‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 101 sur 143 · Du Y AAI,, du Beau et du Bien, leç.I, p. 21, etc · texte numérisé non relu

Du Y AAI,, du Beau et du Bien, leç.I, p. 21, etc

on s’en tiendrait aux faits sans demander leurs causes, Distinguons bien le principe en lui-même de la forme qu’il revêt dans l’école. Personne, excepté le logicien, ne recherche les causes au nom du principe abstrait de causalité; mais tous les hommes possèdent ce principe sans s’en rendre compte, encore bien moins sans connaître sa forme logique ; c'est une loi de l’esprit qu’il applique naturellement et irrésistiblement. Nulle part Locke ne cite ni le principe de causalité, ni nul autre principe nécessaire, pas même pour les combattre. Ce n’était pas ignorance; c'était la triste habileté à laquelle est condamné tout faiseur de système à l’égard des faits qui l’embarrassent : il les nie ou les néglige.

Locke écarte les principes universels et nécessaires qui le gênent le plus. Pour d’autres idées qu’il ne peut écarter de même, il les dénature afin de les pouvoir tirer des deux seules sources de connaissances qu’il admette, la sensation et la reflexion. Voyons ce qu’il fait des idées d’espace, de temps, d'infini.

Voici , selon Locke, l’origine de l’idée d’espace : « Nous acquérons l’idée d’espace par la vue et l’attouchement... » Liv. II, chap. xm, §2. € 11 est certain que nous avons l’idée du lieu par les mêmes moyens que nous acquérons celle de l’espace, dont le lieu n’est qu’une considération particulière, bornée à certaines parties, je veux dire par la vue et l’attouchement. Que si l’on dit que l’univers est quelque part, cela n’emporte dans le fond autre chose, si ce n’est que l’univers existe. * Liv. II, chap. xm, g lû.

Ainsi, dire que l’uuivers est quelque part, et dire qu’il est, c’est la même chose. Donc le lieu qui contient l’univers n’est pas distinct de l’univers lui même, et

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l’idée d’espace se réduit à celle de corps. Mais une telle confusion est inadmissible.

Quand je perçois un corps, je le conçois et ne puis pas ne pas le concevoir dans un lieu : je le distingue donc de ce lieu. Je puis supprimer ce corps par la pensée; mais, quelque effort que je fasse, je ne puis venir à bout de supprimer l’espace qui le contient. Je conçois un espace vide de corps; je ne conçois pas un corps qui ne serait nulle part. De plus, je me représente le corps sous une forme déterminée; il affecte mes sens, il résiste à ma main, il charme ou il blesse ma vue, il résonne à mon oreille. L’espace au contraire est quelque chose d’impalpable et d’invisible; nulle forme ne mêla représente, et quand j’essaye de l’embrasser, il m’échappe sans cesse. Enfin, je conçois le corps comme quelque chose de fini et de divisible, l’espace comme quelque chose d’infini et d’indivisible.

Locke lui-même, par une de ces contradictions si fréquentes dans son ouvrage, distingue ailleurs à merveille le corps et l’espace. Liv. II, chap. xiv, § 5 ; « Il y a bien des gens, au nombre desquels je me range, qui croient avoir des idées claires et distinctes du pur espace et de la solidité, et qui s’imaginent pouvoir penser à l’espace sans y concevoir quoi que ce soit qui résiste ou qui soit capable d’être poussé par aucun corps. C’est là, dis-je, l’idée de l’espace pur, qu’ils croient avoir aussi nettement dans l’esprit que l’idée qu’on peut se former de l’étendue du corps; car l’idée de la distance qui est entre les parties opposées d’une surface concave est tout aussi claire, selon eux, sans l’idée d’aucune partie solide qui soit entre elles, qu’avec cette idée. D’un autre côté, ils se persuadent qu’outre l’idée de l’espace pur

