‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 104 sur 143 · Œuvra de Dacattes, t. I" de notre édition, p · texte numérisé non relu

Œuvra de Dacattes, t. I" de notre édition, p

venir que par la netteté et la précision des idées. Elle s’adresse également aux physiciens, si facilement dupes d’observations particulières dont ils tirent souvent des inductions trop générales par une précipitation hasardeuse. Avant de se croire en possession d’une loi générale, il est indispensable de soumettre cette prétendue loi à de sérieuses épreuves, et de ne l’accepter que lorsqu’il est impossible de ne pas le faire à moins de se refuser àl’évidence. Ilenestde mêmede toutordre de connaissances. On n’y peut avancer qu’en ne se payant pas de mots et de faux semblants, en se rendant un compte sévère de ce qu’on fait, en ne s’arrêtant qu’à des idées claires et distinctes. En littérature môme, il importe de bien s’entendre avec soi-même pour se faire entendre des autres, et on ne s’entend bien et on ne peut se faire entendre qu’à l'aide d’idées claires et distinctes. Chercher par-dessus tout la netteté des idées pour arrivera celle du style est le premier de tous les préceptes, le précepte par excellence que la rhétorique ordinaire ne donne point, et que les lettres doivent à la philosophie. Ainsi, qui que vous soyez, savants, lettrés, philosophes, amateurs de la vérité en tout genre, c’est à l’évidence seule qu’il faut vous rendre, et l’évidence ne peut se trouver que dans des idées claires etdistinctes. Jugez de l’effet d’une telle règle au début du dix-septième siècle, au sortir de la scolastique, parmi les tentitives aventureuses et les imitations sanscri tique de la Renaissance, quand les sciences erraient d’hypothèses en hypothèses, et quand les langues nationales, encore dans l'enfance, s’essayaient timidement à remplacer celle de l’école. Ce précepte, sorti d’une réflexion profonde et en même temps si simple, si précis et si universel, accessible à

tous et applicable à tout, se leva, en 1637, comme une lumière vaste et inattendue qui de toutes parts ranima et réjouit l’esprit humain'.

Ceux qui ont reproché à Descartes de n’avoir pas mis d’enseigne, et, comme on dit dans l’école, de critérium à l’évidence, n’ont pas compris la nature de l’évidence, que nulle définition ne l’atteint, quelle n’est attachée ni à ceci ni à cela, et qu’elle est son propre critérium. En fait d’évidence, il ne s’agit que de savoir si elle est ou si elle n’est pas, si on la sent ou si on ne la sent pas, s’il est possible de s’y refuser ou s’il est impossible de ne pas s’y rendre.

L’évidence a sans doute bien des conditions, et elle ne s’acquiert pas aisément. En précipitant ses jugements, on se fait des opinions qui ne tiennent pas devant le temps et qui, après nous avoir éblouis et entraînés un jour, le lendemain s’obcurcissent et nous abandonnent. La prévention, le préjugé, est aussi un puissant obstacle à la recherche et à la découverte de la vérité. Il faut un travail souventopiniâtre pour se faire des idées claires et distinctes en certaines matières, et un grand empire sur soi pour ne mettre en un jugement que ce dont on est bien assuré; il faut avoir su douter longtemps pour entrer enGn en possession de la certitude, et se pouvoir dire à soi-même avec une entière sécurité en portant un jugement: non, dans aucune occasion il ne me sera possible de mettre en doute ce jugement-là.

L’évidence a donc des conditions diverses et labot rieuses ; mais, ces conditions remplies dès que l’évidence se fait, elle est à elle-même son unique témoin, son unique garantie. Elle n’a pas besoin d’une autre autorité, et elle n’en reconnaît pas d’autre. Par là tombent

d’un seul coup toutes les autorités, quelles qu'elles soient, dominations temporelles devant lesquelles le monde s’incline, ou môme dominations religieuses et scientifiques, consacrées par la vénération ou l’admiration des siècles, à moins que ces diverses autorités ne prennent la peine et ne trouvent le secret de nous rendre évidente, et évidente d’une évidence irrésistible, la vérité qu’elles nous apportent. L’évidence en effet est toute personnelle. Elle ne dépend pas même de la volonté. Elle est ce qu’il y a de plus libre à la fois et de moins libre : elle s’accomplit quelquefois en nous malgré nous et la meilleure volonté du monde ne la fait pas naître quand son heure n’es-t pas venue. La vérité elle-même, qui ne nous parait pas évidente, n’a pas droit à notre adhésion, car brillât-elle à tous les yeux en caractères éclatants, régnât-elle d’un bout de l’univers à l’autre, si nous ne l’apercevons pas distinctement de nos propres yeux ou au fond de notre âme, elle n’est pas la vérité pour nous, et c’est notre grandeur, notre droit, notre devoir de ne nous soumettre qu’à la vérité reconnue et sentie, et non pas à la vérité obscure encore et comme étrangère qui ne nous touche et ne nous éclaire point.

Le précepte de ne se rendre qu’à l’évidence est donc un précepte de liberté: il affranchit l’esprit humain dans tous les ordres de connaissance, et celui qui l’a proclamé le premier a pu être justement appelé le libérateur de la raison humaine.

Mais Descartes est un homme du dix-septième siècle et non du seizième : il ne s’insurge pas contre toute autorité; loin de là, il se plaît à reconnaître toutes les autorités dont la nécessité lui est évidente, celle de la

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religion et celle de l’État, et il commence cette soumission dans les limites de la raison, qui sépare les temps modernes du moyen âge, et devait amener notre noble, notre glorieuse liberté constitutionnelle, aussi éloignée de la servilité que de l’esprit d’insubnrdination.

Après avoir tant insisté sur la première des quatre règles cartésiennes, je passerai rapidement sur deux autres qui s’expliquent assez d’elles-mêmes, et semblent se rapporter aux règles de Bacon. Elles représentent ce que Bacon appelle la dissection et l’anatomie du sujet, ce que depuis, dans les sciences d’observation, on a nommé l'analyse avec ses deux procédés bien connus, la décomposition et l’énumération la plus complète des parties. Mais faites bien cette remarque que Descartes présente ces deux procédés sous une forme générale qui les rend applicables à toute espèce de recherches et même aux mathématiques: « Diviser chacune des difficultés que j’examinerois en autant de parcelles qu’il se pourroit, et qu’il seroit requis pour les mieux résoudre. » — « Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuréde ne rien omettre'. »

Jusqu’ici nous donnons une pleine et entière adhésion à la méthode cartésienne ; mais voici le point où nous sommes obligé d’abandonner Descartes; voici une règle à laquelle il s’efforce d’imprimer un caractère général , et ce caractère général nous ne le reconnaissons point:

, « Conduire* par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à con-

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