I. Introduction a l'Histoire de la philosophie, leç. X
c’était à l’armée, pendant les quartiers d’hiver, qu’il se retirait en lui-même, poursuivant ses méditations avec l’ardeur et l’obstination du génie. Dans une de ces retraites volontaires, à Prague, le 10 novembre 1619, àl’dge de 23 ans, il crut avoir trouvé le fondement d’une science admirable1 : c’étaitsa méthode. Dès lors, après bien descoml ats avec sa familleetavec lui-même, il prit son parti de n’être rien en ce monde et de se consacrer à la recherche et à la démonstration de la vérité ; il vendit sa terre du Perron en Poitou dont il portait le nom, et s’ensevelit dans un village de la Hollande. Depuis, ni les sollicitations de ses amis, ni plus tard, lorsqu’il fut devenu célèbre, les offres les plus brillantes plus d’ur.e fois réitérées, ne purent l’ébranler : il ne revint quelquefois à Paris et en Bretagne que par d’indispensables nécessités, et il demeura Adèle à la solitude et a la philosophie. Bien différent Je Bacon, il dédaignait la fortune et les honneurs, et il dépensa tout son bien en expériences. Une fois en possession de sa méthode, il l’appliqua avec une passion infatigable à toutes les grandes sciences : è la métaphysique et aux mathématiques il joignit la haute physique, l'optique, l'astronomie, la mécanique, l’anatomie, la physiologie, la médecine; et en 1637 il livra au public les principaux résultats de ses travaux dans un ouvrage écrit en français, dont le titre indique toute la portée : « Discours de la méthode, pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences; plus la dioptrique, les météores et la géo-
1. Baillet, p. 51 et p. 81. Ces mois étaient en latin, et de la main bien connue de Descartes, aux marges d’un ouvrage manuscrit intitulé Olympica, que Baillet avait sous les yeux et qui n’a pas été retrouvé.
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métrie, qui sont des essais de cette méthode. » Leyde, in-4°, sans nom d’auteur. Quelques années après, il mit au jour sa métaphysique; mais la destinant aux savants et aux théologiens, et non pas aux gens du monde, il l’écrivit en latin, la dédia à la Sorbonne, et provoqua lui-même une sérieuse polémique en demandant des objections aux hommes du métier et en faisant imprimer ces objections avec ses réponses. «Renati Des-Cartes* Meditationes de prima philosophia, tn quibus Dei existentia et anitnx a corpore distinclio demons- Irantur. His adjunctæ sunt variæ objectiones doctorumvirorum inistas de Deo et anima demonstraliones , ourn responsionibus authoris » Le duc de Luynes, le fils du célèbre
1. Il est à remarquer qu’il ne consentit jamais à latiniser son nom de famille, et que, malgré l'étrange disparate que cela faisait, il l’écrivit toujours en français et presque en deux mots, comme on le voit ici.
2. C’est le litre de la seconde et bonne édition faite sous les yeux de l’auteur, in-12, Amsterdam, 1642, laquelle a remplacé l’édition originale de Paris, 1641, in-8", devenue presque introuvable, ce qui nous excusera d'en donner ici une courte description. Voici le litre : • Renaît Des-Cartes Meditationes de prima philosophia, in qun Dei eiislenlia et anima1 immurtalilas demonstralur. Parisiis, apud Michaclem Soly, via Jarobea, sub signo Phreiiicis, MUCXL1. • 11 faut ici remarquer, d’abord, la faute demonslratur pour demonslrantur, puis in qua se rapportant à prima philotophia, au lieu de tn quifcuj de la deutième édition, qui se rapporte à Meditationes , surtout l’immoilalité de l ame mise au lieu de sa spiritualité, qui est le vrai sujet de Descartes, comme le dit nettement 1 édition hollandaise. Celle de Paris est assez incorrecte. LVrrata en donne calto raison que « liæc, absente aulhore, atque ab eiemplari non ab ejus manu scripto typis mandata sunt. » En effet, une lettre jusqu'ici inédite de Descartes nous apprend que c’est A Mersenne qu’il avait abandonné le soin de cette première édition. Voyez Lettres inédites de Descartes dans nos Fragments de philosophie moderne, 1” Partie, p. 110. Ajoutons que si le titre du frontispice porte : Meditationes de prima philosophia, le titre courant donne constamment d'un bout à 1 autre Meditationes metaphysic.r. Le privilège contient les deux titres ensemble : Meditationes metaphysiese, de prima phtlosophia; et les deux litres sont aussi dans la permission de l’auteur au libraire : « Le sieur René Des-Cartes a permis à Michel
favori de Louis XIII, en publia en 1647 une traduction que Descartes avait pris soin de revoir*. En 1644, après la métaphysique vint la physique : «Renati Des- Cartes Principia philosophiæ, in-4°, Amstelodami.» Descartes lui-méme engagea un de ses amis, l’abbé Picot, à en faire une traduction , à laquelle il mit une préface française très-remarquable par les jugements qu’il y porte sur les philosophes qui l’ont précédé, et
