‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 108 sur 143 · Plus haut, p. 382 et · texte numérisé non relu

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prêtant une fausse clarté. Il a l’air de rapporter à la déduction ce qui n’en vient point, ce qui n’en peu venir, ce qui dérive seulement de la lumière naturelle Ne craignons pas de le dire : les mathématiques, qui d’ailleurs composent une si grande partie de la gloire de Descartes, sont en quelque sorte son mauvais génie en métaphysique; son bon génie y est l’expérience appliquée aux choses de l’âme, c’est-à-dire la réflexion. L’esprit mathématique n’a pas de jour sur le monde intérieur de la pensée qui n’est point son domaine et où il ne pénètre pas ; de plus, il transforme les vérités réelles et vivantes que l’esprit de réflexion lui a fournies en vérités abstraites qu’il s’efforce de déduire les unes des autres, en dépit de leur nature. C’est ce combat de deux esprits différents, tour à tour vaincus et vainqueurs, qu’on rencontre à l’entrée même de la métaphysique cartésienne.

Descartes, selon sa méthode, cherche en métaphysique l’évidence, cette évidence sur laquelle il n'est pas disposé à se faire illusion ; et, après bien des expériences, il finit par la trouver, et par la trouver pleine et entière, et tout aussi parfaite qu’en mathématiques.

Mais pour parvenir à l’évidence en métaphysique comme en mathématiques, et dans quelque genre que ce soit, il est absolument nécessaire de reconnaître qu’on n’y est pas encore parvenu, qu’on ne la possède point puisqu’on la cherche, autrement on ne la chercherait pas. Descartes devait donc commencer par mettre en doute toutes les opinions qu’il avait jusqu’alors reçues et entretenues sans les avoir approfondies. On a voulu voir là l’introduction du

scepticisme dans la philosophie ; non , car de cette hypothèse provisoire du scepticisme va sortir sa plus triomphante réfutation. Mais pour le vaincre, il fallait bien le regarder en face, et le supposer un moment.

Descartes met donc tout en doute, sans rien excepter. Cela fait, il se demande s’il peut aussi mettre en doute qu’il doute, afin d’arriver au scepticisme absolu. Il ne le peut ; il y a là une évidence irrésistible que malgré tous ses efforts il ne peut ni écarter ni surmonter. Mais douter, très-évidemment encore, c’est penser, et penser, tout aussi évidemment c’est être, du moins de cette façon-là, c’est-à-dire en tant qu’on pense. Ainsi voilà le doute universel à la fois loyalement essayé et loyalement convaincu d’étre impossible; voilà, dès les premiers pas, une grande évidence obtenue, un grand principe placé au-dessus de toute controverse '.

Ce principe est le fameux Je pense, donc je suis; c’est de là que Descartes va tirer toute sa métaphysique, toute sa philosophie première, c’est-à-dire les quatre ou cinq grandes vérités sur lesquelles depuis trois mille ans et plus revient sans cesse l’esprit humain et tourne toute la philosophie.

Mais avant de passer outre, reconnaisons la nature du principe sur lequel repose la métaphysique cartésienne.

Il ne vient pas le moins du monde des mathémati-

1. Voyez sur le douta cartésien les Fragments de philosophie moderne, 1" Partie, Défense de Descartes, etc., p. 341 ; et Instruction publique en France, t. II, Défense de l'Université et de la Philosophie, p. 112.

ques : il n’y tient en rien : en même temps il est tout aussi certain qu'aucun axiome d'arithmétique ou de géométrie; il y a plus, pas un axiome d’arithmétique ou de géométrie ne resteraitdebout, si celui qui suppose cet axiome n’était assuré et ne présupposait que luimême pense et existe. Dans l’ordre de la certitude et de l'évidence, le principe caitésien domine jusqu’aux mathématiques ; en fait il les précède, car il est déjà pour l'esprit humain quand la quantité et l’espace ne sont pas encore ; il est donc antérieur, supérieur, et tout à fait étranger aux mathématiques.

