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SCEPTICISME ET MYSTICISME

Yic de Leibniz, ses premières études, ses divers emplois, ses voyages, ses travaux, res principales découvertes. — Qualités dominantes du génie de Leibniz. Son entreprise générale: intelligence et conciliation des grands systèmes, renouvellement de l’éclectisme. — Les Nouveau* citait sur C entendement humain. Polémique contre Locke, solide et modérée. — Polémique contre Descartes, sévère jusqu'à l’injustice. Leibniz se joint aux ennemis de Descartes qui triomphaient en France; persécution du cartésianisme; belle conduite d'Arnauld et de Bossuet-, faiblesse de Leibniz qui fait cause commune avec Huet et les Jésuites. — Diverses- erreurs où il est tombé dans sa critique de Descartes. — Examen de l’opinion que ce n’est pas l’étendue mais la force qui est l’essence de la matière. Ce qu’il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans cette opinion. L’étendue n’est-clle qu’une apparence? — La Monadologie détruit la matière, les corps, l'espace et ne laisse subsister que la force et l’esprit. — La Monadologie mène à V Harmonie préétablie, laquelle est un retour à la théorie des causes occasionnelles de Malebracche. Idéalisme excessif de Leibniz. — Continuation de la lutte du sensualisme et de l’idéalisme. — Le scepticisme. Le vrai et le faux scepticisme. Hirnhaym. Glanwil. Lamothe le Vayei. Pascal. Huet. Bayle. — Mysticisme. Mercure Van Helmont. More. Pordage. Poiret. — Retour sur le premier âge de la philosophie moderne. Constitution intérieure et extérieure de la philosophie; nations qui y prennent le plus de part; langues qui lui servent d’interprètes; prééminence de la France.

Nous avons vu le sensualisme et l’idéalisme naître, croître, grandir ensemble, et, après avoir brillé d’un éclat presque irréprochable dans Bacon et surtout dans Descartes, se terminer en deux écoles également exclu-

sives, également défectueuses, qui se combattent avec une égale ardeur et un Ment presque égal, et que représentent glorieusement, à la fin du dix-septième siècle, Locke d’un côté et de l’autre Malebranche. C’est au milieu de la lutte des deux écoles rivales qu’il faut placer Leibniz, car il prétendit les concilier et les remplacer en absorbant pour ainsi dire les deux systèmes ennemis dans un système plus vaste. Comment rencontrer un tel dessein et un tel personnage sans leur consacrer un examen tout particulier?

Leibniz était né en 1646', à Leipzig, d’une famille de professeurs. Il suivit les cours de l’Université de cette ville, et il y eut pour maître de philosophie Jacques Thomasius, père du célèbre Christian Thomasius, et qui lui-même était un fort savant homme, ronsommé dans l'histoire ecclésiastique et dans l’histoire de la philosophie dont il inculqua le goût à son élève. Jacques Thomasius possédait à fond l’antiquité et la scolastique. C’était un péripatéticien judicieux qui, sans repousser les lumières nouvelles, restait attaché à Aristote. 11 avait plusieurs collègues animés du même t sprit que lui, et auxquels Christian Thomasius, formé à cette école, a donné lui-même le nom d’éclectiques. On n’a pas assez remarqué quelle influence ce premier enseignement exerça sur l’esprit de Leibniz : il en garda la passion de l’histoire de la philosophie, le respect de la philosophie ancienne, une préférence marquée pour Aristote, une grande liberté d’esprit, et un éclectisme

1. Voyez les biographies d’Hartmsn, de Ludovici et de Jaucourt, déjà fort amples, auxquelles en ces derniers temps M. Guhrauer a ajouté de nouveaux et précieux renseignements, Gottfned Wilhelm freiherr von Leibniz, eine Biographie, Breslau, 2 vol. in-12, 1842.

qui, fortifié par le temps, les voyages et des études continuelles, laissa bien loin derrière lui celui de Jacques Thomasius*. En 1663. à l'âge de dix-sept ans, Leibniz prit le grade de docteur avec une thèse vraisemblablement tirée de l'enseignement de son maître, et dont le sujet était la plus importante question de la philosophie scolastique : de Principio individui *. Leibniz al 'a perfectionner son instruction à l’Université d’iéna, et s’y appliqua particulièrement «à l’histoire et aux mathématiques sous Bosius, érudit de premier ordre, critique alors célèbre, et sous Erard Weigel, mathématicien enthousiaste qui, comme les pythagoriciens, croyait qu’on peut appliquer la science des nombres à toutes choses, en répandait le goût autour de lui, et contribua beaucoup à la réforme du calendrier en Allemagne. Leibniz suivit avec ard' ur les leçons de ces maîtres éminents1 2 3. On avait fondé à Iéna une petite société philosophique, comme il y en avait tant au seizième siècle en Italie, app lée Societas quærentium; le chercheur par excellence s’empressa d’en faire partie. Il se proposait d’entrer comme son père

