Fragments de philosophie moderne, 1” Partie, page
Lettre de Maiebranche du 12 juin 1714 : «Vous voulez bien, Monsieur, que je vous dise que l'évidence ne se trouve que lorsqu’on raisonne sur des idées claires...; Faute d'avoir une idée claire de l'âme, nous n'en connoissous rien, car le sentiment intérieur n’est pas proprement une connoissance. Nous connoissons clairement un cercle, un cube, un nombre, etc., il est vrai, mais c’est que ce sont des idées claires. Mais nous ne connoissons pas les perceptions ou les modifications dont ces idées affectent notre esprit, parce que nous n'avons pas l'idée ou l’archétype de l’esprit. Nous voulons, nous formons des actes •
sans savoir ce que c’est qu’un acte; en un mot, nous ne connoissons rien de ce que nous sentons en nous.... Le fidèle n’écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi de peurd’ètre embarras.-é par des objections qu’il ne pourrait pas résoudre, car perdre la foi, c’est tout perdre, et la foi ne vient qup par la révélation, et non de la spéculation des idées claires des niatbemathiques et des nombres. • Même année,
6 septembre : « Démontrer, proprement, c’est développer une idée claire et en déduire avec évidence ce que cette idée renferme nécessairement, et nous n’avons pas, ce me semble, d'idees assez claires pour faire des démonstrations que celle de l'étendue et des nombres. L'àme même ne se connolt nullement : elle n’a que le sentiment intérieur dèlle-mêmo et de ses modifications. Fiant finie elle peut encore moins connoltre les attributs de l'infini. Comment donc faire des démonstrations? Pour moi, je ne bâtis que sur les dogmes de la foi.... Je prie Jésus-Christ qui est notre sagesse et notre lumière, et sans lequel nous ne pouvons rien, qu’d vous découvre les vérilés qui vous sont nécessaires pour vous conduire dans la voie qui conduit à la possession des vrais biens. »
des chimères et des hypothèses, Malebranche rencontre souvent bien des vérités ingénieuses et importantes, que son génie observateur a comme arrachées à son dédain systématique pour le témoignage de la conscience; et s’il s’est étrangement écarté de Platon en donnant à sa théorie des idées le travestissement bizarre que nous avons dù signaler, il s’en rapproche plus d’une fois heureusement, par exemple, sur les vérités universelles et nécessaires. Descartes avait méconnu la nature de ces vérités : ne s’étant guère occupé de cette question qui n’était pas à l’ordre du jour', sans s’expliquer bien nettement, il avait suivi l’opinion générale, un peu trop nominaliste, de l’Université de Paris, et de ses maîtres de la compagnie de Jésus, qui faisaient volontiers de la vérité l’ouvrage arbitraire de Dieu. Malebranche a redressé ici Descartes. Les vérités métaphysiques et morales sont pour lui sans doute l’ouvrage de Dieu, mais son ouvrage immortel et impérissable, où reluit sa sagesse, et qui nous sert de degré pour nous élever jusqu’au divin exemplaire et pénétrer dans les attributs les plus intimes de Dieu. Par là, Malebranche se rattache à saint Augustin, par saint Augustin à Platon, et il donne la main à Bossuet et à Leibniz*.
11 est aussi l’auteur de la belle théorie de l’ordre universel et immuable*, en vertu duquel Dieu n’a pas à
1. Voyez plus haut, p. 422, et aussi p. 407, ie passage où nous distinguons dans tout philosophe les théories réfléchies et vraiment caractéristiques de celles qui ne le sont point.
2. Du Vrai, du Beau et du Bien, leç. IV, Dieu principe des principes, etc.
3. Entretiens sur la Métaphysique, Entretien 10', $ l; 14*. § 12, — Méditations, 7' Médit., § 5, etc.
changer à tout moment les lois qu’il a données une fois pour toutes à la nature. Il frayait ainsi la route à l’optimisme leibnizien; aussi dès que parut la Théodicée du philosophe allemand, il y applaudit avec effusion dans une correspondance précieuse sur laquelle nous avons eu le bonheur de mettre la main'. Il admet sans réserve les deux principes les plus considérables de la Théodicée, celui du meilleur des mondes possibles, et celui qui place la perfection des moyens employés par Dieu dans leur plus grande simplicité. « Vous prouvez fort bien, monsieur, écrit-il à Leibniz, que de tous les plans possibles d’ouvrages que Dieu découvre dans sa sagesse, il doit choisir le meilleur.... Je suis persuadé comme vous que Dieu fait à ses créatures tout le bien qu’il peut leur faire, agissant néanmoins comme il doit agir, c’est-à-dire agissant selon sa loi qui ne peut être que l’ordre immuable de ses divines perfections, qu'il aime invinciblement et qu’il ne peut démentir ni négliger; et qu’ainsi son ouvrage est le plus parfait qu’il puisse être, non absolument néanmoins, mais comparé aux voies qui en sont exécutrices; car Dieu ne s’honore pas seulement par l’excellence de son ouvrage, mais encore par la simplicité et la fécondité, par la sagesse des voies. De tous les composés possibles de l’excellence des ouvrages et de la sagesse des voies, celui qui porte le plus le caractère des attributs divins , c’est celui qu’il a choisi*. » Jusqu’ici les deux philosophes sont pleinement d’accord.
1. Fragments de philosophie moderne, 2* Partie, Correspondance de Malebranche et de Leibniz, p. 1-73.
2. Fragments, etn., Correspondance de Malebranche et de Leibniz, lettre du 14 décembre 1711, p. 68.
Mais Malebranche n’ett pas assez sage pour s’en tenir là. Toujours excessif et extrême, il mêle à la théorie qui lui est commune avec Leibniz des idées qui lui sont propres et des exagérations mystiques du plus étrange caractère. Dieu, selon lui, étant sa propre lin à luimême, ne peut se complaire qu’en soi, et il demeure immobile (c’est le mot du systématique oratorien) à la chute de l'homme, c'est-à-dire à la naissance du mal, comme pour témoigner que le bien lui-mème, venant de l’homme et d’un être créé, ne lui est de rien : «Son immobilité porte le caractère de sa divinité et de son inlinité qu’il démentirait s’il mettait sa complaisance dans quelque créature, quelque excellente qu’elle soit’. » Nouveau principe f.rt suspect qui fait dire très-judicieusement à Leibniz que cette immobilité de Dieu ressemble trop à l’indifférence, qu’un Dieu indifférent a bien l'air d’un despote, • que dans le fond rien n’est indifférent à Dieu, qu'aucune créature ni action de la créature n’est comptée pour rien chez lui, quoiqu’elle soit comme rien en comparaison de lui1 2.» Subjugué par l’idée de la perfection et de l’infinité divine, et ne connaissant pas la grandeur de la liberté humaine, Malebranche tient à peine compte de l'homme dans la création, et pour l'accabler du néant de son être et de ses actes, il va jusqu’à mettre en Dieu une sorte u’impassibiiité, plus païenne que chrétienne, à la vue du mal. Leibniz r jette cette impassibilité et y substitue le consentement à un mal partiel dans l’intérêt de la perfection du tout. L’ancien disciple de Port-Royal*