ils en ont une autre tout à fait différente de quelque chose qui remplit cet espace, et qui peut en être chassé par l’impulsion de quelque autre corps ou résister à ce mouvement. Que s’il se trouve d’autres gens qui n’aient pas ces deux idées distinctes, mais qui les confondent et des deui n’en fassent qu’une, je ne vois pas que des personnes qui ont la même idée sous différents noms, ou qui donnent les mêmes noms à des idées différentes, puissent s’entretenir ensemble; pas plus qu’un homme qui n’est ni aveugle ni sourd, et qui a des idées distinctes de la couleur nommée écarlate et du son de la trompette, ne pourrait discourir de l'écarlate avec l’aveugle dont je parle ailleurs, qui s’était figuré que l’idée de l’écarlate ressemblait au son de la trompette. »

Locke reconnaît donc la différence de l’idée de corps et de l’idée d’espace ; il la reconnaît avec son bon sens dès qu’il ne songe plus à son système; mais, dès que le système revient, il force Locke de nier cette différence, afin de ramener l’idée d’espace à la même origine que celle de corps, c’est-à-dire à l’expérience sensible.

La même raison condamne Locke à confondre l’idée de temps et l’idée de succession : « Que la notion que nous avons de la succession et de la durée vienne de cette source, je veux dire de la réflexion que nous faisons sur cette suite d’idées que nous voyons paraître l’une après l’autre dans notre esprit, c’est ce qui me semble suivre évidemment de ce que nous n’avons aucune perception de la durée qu’en considérant cette suite d’idées qui se succèdent les unes aux autres dans notre entendement. En effet, dès que cette succession d’idées vient à cesser, la perception que nous avons de

la durée cesse aussi, comme chacun l’éprouve clairement par lui-même lorsqu’il vient à dormir profondément; car qu’il dorme une heure, un jour ou même une année, il n’a aucune perception de la durée des choses tandis qu’il dort ou qu’il ne songe à rien. Cette durée est alors tout à fait nulle à son égard, ex il lui semble qu’il n’y a aucune différence entre le moment où il a cessé de penser en s’endormant et celui où il commence à penser de nouveau. Et je ne doute pas qu’un homme éveillé n’éprouvât la même chose s’il lui

était alors possible de n’avoir qu’une idée dans l’esprit, sans qu’il lui arrivât aucun changement à cette idée et qu’aucune autre vint à lui succéder. > Liv. II, chap. xiv, S 4.

Nous pouvons opposer à cette nouvelle confusion les mêmes difficultés qu’à celle de l’espace et du

corps.

La succession suppose la durée; elle n’est point la durée elle-même. Pouvez-vous concevoir la succession de deux idées qui n’aurait pas lieu dans un certain temps? De même que les corps sont dans l’espace, de même les événements se succèdent dans le temps; nous pouvons faire abstraction des événements comme des corps ; mais nous ne' pouvons pas plus supprimer la durée dans laquelle ces événements se succèdent, que l’espace dans lequel ces corps sont contenus. La succession est quelque chose de contingent et de fini; car les choses qui se succèdent passent et cessent d’être. La durée ne passe pas; elle est toujours la même, et elle n’a pas de bornes. Si la succession et le temps sont la même chose, la mesure du temps devient le temps luimême. La succession de nos pensées est plus ou moins

rapide, selon l’étal de notre esprit; elle n’est pas la même chez moi que chez vous; il faudrait en conclure que la durée n’est pas la môme pour tous les hommes, que d’un point déterminé du temps à un autre il ne s’écoule pas pour tous les hommes un même temps, que dans le sommeil nous ne durons pas, que le temps s’arrête et renaît avec l’activité de notre esprit. Telles seraient les conséquences absurdes de la confusion de la succession et de la durée.

Une autre idée que Locke ne dénature pas moins pour la faire rentrer forcément dans son système, c’est l’idée de l’infini.

De même qu’il a réduit l’espace au corps, la durée à la succession, Locke réduit l'infini à l’indéfini.