1. Jacques Thomasius était né en 1622 et mourut en 1684. Les seuls titres de ses principaux ouvrages montrent assez quel devait être le caractère de son enseignement: Schediasma historicum, quo varia discutiuntur ad historiam tum philosophicam tum ecclesiasticam pertinentia, in-4*, 1665. Son fils Christian en a donné une seconde édition sous ce titre : Origines historiée philosophie té et eecletiastieæ, etc., in-12, Halæ, 1699. — liistnria variir forlunæ quam disciplina melaphysica , jam sub Aristolele, jam sub scholasticis, jam sub recentioribus experta est. — De Doctoribus scholasticis, etc. Et une foule de petits écrits, thèses, programmes, sur toutes les parties de la philosophie ancienne, qui formeraient des volumes.

2. M. Guhrauer a retrouvé et publié cette thèse, Berlin, 1837.

3. Jaucourt dit avec un peu d’exagération ; s Que l’on examine avec attention la méthode que Leibnitz a suivie dans tous ses écrits, et l’on verra que c’est sur Weigel et Bosius qu’il s'est formé. •

dans la carrière de l’enseignement et il se présenta à l'Université de Leipzig pour y faire ses débuts; n’ayant pas tout à fait l’âge requis par les statuts de cette Université, il demanda une dispense : elle lui fut refusée, et il erra quelque temps en Allemagne, au gré de sa curiosité, jusqu’à ce qu’ayant rencontré par hasard le baron de Boineburg, chancelier de l'électeur de Mayènce, celui-ci, frappé de l’esprit du jeune homme , le prit sous sa protection et lui procura à la cour de Mayence un poste honorable, qui lui laissait assez de loisir pour cultiver et déployer ses talents. Sous les auspices de Boineburg, il se livra surtout à l’étude du droit, de l’histoire et de la politique ; il prit le goût des affaires et du commerce des hommes d'Êtat qui ne l’abandonna jamais, et composa ses premiers ouvrages, qui font paraître l’état de son esprit, ses études et ses connaissances à cette époque de sa vie.

Ces ouvrages sont :Nova Methodus disccndx docendæque jurisprudcnlùc , Francofurti, 1667, in-12. — Corporis juris reconcinnandi ratio, Moguntiæ, 1668; projet d’un nouveau corps de droit. — Harii Nizolii Antibarbarus philosophie, seu de veris principiis et vera ratione Philosophandi contra pseudophilosophos, cum præfatione et notis G. G. Leibnisii, Francofurti, 1670. Mario Nizoli était un philosophe de la Renaissance, emporté contre la scolastique et contre Aristote, et tout à fait déclaré en faveur du nominalisme. L’ Anlibarbarus avait paru en 1553. Dans la nouvelle édition, Leibniz se montre le digne élève de Jacques Thomasius : il loue en général Nizoli et se montre lui-même assez nominaliste, mais il défend Aristote, et dans une lettre intéressante adressée à Jacques Thomasius, il se prononce pour un

péripatétisme réformé; il touche à tout, mais, il faut bien le dire, il effleure tout. N’oublions pas qu’en 1670 il avait vingt-quatre ans. L'élève de Weigel donna aussi Ars cornbinatoria, Lipsiæ, 1 668, et Nova hypothesis, seu theoria motus alstractt et concrcli, Moguntiæ, 1671. A la prière de Boineburg, qui venait d’embrasser la religion catholique et qui était en querelle à ce sujet avec l’unitaire Wissowatius, Leibniz écrivit une brochure théologico-philosophique contre le socinianisme : Sacrosancta Trinitas per nova inventa logicæ defensa, 1671. Enfin la Confessio naluræ contra alheistas est une dissertation insérée par Spitzelius dans son livre contre les athées. Cet écrit mérite d'être remarqué, parce qu’il est tout ensemble péripatéticien et cartésien. On .y montre qu’il est impossible de rendre compte de la figure et de la forme des corps par leur seule nature, laquelle est l’existence dans l’espace, corporis definitio est spatio inexistert. C'est bien là, ce semble, admettre l’étendue comme l’essence des corps. Mais la seule étendue n’explique pas la figure; il y faut le mouvement : or le mouvement n’appartient pas à la matière; il vient de Dieu. Plus tard Leibniz sera forcé de renoncer à cette preuve, empruntée à Platon, à Aristote et à Descartes, lorsqu’il établira que l'essence de la matière n’est pas l’étendue, mais la force, et la force entrant par elle-même en action.