D’un autre côté, dans Je pense , donc je suis , Cogito, ergo sum, Yergo, le donc , simule en vain un syllogisme 1 ; il n’y a là aucune déduction, mais la simple aperception de la connexion naturelle qui lie la pensée au sujet pensant. Celte aperception est primitive et immédiate; elle n’est pas l'ouvrage du raisonnement, elle ne s’appuie sur aucune majeure, car celle-ci serait ellemême à démontrer, et en la bien examinant on trouverait que cette majeure, qui semble fonder la conclusion je pense donc je suis, est au contraire fondée sur cette prétendue conclusion, en sorte que le raisonnement fait un cercle. En effet, la majeure, tout ce qui pense existe, est impossible et à acquérir et à établir sans cette vérité particulière : je suis certain que j’existe parce que je suis certain que je pense. La vérité particulière n’est point une déduction de la vérité générale; loin de là, la vérité générale n’est que la généralisation de la vérité particulière. L’une est une pure abstrac-

I. Voyez Premiers essais, p. 49-57; et Fragments de philosophie moderne, l" Partie, Défense de Descaries, etc., p. 346 et suiv.

tion; c’est dans l’autre que résident la réalité et la vie. Descartes n’est pas arrivé au sujet de la pensée par un raisonnement, et le donc ici n’exprime qu’une évidence première et intuitive cachée sous l’apparence de la déduction. La nature de l'opération que Descartes a employée n'est pas douteuse, mais il faut avouer qu’il a plus d'une fois obscurci cette opération parles explications mêmes qu’il en a données, jusqu’à ce que, averti par les objections da ses adversaires, et pressé par Gassendi qui n’a pas de peine à pousser au paralogisme le je pense donc je suis présenté sous une forme syllogistique, Descartes met enfin de côté tout autre procédé que . elui dont il s’est véritablement servi et expose clairement le principe de sa philosophie. « Non, répondil à Gassendi, je ne fait point da pétition de principe, car je ne suppose point ici de majeure. Je soutiens que cette proposition, je pense donc je suis, est une vérité particulière qui s'introduit dans l’esprit sans le secours d’une autre plus générale et indépendamment de toute déduction logique. Ce n’est pas un préjugé, mais une vérité naturelle qui frappe d’abord et irrésistiblement l'intelligence. Pour vous, ajoute Descartes, vous pensez que toute vérité particulière repose sur une vérité générale dont il fautla déduire par des syllogismes selon les règles de la dialectique. Imbu de cette erreur, vous me l'attribuez gratuitement; votre coutume est de supposer de fausses majeures, de faire des paralogismes et de me les imputer '. » « La notion de l’existence, sit-il ailleurs *, est une notion primitive qui n’est obtenue par aucun syllogisme: elle est évidente par elle-même,

1. ffiuwM de Detearlet, t. II, p. 305. — î. Idid., t. I", p. 4Î7.

et notre esprit la découvre par intuition. Si elle était le fruit d’un syllogisme, elle supposerait la majeure, ce principe : Tout ce qui pense existe, tandis que c’est par elle que nous parvenons à ce principe.

Cette intuition primitive eti mmédiate qui, sans nul appareil dialectique et géométrique, nous découvre, avec une parfaite évidence et une autorité souveraine, l’existence du sujet pensant dans celle de la pensée elle-même, est un fait attesté à tous les hommes par la conscience, et au philosophe par cette seconde conscience, plus savante que la première, qu’on appelle la réflexion. L’opération employée par Descartes n’est donc pas autre chose que la réflexion appliquée à l’étude de la pensée et de ses divers phénomènes. Un de ces phénomènes, le doute, contenait et révélait infailliblement la pensée, et la pensée contient et révèle infailliblement l’existence du sujet pensant.

L’étude de la pensée à l’aide de la réflexion, c’est, en langage moderne, la psychologie. Ainsi il est incontestable que Descartes a mis au monde la psychologie, il s’agit ici de la chose et non du mot, et qu’en obtenant par elle, et par elle seule, le premier principe de sa métaphysique, il l’a par là reconnue et établie comme le point de départ nécessaire de toute saine philosophie.

Socrate, sans doute, avait entrevu cette grande et féconde vérité, et il l’avait enseignée à Platon. Mais Descartes n’en savait rien; et puis, il y a loin du Connaisloi loi-même au Je pense, donc je suis, du Premier Alcibiade au Discours de la méthode et aux Méditations. Descartes est parvenu à la psychologie par un chemin

qui lui est propre, et, comme nous venons de le voir, il l'a fondée sur des raisons parfaitement nouvelles qui l’autorisent à jamais. Il en est donc l’inventeur parmi nous, et c’est à ce titre qu’il est le véritable père de la philosophie moderne1. La philosophie moderne, en effet, date du jour où la réflexion a été son instrument reconnu, et la psychologie son fondement.