Il accuse d’abord la notion d’infini d'être une notion obscure. Mais peu importe que cette notion soit obscure on ne le soit pas; ce qui importe, c'est de savoir si elle est ou si elle n’est pas dans l’esprit de l’homme, sauf à la philosophie à l’éclaircir.

Locke ensuite prétend que l’idée de l'infini est une idée négative. Liv. II, c. xvn, § 13 : « Nous n’avons point d’idée positive de l’infini. » § 16 : « Nous n’avons point d’idée positive d’une durée infinie. » § 18 : « Nous n’avons point d'idée positive d’un espace infini. » Ainsi voilà l’infini réduit à n’être qu’une négation, et quand on veut s’en former une idée positive, il faut la résoudre dans l’idée de nombre : « Ibid. Le nombre nous donne la plus nette idée de l’infini.... De toutes les idées qui nous fournissent l’idée de l’infinité telle que nous sommes capables de l’avoir, il n’y en a aucune qui nous en donne une idée plus nette et plus distincte que celle du nombre, comme nous l’avons déjà remarqué; car

lors même que l'esprit applique l’idée d’infinité à l’espace et à la durée, il se sert d’idées de nombre répété, comme de millions de lieues ou d’années, qui sont autant d’idées distinctes que le nombre empêche de tomber dans un confus entassement où l’esprit ne saurait éviter de se perdre. •

Mais le nombre n’est pas plus l’infini que la succession n’est le temps ni le corps l’espace. Le nombre est quelque chose de toujours inachevé et en même temps de toujour< fi ii. Car le nombre en soi n’est pas : ce qui est, c’est tel ou tel nombre. A quelque nombre que vous arrêtiez la série des no nbres, vous n’avez jamais qu’un nombre déterminé qui supposera toujours, avant ou après, quelque nombre que vous pouvez y ajouter ou en retrancher. Le fini, en tant qu’on peut toujours le diviser ou multiplier, c’est l’indéfini. L’indéfini se résout donc dans le fini. Mais il n’en est point ainsi de l’infini qui n’augmente ni ne diminue. L’indéfini est divers et multiple, l’infini est un. L’indéfini est une abstraction : car rien de ce qui existe véritablement n’est indéterminé. Le fini est déterminé et réel : l’infini l’est aussi : il l’est même en quelque so- te davantage, puisqu’il est la condition du fini. Otez l’espace et le temps infini, il n’y a point de corps ni de succession finie possible. Le fini est l’objet des sens ou de la conscience, l’indéfini est celui de l’imagination; l’infini ne peut être senti ni imaginé : il est conçu, il est l’objet de la raison seule. Il est donc absurde de ramener à une seule et même origine deux notions si différentes.

Nous ne pousserons pas plus loin l’examen de la théorie de Locke sur l’origine de nos idées. Arrivons à deux théories qui ont pris une grande importance

entre les mains des successeurs du philosophe anglais, les deux théories du langage et des idées représentatives.

Locke, comme toute l’école sensualiste, s’occupe beaucoup du langage, et la partie de son livre qu’il y a consacrée est sans contredit une des meilleures, avec celle où, d’une manière aussi sûre qu’originale, il trace la ligne de démarcation qui sépare les qualités premières et les qualités secondes, et prouve que le tact seul fait connaître l’étendue. Il faut lui savoir gré d’une foule d’observations justes et ingénieuses sur la signification des mots, sur leurs rapports avec la pensée, sur l’utilité des termes généraux et aussi sur leurs abus. Le langage a deux effets : il communique la pensée, et par là il est le lien de la société et l’instrument de ses progrès ; de plus le langage analyse naturellement la pensée ; il lui donne à la fois de la succession et de la fixité; il la rend plus présente, plus précise et plus claire. A l’aide des signes, nous nous rendons compte des éléments derniers de nos idées et de nos sentiments; nous pouvons séparer et mieux connaître ce que la réalité offre ensemble et confusément, ou nous orienter dans cette infinité d’individus qui nous environnent, en les réunissant, suivant leur ressemblance, sous des noms généraux. L’importance du langage se prouve autant par ses abus que par ses heureux effets. Si le mot soutient la pensée, quelquefois aussi il la masque et trompe celui qui s’en sert et croit posséder une idée quand souvent il joue avec un mot. Le mot ne correspond pas toujours dans tous les hommes à la môme idée; de là ces consentements apparents de tous à une même idée, qui ne sont autre chose que des consente-