En 1672, Leibniz était à Mayence dans une situation digne d’envie: cher à Boineburg, agréable à l’électeur, il voyait chaque jour sa réputation s’établir et s'étendre; ‘il avait alors vingt-six ans. Mais une curiosité sans bornes et la passion d’accroître incessamment ses connaissances lui firent saisir avec ardeur l’occasion qui

s’offrit d’aller voir lui-même les savants illustres en tout genre dont le nom arrivait à ses oreilles et enflammait son émulation. 11 quitta donc Mayence, chargé d’une mission diplomatique d’assez grande importance, qui consistait à porter vers la conquête de l’Egypte l’ambition et la puissance française', et il s'en vint à Paris, alors le centre de la politique du monde, l’éclatant foyer des sciences et des lettres, où les grands hommes se pressaient en foule autour de Colbert et de Louis XIV; il y demeura trois années. Il y était arrivé arec d’admirables commencements en toutes choses ; il y lit d’immenses progrès, particulièrement en mathématiques, en théologie et en philosophie. 11 convient lui-même qu'il n’était alors qu’un écolier en mathématiques, et qu’il n’avait guère qu’une assez médiocre teinture de l'analyse de Descartes. Il rencontra à Paris des hommes qui firent de lui un géomètre d’abord leur égal, puis leur supérieur; c'est à Huygens surtout qu’il rapporte ses progrès et son initiation à la haute géométrie J. En théologie, il tomba au milieu des grandes controverses du temps sur la Grâce et la Liberté, et se lia

1. Voyez l’excellent mémoire de M. Guhrauer, sur le projet d’expédition en Égypte, par Leibnix, Mémoires (lo l’Académie des sciences morales et politiques, Savants étrangers, t. I", p. 69.

2. Collection de Dulens, t. III, p. 467 : > Il est bon de savoir qu’en l’année 1673.... je n’élois pas même assez verse dans l'analyse de Descartes; je ne traitois les mathématiques que comme un parergon. • Itnd., p. 251: « Eram ego hospes plane in interiore geometria, cum I.uletiæ Parisiorum, anno 1672, Chnsliani Hugenii nolitiam nactus sua, cui viro, post Galilæum et Carlesium.... me plurimum debere agnosco. Hujus cum legerem librum de borologio oscillatono adjungeremque Detunvillæi (ni est Pascalti) epistoias et Gregorii a Sancto Vinceulio opus, subito luccm hausi. » 11 y a bien d’autres passages où Leibniz avoue que c'est à son séjour à Paris qu'il doit d'élre devenu un vrai mathématicien.

assez intimement avec Arnauld. Pour la philosophie, il trouva Malebranche, mathématicien comme lui, et alors occupé de la composition de son premier et célèbre ouvrage, la Recherche de la vérité. Le premier volume parut en 1674, pendant le séjour de Leibniz à Paris. Assurément, avant son voyage, Leibniz n’ignorait pas le cartésianisme; il en parle, il le critique à la façon de Thomasius, mais il le connaissait assez mal; il l’avoue pour les mathématiques, et il aurait pu en dire autant du reste, à en juger par ses écrits antérieurs à 1672. C’est à Paris, entre Arnauld et Malebranche, qu’il re- . prit l’étude commencée de la philosophie de Descartes dans toutes ses parties, mathématiques, physique, mécanique, physiologie, métaphysique et morale, ayant sous les yeux ses œuvres posthumes et ses lettres qui avaient à peine passé le Rhin, recherchant jusqu’aux moindres traces de sa vie et de sa pensée, copiant, traduisant môme des pages manuscrites ou nouvellement publiées, qui faisaient l’entretien de la petite société cartésienne de Port-Royal, de l’Oratoire et de l’Académie des sciences *.

A la fin de l’année 16'5, Leibniz se rendit en Angleterre, où il fréquenta la Société royale de Londres et

1. Ainsi que nous l'avons dit, nous avons retrouvé la correspondence de Leibniz et de Malebranche, dont plusieurs lettres remontent au séjour de Leibniz à Paris. On y voit clairement qu’il n’était encore arrivé h aucun des principes métaphysiques auxquels est attaché son nom. Les deux philosophes agitent la question : si l’espace est réellement distinct de la matière, s'il peut y avoir du vide, etc. Le cartésien Malebranche soutient que l’essence de la matière consiste dans l’étendue ; c'était bien le cas de le nier et d’établir la fameuse définition de la substance, si Leibniz avait eu déjà celte définition. Il n’en est rien, et toute cette polémique est confuse et sans grand intérêt. Fragments de philosophie moderne, 2* partie, p. 4-16.