Soly, marchand à Paris, d’imprimerie présent livre, intitulé: * Meditationci metaphysica', de prima philosophia: » ce qui a passé dans la traduclion du duc de Luynes : Les méditations métaphysiques de René Descartes touchant la première philosophie. Les il éditât iones tout suivies des Objecliones doctorum aliquol virorum in precedentes meditationes cum responsionibus authoris. Il y a six objections et autant de réponses: en tout, six cent deux pages, sans compter l’épltre dédicatoire à la Sorbonne et la préface au lecteur. Il y a aussi une Synopsis sez sequentium meditalionum. Au bas du privilège : « Achevé d'imprimer ie 28 aoust 1641. » L’unnée suivante parut en Hollande, chez Louis Hzévir, la seconde édition in-12, bien plus jolie et plus correcte que l’édition originale. Le titre est rectifié; comme nous l'avons dit, la spirtualité de l’âme a remplacé l’Immortalité. Les six objections et réponses sont indiquées dans le titre et reparaissent augmentées des septièmes, qui n’avaient pas encore vu le jour. Cette édition est celle qui a été tant de fois reproduite en divers formats : Itenati Des-Cartes Meditationes de prima philosophia, in quibus Dei existentia et anima: humante a corpore distinctio demonstrantur. Dis adjunetæ xuat variée objeetiones doctorum virorum ad istas de Deo et anima demonstrat iones, cum responsionibus authoris. Secundo edilio septimis objectionibus antehac non risis aucta. Amstelodami, apuil Ludovicum Elzevirium, in-12, 1642.
1. Les Méditations métaphysiques de René Descartes touchant la première philosophie, dans lesquelles l'existence de Dieu et la distinction réelle entre l'dme et le corps sont démontrées , traduites du latin de l'auteur, par M. le D. D. L. N. S., et les objections faites contre ces Méditations par diverses personnes très-doctes, avec les réponses de l’auteur, tra luttes par M. C. L. R. (Clerselier), in 4“, 1647. La traduction du duc de Luynes est tres-exacte, mais d’uu style faible et traînant qui contraste avec la vigueur du style latin comme du style français de Descartes. On n'a pas assez remarqué que Descartes a porté jusque dans le latin sa clarté et sa force accoutumées. La traduction des Objections et Réponses de Cl .-rselier est très-faible et assez souvent défectueuse.
particulièrement sur Platon et sur Aristote*. A la fin de 1649 parurent les Passions de l’ame3, chef-d’œuvre d’observation psychologique et physiologique, et quelques mois après De?cartes n'était plus. La reine de Suède, qu’on ne connaissait encore que comme la plus zélée protectrice des lettres et des sciences, et à qui Pas al dédiait sa machine arithmétique, l’avait attiré auprès d'elle en lui promettant un établissement semblable à celui de Tycho-Brahé, et toutes les iessources dont il aurait besoin pour ses expériences de toute espèce. II avait cédé à l’espérance de pouvoir enfin cultiver en grand les sciences. A peine arrivé à Stockholm, il y prit une fluxion de poitrine dont il mourut, le 11 février 1650. Après sa mort, on publia en Hollande et à Paris bien des écrits auxquels il n’avait pas mis la dernière main, entre autres de nouvelles Règles pour la direction de l’esprit, un traité, en forme de dialogue, de la Recherche de la vérité par les lumières naturelles, avec d’admirables fragments d’optique et de physiologie, destinés à faire partie de ce grand livre du Monde qui l’avait tant occupé, et devait contenir une encyclopédie scientifique, dont le couronnement était l’Homme*.
J . a Les Principes de la philosophie escrits en latin par René Descartes, et traduits en français par un de ses a mis, Paris, 1647, in-4". » Cette traduction est encore plus terne et plus pâle que celle des Méditations.
2. La première édition est d’Amsterdam, 1649, in-12; elle fut presque immédiatement reproduite à Paris, en 1660.
3. Voyez les R. Des-Cartes Opuscula posthuma, physica et mathemalica, Amstelodami, 1701, iu-4*; l’Homme de René Descartes et la formation duftrtus, avec les remarques de L. Lafoige; à quoi l'on a ajouté le Monde ou traité de la lumière du mesme auteur, Paris, in-4°. 1677. — Rappelons que nous avons donné la première édition complète des Œuvres de Descartes, 11 vol. avec planches, m-8", 1824-1826,
Ce simple exposé suffit à vous donner une idée de la solidité et de l’étendue de l’entreprise formée par Descartes*. Il ne s’agit plus ici d’éloquentes déclamations contre la scolastique qui la décriaient sans la détruire, car on ne détruit véritablement que ce qu’on remplace. Bacon avait prodigué les promesses: Descartesest venu les accomplir. Bacon avait comme épuisé ses forces dans l’établissement d’une méthode excellente, empruntée aux Italiens et principalement applicable aux sciences physiques et naturelles, et il l’avaitassez médiocrement autorisée par le parti qu’il en avait tiré. Descartes in vente une méthode du caractère le plus général, et il l’accrédite par la multitude d’admirables découvertes qu’elle produit sous sa main en tout genre. Bacon est le prophète de la science moderne, Descartes en est le fondateur.