ments à un terme reçu et que nul ne définit ; de là ces préjugés qui viennent de mots appris dès l'enfance ou puisés dans les écoles; enfin, toutes ces querelles qui se termineraient d’un coup, si chacun, fidèle à la règle de Pascal, commençait par bien expliquer le sens des mots qu’il emploie.

Au milieu des conseils les plus sages, relevons deux exagérations, deux erreurs longtemps célébrées comme de grandes découvertes.

Locke, eomme son devancier Hobbes etson disciple Condillac, est positivement nominaliste. Liv. III, chap. ni, § 2 : « Ce qu’on appelle général ou universel, ditil, n’appartient pas à l’existence réelle des choses; mais c’est un ouvrage de l’entendement qu’il fait pour son propre usage, et qui se rapporte uniquement aux signes. » Si Locke ne veut parler que de ces idées générales que nous appelons collectives, et qui ne sont que des abstractions, il a raison, après mille autres, de ne pas vouloir accepter cette foule d’entités verbales dont certains réalistes du moyen âge encombraient la nature*. 11 n’y a point de couleur en soi, d’arbre en soi ; il y a des couleurs diverses, des arbres divers. Ces arbres, ces couleurs, ont des qualités communes sans contredit; autrement il serait absurde de les ranger dans une même classe; mais ces qualités sont individuelles : elles ont tel ou tel caractère dans chaque être particulier; elles ne constituent pas un type, une essence distincte, un être réel. Mais quand Locke prétend quM n’y a point d’autres idées générales que celles-là,

I. Voyez Fbàgments de philosophie du hoten aoe, la discussion sur le réalisme, le conceptualisme et le nominalisme du douzième et du quatorzième siècle.

il se trompe profondément; il y des idées universelles 1 1 nécessaires qui ne sont pas l’ouvrage arbitraire de l’esprit, et qui ne se rapportent pas seulement à des signes, mais à des choses. L'espace et la durée, par exemple, ne sont pas de pures abstractions, de purs noms. 11 n’y a pas seulement sous ces noms tels espaces particuliers, telles durées particulières ; l'espace et le temps ne sont pas la simple réunion par l'esprit de tout ce qu’il y a de commun dans les différents espaces ou les différentes durées. Non, le temps et l’espace contiennenttous les espaces particuliers et toutesles durées particulières. Parlons mieux ; l’espace et le temps sont les vraies réalités, et les espaces et les temps particuliers n’en sont que des divisions qui leur empruntent ce qu'elles ont de réel, et répondent, non pas à la vérité des choses, mais aux besoins de nos sens et de notre esprit. Le vrai est ici précisément l’opposé des préjugés du nominalisme.

La seconde exagération de Locke est d’avoir presque réduit toutes les erreurs à des erreurs de mots. Pour que cela fût vrai, il faudrait que nulle pensée ne pût avoir lieu sans le secours du langage, ce qui n’est point Je ne prendrai qu’un exemple entre mille. Est-ce à l’aide du mot moi ou du mot existence que je sens que j’existe? Ai-je été ici du mot à la chose? La supposition seule est absurde. La conscience perçoit directement ses phénomènes par la vertu qui est en elle, et non par celle des mots ; les mots la servent puissamment, ils ne la constituent point; ils ne constituent ni les sentiments simples et primitifs, ni les jugements primitifs, ni la plupart de nos opérations primitives*. Il y a entre la

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