‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 107 sur 143 · Baillet, particulièrement livre II, p. 118, etc · texte numérisé non relu

Baillet, particulièrement livre II, p. 118, etc

théâtre où, avec ses domestiques et quelques amis, il se livrait, sur des animaux morts ou vivants, à des expériences de physiologie et à des dissections anatomiques. Que de peines ne s’est-il pas données pour vérilier et confirmer la circulation du sang 1 que de travaux délicats n’a-t-il pas entrepris en optique 1 Dans sa correspondance, on le voit pendant quelques années tout occupé à tailler des verres, à construire des lunettes et des pendules. C’est le désir passionné d’expériences météorologiques sur une grande échelle qui le porta à quitter la Hollande et à braver le climat meurtrier du Nord. Mais si Descartes a beaucoup étudié la nature, il n’a pas moins étudié l’humanité. Il s’était proposé sur elle tout un plan d’expériences : pour la bien connaître, il voulait la voir dans les situations les plus diverses. Il passa une grande partie de sa jeunesse à voyager, afin d’observer les hommes de tout pays et de toute condition. 11 recherchait également les militaires, les prêtres, les gens de cour, les savants, les commerçants, les ouvriers, interrogeant avec soin leurs inclinations et leurs pensées, et les étudiant dans leurs actions encore plus que dans leurs discours. Il avait parcouru l’Italie, l’Angleterre, le Danemark, et toutes les parties de l’Allemagne lui é'aient familières. Il est curieux de le voir à la fin de 1619 ou au commencement de 1620, après avoir trouvé et fixé sa méthode à vingt-trois ans, ajourner tous ses travaux pour étudier les hommes encore pendant neuf années, « ne faisant autre chose, dit-il lui-même, que rouler çà est là dans le monde, tâchant d’y être spectateur plutôt qu’acteur dans toutes les comédies qui s’y jouent, et faisant particulièrement réflexion en chaque

matière sur ce qui la pouvait rendre suspecte et nous donner occasion de nous méprendre*. » C’était faire un cours pratique de méthode. Quand donc il aborda la métaphysique, qui est le principe et le centre de toute

philosophie, la philosophie première, comme il l’appelle1, et comme autrefois Aristote l’avait appelée, il y était admirablement préparé, et fort en garde contre les rêves et les chimères.

Aussi il n’y a point de chimères dans Descartes. 11 se trompe souvent, mais il ne rêve jamais. A force de vouloir tout expliquer, il embrasse quelquefois des explications ou fausses ou hasardées, mais qu’il a du moins la prétention de fonder sur des faits ou sur des raisons précises. Chez lui pas d’à peu près, de vague, d’incertitude. Il se sert de l’analyse expérimentale et malheureusement encore plus de l’analyse mathématique. C’est par l’une qu’il invente, mais c’est par l’autre qu’il entreprend de démontrer, comme si le procédé qui nous a découvert la vérité n’étaiL pas aussi celui qui, éveillé et en quelque sorte habilement évoqué chez les autres, peut le mieux la leur découvrir 1 Descartes, guidé par les premières règles de sa méthode, arrive à d’importantes vérités, puis il emploie la dernière à mettre ces vérités dans un ordre géométrique qui n’est pas toujours l’ordre naturel. Au lieu de les exposer comme il les a obtenues, il couvre, il étouffe les procédés dont il a fait usage sous les formes étrangères des démonstrations mathématiques; et par là, loin de rendre la vérité plus évidente, il l’obscurcit en lui

Page 1