Voltaire, d’ailleurs fort bien

1. Circulus Pisanus, ainsi appelé par l'auteur en souvenir de son séjour et de scs succès à Pisc; Udine, 1643-1647, réimprimé à Padoue en 1661.

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