La création de la psychologie est la plus grande gloire de Desi artes, même au-dessus de la gloire de sa méthode; ou plutôt c’est l’application la plus fidèle du premier précepte de cette méthode. Car inviter à chercher avant tout l’évidence et à ne se rendre qu’à elle, c’est inviter à la chercher dans la réflexion, qui en est la source la plus profonde et en même temps la plus voisine de nous.

Entré ainsi dans la métaphysique, Descartes l’a d’abord éclairée tout entière, et, en suivant la route qu’il venait d’ouvrir, après avoir trouvé dans la pensée la première de toutes les vérités, l’existence du sujet pensant, il est parvenu à trouver successivement toutes les grandes vérités; et de ces vérités étroitement liées entre elles il a formé un monument aussi solide qu’il est imposant, et qui eût peut-être défié les siècles, si Descartes n’eût pas, comme à plaisir, gâté son ouvrage en le revêtant d’une apparence entièrement contraire au génie de la réflexion qui l’avait inspiré. Déjà nous l’avons vu donnant au principe de sa métaphysique un

1. Nul n’a mieux compris et établi le droit de Descartes au titre de père de la philosophie moderne que le fondateur de la phdosophie écossaise : c’est à Descartes que lteid fait non eur de la voie de réflexion en philosophie. Voyez Philosophie écossaise, leçon VU, p. 308-312.

air syllogistique contre lequel il proteste ensuite avec force : de même ici, cédant aux habitudes enracinées de l’esprit mathématique et à la passion de faire paraître des découvertes qui lui étaient chères sous la forme des démonstrations réputées les plus parfaites, il s’est complu à mettre dans un ordre déductif des vérités que la réflexion lui avait successivement fait connaître, et il en a composé des chaînes de raisonnements, semblables à celtes qu’il admirait tant dans la géométrie, et qui exerçaient sur lui un véritable prestige* . Assurément dans les Méditations circule et respire partout une psychologie profonde; on la sent particulièrement dans les premières Méditations où üescartes laisse voir encore assez bien la façon si simple par laquelle l’homme arrive avec une entière évidence à la connaissance de l'ême et à celle de Dieu. Mais, à mesure qu'il avance, il retire en quelque sorte les procédés naturels de l’esprit humain pour y substituer des procédés artificiels, des raisonnements abstraits, que l’esprit humain n’a ni suivis ni connus, maisqui semblent plusdémonstratifs au grand mathématicien; il croit même avoir mis la dernière main à son œuvre en la présentant tout à fait à Ja manière des géomètres, avec tout un cortège

I. On peut juger, par cet exemple comme par celui des plus illustres successeurs de üescartes au dix-septième siècle, combien il est absurde de prétendre que les mathématiques soient nécessaires à la philosophie. Leur étude est utile au métaphysicien pour l’accoulumor à la rigueur en fait de démonstration; elle lui peut être dangereuse si elle l'entraîne à suivre en philosophie la même voie qu'en mathématiques. Mieux vaudraient encore les habitudes du physicien et du naturaliste. La vérité est que la métaphysique a ses procédés qui lui sont propres, comine chaque sci-nce les siens, qui diffèrent essentiellement et aussi quelquefois se rapprochent des procédés de la physique et de ceux des mathématiques. Voyez, sur ce point, Philosophie de Kant, leçon Vif, Méthodologie, p. 230-234.

de définitions, postulats, axiomes et corollaires, dans un petit écrit intitulé : « Raisons qui prouvent l’existence de Dieu et la distinction qui est entre l’esprit et le corps de l’homme, disposées d’une façon géométrique1. » De là pour l’historien impartial l’extrême difficulté de garder une juste mesure entre une exposition purement logique de la métaphysique cartésienne, qui semble assez conforme au langage même de l’auteur , et une exposition psychologique plus conforme à sa vraie pensée. On tombe presque inévitablement dans quelque erreur en penchant trop de l'un ou de l’autre côté*. Excusez donc, je vous prie, cette rapide et imparfaite esquisse , qui flotte, comme l’original lui-même, entre la psychologie et la logique.

La pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même. En effet, quand on douterait de toutes choses, on ne pourrait au moins douter qu’on doute : mais douter, c’est penser ; d’où il suit qu’on ne peut douter qu’on pense, et que la pensée ne peut se renier elle-même, car elle ne le ferait qu’avec elle-même encore, en sorte qu’il y a là un cercle dont il est impossible au scepticisme de sortir. Mais si je ne peux douter que je pense, par cela seul je ne peux douter que je suis

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