I. T. 1", III* Méditation, p
conserve, agrandit et développe ce que primitivement elle avait produit d’une façon rudimentaire. Après avoir créé le ciel et la terre. Dieu pouvait s’arrêter, et le ciel et la terre en des milliards de siècles n’auraient pu enfanter une fleur, encore moins un insecte; et ensuite d’autres milliards de siècles n’enfanteraient pas sans son concours un cerveau humain, un sent;ment, une pensée. Le créateur ne se repose jamais, il crée sans cesse, il conser.e, il renouvelle, il développe toutes choses dans un ordre manifeste où il se révèle et dans une fin qui souvent nous échappe.
III. On reproche à Descartes d’avoir contribué à affaiblir l’admiration de la sagesse de Dieu en bannissant de la philosophie la recherche des causes finales. Nous répondons que Descartes n’a pas du tout banni la recherche des causes finales de la philosophie en général, mais seulement de la philosophie naturelle, c’est-àdire des sciences physiques, et encore de certaines sciences physiques telles que la physique proprement dite, la mécanique, l’astronomie, la géologie, parce qu’une telle recherche ne peut ici qu’égarer l’observation ; et en cela il n’a fait autre chose que suivre Galilée et devancer Newton, ou plutôt tous les physiciens modernes, tandis qu’il a lui-même admirablement prat;qué la recherche des causes finales dans d’autres sciences physiques, par exemple dans la physiologie. Il est donc' d’une évidente injustice de prétendre que la
l. Nous croyons avoir démontré ailleurs que les accusations de Pascal et de Leibniz retombent sur eux-mêmes el les pourraient faire accuser à leur tour d’une très-médiocre bonne foi ou d’une légèreté extrême. Contre Pascal, voyez nos Etudes sur Pascal, cinquième édition, p. 132 et 133; contre Leibniz, Fragments de philosorhie
philosophie cartésienne, en enlevant l'étude des causes finales à certaines parties de la physique pour la transporter à la métaphysique et à la morale, nuisait par là au sentiment de la divinité, surtout quand on voit Descartes, même dans les Principes de Philosophie, ouvrage de pure physique, rappeler sans cesse celui qui est le premier principe de tout mouvement et dont la sagesse,
moderne, 2* Ptrlie , Correspondance inédite de Malebranche et de Leibniz, p. 18 et 19, surtout 1” Partie, Défente de Descartes , p. 393- 400- Citons cette page : « Il y a ici une importante distinction à faire. Le domaine des sciences physiques est immense et comprend d ins son sein bien des sciences différentes qui réclament des méthodes différentes. Il en est où op ne peut acquérir 1a vraie connaissance d’un phénomène qu’en connaissant la cause finale de ce phénomène. C’est dans ce cas que l’étude des causes finales peut et doit être recommandée. L’exemple le plus frappant est celiii de l'anatomie et de la physiologie. On n’y connaît bien un organe qu’autant que l'on connaît la fonction pour laquelle il est fait. Jusqu’à un certain point on en peut dire autant de la botanique, les diverses parties d'une plante étant des organes qui ont leur usage autant que les parties d'un animal. En un mot, partout où la détermination de la fin d’un phénomène est nécessaire à sa connaissance, la recherche des causes finales fait partie intégrante de la science et ne doit pas être renvoyée à une science étrangère. Par exemple comme la vision est la fin dernière de tous les phénomènes de l’optique, Leibniz rappelle que la considération des causes finales l’a mis, dans cette branche des sciences physiques, sur la voie de plusieurs découvertes. Mais nous lui demanderons quelles parties des sciences physiques embrassent les Principes de Philosophie. Il y est surtout question de la physique mathématique, de l’astronomie, de la météorologie, de la géologie, de la minéralogie, de la chimie. Or, encore une fois, de quelle utilité, peut être ici l'étude des causes finales Y En physiologie et en anatomie, Descartes aussi fait un grand usage des causes finales. Ouvrez le Traité sur l'homme, il y recherche constamment l'usage des diverses parties du corps humain, et c’est même sous ce titre qu'il range la plupart de ses observations. 11 y traite de l'usage du pouls et de la respiration, de l’usage des artères, de l'usage des valvules, en quoi la structure de l'ceil sert à la cùton, etc. Mais dès qu’il s'agit de la physique proprement dite, il u’bésite pas à dire, art. 28 de la 1" partie des Principes : « Nous ne tirerons jamais nos considérations, à l'égard des choses naturelles, de la fin que Dieu a pu se proposer en les faisant, parce que nous n’avons pas la prétention de croire que nous participons à ses desseins. >
aussi bien que la toute-puissance, éclate dans l’ordre et dans les lois générales de l’univers. 11 montre que, sans vouloir atteindre à la connaissance des fins que Dieu s est proposées dans la création du monde, en étudiant seulement les phénomènes livrés à nos regards et en ne recherchant que leurs causes immédiates, on peut contempler et admirer bien des attributs de Dieu visiblement répandus dans l’univers, et dont le premier est sa véracité, qui nous permet de nous fier à nos sens et à notre raison, et de croire avec certitude à la réalité du spectacle que nous offrent la terre et le ciel.