Pour quiconque en effet connaît l’histoire de la philosophie, des sciences et des lettres dans la première moitié du dix-septième (siècle, il est incontestable que
édition très-imparfaite encore, mais où la longue correspondance de Descartes est mise enfin dans un ordre chronologique qui permet de suivre le mouvement et le progrès de ses diverses études.
1. Voulez-vous voir en quelque sorte Descartes lui-même? Allez au musée du Louvre étudier l'excellent portrait de Hais. Voilà bien la mine ferme et décidée de notre grand compatriote, et cette forte tête, semblable à celle de Corneille, de Pascal, d’Aruauld, de Bossuet. Ce n’est point du tout Platon avec son large front, ses grands yeux, son léger sourire, sa bouche enthousiaste entr’ouverte ; ce serait plutôt le sévère Aristote, mais sans son air et son geste contentieux. Les lèvres sont fermées et non pas serrées. Le regard tranquille et assuré. La barbiche et la moustache entre le civil ot le militaire. Il n’y a rien d'idéal, mais tout est simple, naturel et mêle. La sincère gravure de co portrait est celle trop peu connuo de Suyderboff, à la manière noire, peu agréable, mais très exacte. La gravure d’Édelynck l’est beaucoup moins, mais elle est tout autrement belle, et le charmant petit portrait de Ficquet la reproduit fidèlement.
de 1637 à 1650 Descaries est à la fois le plus grand métaphysicien, même sans aucun rival, le plus grand mathématicien de Vièteà Fermât, le plus grand physicien de Kepler et de Galilée à Huygens, le plus grand physiologiste après Harvey, ainsi que le plus grand prosateur français avant Pascal*.
Nous verrons tout à l’heure le métaphysicien. Du mathématicien et du physicien nous ne dirons que ces deux mots : Descartes est l’auteur de l’application de l’algèbre à la géométrie, pas immense sans lequel cet autre progrès plus grand encore, le ca'cul différentiel, était impossible ; en physique, il a frayé la route à la mécanique céleste en établissant le premier que le système du monde est un problème de mécanique ; ce problème, il ne l’a pas résolu, mais c’est lui qui l’a posé, et il reste à savoir s’il ne fallait pis autant d’originalité, de hardiesse et de pénétration pour le poser que pour le résoudre.
Et tout cela, Descartes l’a fait, il le dit lui-même, par la force de sa méthode, soutenue, -il est vrai, de celle de son génie.
Quelle est donc cette méthode?
Elle se compose de quatre règles. La première e‘t incomparablement ce qu’il y a dans la méthode entière de plus essentiel, de plus nouveau, de plus cartésien.
La voici telle que üescartes l’expose lui-même: « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c’est-à-dire éviter soi-
1. Sur la gloire particulière de l'écrivain dans Descartes, voyez nos Etudes sur Pascal, p. 107 et 108 de la cinquième édition, avec l'Avant-propos de nos Fragments littéraires, p. 5 de la troisième édition.
gneusement la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien de pli s en mes jugements que ce qui se présenterait fi clairement et si distinctementà mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute1. »
Ainsi ce que recommande avant tout Descartes, c’est de se faire en toutes choses des idées si claires et si distinctes que l'évidence suive néce-sairement, et qu'on ne puisse pas ne pas la reconnaître. Ren 'ez-vous compte de la nature de ce précepte, mesurez-en la portée, et vous verrez que dans sa simplicité profonde il contient toute une révolution: d’.ibord il s’applique à tous les emplois de la pensée, et en même temps il émancipe l’esprit et le pousse à une juste indépendance.
L’universalité du précepte cartésien est manifeste. Il n’est plus question seulement, comme dans Bacon, de consulter le témoignage des sens etdesuivre fidèlement les inductions qu’il suggère, ce qui est le procédé des sciences physiques et naturelles; il n’est pas question davantage de partir d’un principe supposé certain pour en déduire tout le reste, ce qui est le procédé des mathématiques; ces deux procédés différents, excellents en eux-mêmes, auront tousdeux leur placedans la méthode cartésienne; mais chacun d’eux, pris à part et exclusivement, laisse échapper de grandes sciences tout entières, tandis que rien n’échappe à la première règle de Descartes. Quelle est en effet la science, quelle est l’étude où cette règle ne soit de l’application la plus nécessaire et la plus féconde ?EUe va droit aux mathématiciens qui aspirent àl’évidei ce et n’y peuvent par-