‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 125 sur 143 · I. Voyez plus bas la leçon X · texte numérisé non relu

I. Voyez plus bas la leçon X

que ce qui lui est intimement uni. Or, le monde des corps ne nous étant pas uni, notre esprit ne l’aperçoit point. Donc les corps ne sont pas pour nous. Le témoignage des sens, le consentement du genre humain, le cri du sens commun ne sont rien à l’obstiné méditatif : il ne croit à l’existence du monde qu’à l'aide du plus énorme paralogisme, au nom de la révélation déposée dans un livre qui doit exister, puisqu'il est l’ouvrage de Dieu, et que Dieu n’est pas trompeur.

Voilà certes un étrange emploi du principe cartésien de la véracité divine; en voici un autre non moins étrange de la théorie platonicienne des idées, qui était entrée à l’Oratoire sous les auspices de saint Augustin et qu’Ambrosius Victor, le P. Martin, y avait établie comme le fondement de sa Philosophie chrétienne'. Nous ne pouvons apercevoir directement le monde, puisqu’il ne nous est point uni :ce que nous apercevons, ce n’est pas ce livre, cette table, cet homme, ce soleil. Qu’estce donc? C’est l’idée de ce livre, de cette table, de cet homme, de ce soleil, idée tout intellectuelle qui peut être unie à notre esprit, que nous pouvons donc apercevoir et qui est l’objet unique de notre pensée. Mais c’est là un vrai travestissement de la théorie platonicienne. Selon Platon, nous apercevons directement les objets sensibles, et ces objets existent très -réellement; le philosophe ?e peut Ger à leur existence comme le vulgaire; seulement, comme ils changent et varient

1. Le P. André Martin était du Poitou. Né en 1621, mort en 1675, il enseigna quelque temps la philosophie dms l’université d’Angers. Malebranche le cite plusieurs lois avec éloge. On a de lui un ouvrage qui a eu plusieurs éditions : Phitosophia christiana. Ambrosio Vietnrr ihtologo collectore. La dernière édition est de Paris, 1671, 7 vol. tn-12.

sans cesse, ils ne peuvent fonder aucune définition, qui suppose nécessairement quelque chose de stable et de général, en sorte que pour les bien connaître, et d’abord pour les définir, il faut discerner dans ces objets, à travers leur particularité mobile, ce qui en eux ne change pas, le genre auquel ils appartiennent et dont ils ne sont que des formes éphémères. Ce genre est l’universel, l’un, l’Idée. Dans les cercles, les triangles et les figures imparfaites que le monde expose à nos sens et qui existent incontestablement, le géomètre cherche et atteint l’Idée du cercle qui seule est parfaite, l'Idée du triangle, etc., et c’est sur ces Idées seules qu'il travaille. Le philosophe en fait autant sur toutes les choses particulières : il ne les révoque pas en doute, mais par la division il en pénètre l’élément essentiel et constitutif, il en tire l’Idée; puis, avec ces Idées obtenues par la dialectique, et coordonnées entre elles, il compose la science du monde qui lui est alors une œuvre parfaite, un véritable xôcpoç. Platon ne rejette donc pas le témoignage 'des sens, il ne contredit pas le sens commun, mais il met au-dessus du monde sensible le monde des Idées, et de degré en degré, à la tête des Idées il met Dieu, principe et substance de l’Idée du Bien qui est la première de toutes les Idées. Rien de plus simple qu’un pareil système*, rien de plus bizarre que celui de Malebranche. D’après Malebranche. nous n’apercevons pas le cercle imparfait, nous n’apercevons que l’idée du cercle, et cette idée nous ne l’apercevons pas dans le monde qui n’existe pas pour nous, puisqu’il ne nous est pas uni, nous l’apercevons

1. Voyez plus haut, leç. III, p. 139 et suiv., et Philosophie écossaise, leç. IX, p. 409-413.

en Dieu, parce que Dieu est uni à notre esprit, et qu’il est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps. Telle est la fameuse vision en Dieu, mêlée de vrai et de faux, mais où le faux domine.

Ajoutez que Malebranche, ne pouvant voir rien qu’en Dieu, y voit tout, l’étendue elle-même, la quantité, la grandeur, bien entendu la quantité, la grandeur, l’étendue intelligible, mais qui même ainsi ressemble fort à la matière première, infinie, éternelle, dont Spinoza fait un des deux attributs de Dieu. Par ce côté encore Malebranche côtoie de fort près le spinozisme. Au si quand, dans les dernières années de sa vie, il se trouva en face du système de Spinoza, qu’avait malheureusement embrassé un de ses jeunes amis, devenu plus tard un géomètre célèbre, Dortous de MairaD, il ne put pas se défendre d’un embarras pénible, à la fois indigné des funestes conséquences de la doctrine du philosophe juif, et presque désarmé dans la rélutition que Mairan lui en demandait par la trop frappante analogie des principes. Cet embarras parait à découvert dans la correspondance du maître et de son ancien disciple récemment retrouvée1. Le vieil oratorien ne sait trop que répondre à la pressante argumentation du jeune géomètre. Il équivoque, il a recours à toute sorte de faux-fuyants, il se jette dans des distinctions chimériques; et il en est réduit à rappeler son ancienne et déplorable opinion, qu’il n’y a rien de certain dans la connaissance que nous pouvons avoir de l’âme par la lumière naturelle, et à confesser qu’il n’y a d’iilérs claires sur lesquelles on puisse solidement bâtir qu’eu

1. Fragments de philosophie moderne, 1" Partie, p. 404-487, Correspondance de Malebranche et de Mairan.

géométrie, que hors de là il n'y a d’assurance que dans les dogmes de la foi, ce qui est le renversement de la philosophie de Descartes et de toute philosophie. Nouvel et illustre exemple des représailles que le sens commun exerce contre ceux qui s’en séparent! On le dédaigne d’abord comme un peu trop terre à terre pour un philosophe. On prend son vol dans la région des hypothèses, et à la lin on est obligé de reconnaître qu’on a lait fausse route, on replie ses ailes, et on vient retomber, épuisé et sans force, au point même d’où l’on était parti1.

D’ailleurs, s’il vit la plupart du temps dans le pa^s

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