IV. Descartes, partant de l’idée d’un être parfait et infini, créateur de l’homme et du monde, s’applique à le glorifier dans ses ouvrages ; il répète souvent que ce n’est pas se faire une idée assez magnifique de la puissance et de la sagesse de Dieu, que de supposer dans 1 univers du désordre, d.;s défauts, des limites. On s’est emparé de ces mots, que l’univers n’a point de limites, et on y a vu les mondes infinis de Jordano Bruno * ; or, si l’univers est infini, il est éternel, il est incréé, et voilà le panthéisme et l’athéisme. Il n’y a qu’un défaut à cette belle accusation, c’est qu'elle n’a pas le moindre fondement, et que Descartes, semblant deviner le parti que vont tirer ses ennemis de ses paroles, ne les a pas plutôt laissées tomber de sa plume qu’il les explique avec une précision, une netteté, une rigueur qui n’ont pas désarmé la calomnie, mais qui doivent éclairer l’impartiale postérité. Citons le passage entier,
1. Sur les mondes infinis de Bruno, voyez plus haut, le ç, VI p. 286.
Principes de Philosophie, 1” partie, §§ 26 et 27 ‘ : « Pour nous, en voyant des choses dans lesquelles, selon certain sens, nous ne remarquons point de limites, nous n’assurerons pas pour cela qu'elles soient infinies mais seulement indéfinies. Ainsi, pour ce que nous ne {aurions imaginer une étendue si grande que nous ne concevions en même temps qu’il y en peut avoir une plus grande, nous dirons que l’étendue des choses possibles est indéfinie. Et pour ce qu’on ne sauroit diviser un corps en des parties si petites que chacune de ces parties ne puisse être divisée en d’autres plus petites, nous penserons que la quantité peut être divisée en des parties dont le nombre est indéfini; et pour ce que nous ne saurions imaginer tant d’étoiles que Dieu n’en puisse créer davantage, nous supposerons que leur nombre est indéfini, et ainsi du reste. Et nous appellerons ces choses indéfinies plutôt qu’infinies, afin de réserver à Dieu seul le nom d’infini1 * 3, tant à cause que nous ne remarquons point de bornes en ses perfections, comme aussi à cause que nous sommes très-assuré qu’il n’y en peut avoir. • Déjà même, avant les Principes, Descartes avait parfaitement distingué l’indéfini de l’infini. Réponse aux premières objections sur les Méditations 1 : « Le savant docteur demande ici avec beaucoup de raison si je connois clairement et distinctement l’infini, car bien que j’aie tâché de prévenir cette objec tion, néanmoins elle se présente si facilement à un
I. T. III de notre édition, p. 19 et 80. Traduction de l'abbé Picot.
2 Pascal qui depuis sa conversion a si fort attaqué Descartcs aurait bien dû se rappeler ce passage et en imiter la parfaite circonspection dans le morceau fameux et d’ailleurs si admirable des deux infinis, qui ne sont véritablement que deux indéfinis.