ses membres les plus illustres. De là il passa en Hollande, où il vit Spinoza. A son retour en Allemagne, la mort lui ayant enlevé ses deux protecteurs, Boineburg et l’électeur de Mayence, il entra au service du duc de Brunswick-Lunebourg, qui lui donna le titre de conseiller, une pension et toute la liberté nécessaire pour se livrer à ses travaux. Son successeur, le duc Ernest- Auguste, premier électeur de Hanovre, ne le traita pas avec moins de considération. C’est alors que, dans le repos laborieux de plusieurs années, excité par tout ce qu'il avait vu à Paris et à Londres, il s’enfonça dans les mathématiques, enfanta ses principales découvertes, et en 1684 publia celle du calcul diflérentiel ; c’est aussi pendant cette période d’enfantement qu’il arrêta les deux ou trois principes qui constituent sa métaphysique; mais, au lieu de les mettre au jour, il les renferma en lui-même, les méditant et les développant en silence*. Vers 1687, l'électeur de Hanovre lui ayant proposé de travailler à l’histoire de sa maison, ce fut là pour Leibniz l’occasion de nouveaux et longs voyages qui lui servirent à perfectionner son instruction dans les diverses parties des connaissances humaines, qu’il cultivait avec une égale ardeur. 11 mit trois années à parcourir toute l’Allemagne et toute l'Italie, visitant les archives, les bibliothèques, les monastères et les abbayes, interrogeant les chartes et les manuscrits, surtout s’entretenant avec les savants les plus célèbres et formant avec eux des liaisons qu’il a entretenues jus-

1. Ils sont confus encore et mal digérés dans cetle correspondance avec Arnauld que nous avions tant cherchée et réclamée, Fmagments ds philosophie modihne, 2* Partie, p. 72-73, et que M. Grolefend a aisément trouvée dans la bibliothèque de Hanotcr et publié* en 1846.

qu’à la fin de sa vie. Revenu à Hanovre en 1690, il s’occupa de mettre en ordre les immenses matériaux qu’il venait de recueillir, et aussi les idées qu’il roulait depuis plusieurs années dans son esprit et que le temps et la réflexion y avaient mûries. Dès l’année 1691, dans une lettre adressée au Journal des Savants, il commence à s’expliquer assez clairement sur la question : si l'essence du corps consiste dans l’étendue; et en 1694, il se porte ouvertement pour un réformateur de la philosophie, dans le fameux article du journal de Leipzig, de Primæ phUosophùe emendalione et dénotions substanlix. En même temps il composait la Protogée, essai géologique plein de génie, fruit de ses voyages en Allemagne, et qui devait faire partie de l’introduction à l’histoire de la maison de Brunswick1. En 1693, il publia son grand ouvrage du Code diplomatique. Plus tard il en donna la suite, ainsi que plusieurs volumes de documents relatifs à l’histoire que lui avait demandée l’électeur de Hanovre Celui-ci mourut en 1698 et fut remplacé par son fils George, depuis appelé au trône d’Angleterre en 1714. Leibniz le servit utilement par un certain nombre de brochures politiques auxquelles il ne mit pas son nom, mais qui produisirent leur effet. Il entra de plus en plus dans la faveur de l’illustre maison. L’électrice Sophie l’avait fort apprécié ; mais ce fut surtout sa fille Sophie-Charlotte, femme de Frédéric I", roi de Prusse, qui l’attira dans son intimité. C’est elle qui l’introduisit

1. Photoocea, rive de prima facie telluris et antiquisrimæ h istorix vesligiis in iptis natures munumentis dissertatio, publiée pour la première fou en partie dans les Acta cruditorum en 1693, puis tout entière longtemps après la mort de l'auteur à Goeltingen on 1749 par Scbeidius, et que rient de traduire en français avec une savante introduction M. B. de Saint-Germain, Paris, in-8\ ISM.

à la cour de Berlin; il y garda son crédit sous la seconde reine de Prusse, Sophie-Dorothée, mère du grand Frédéric. Il eut l’honneur d’entretenir à Torgau le czar Pierre le Grand, et à Vienne il conquit l'amitié du prince Eugène de Savoie. L’empereur Charles VI, pour le récompenser d’avoir contribué par plusieurs écrits à l’heureuse conclusion du traité d’Utrecht, lui conféra le titre de baron avec une bonne pension. Leibniz employa constamment son crédit en faveur des sciences et des lettres; il recommandait particulièrement l'institution des compagnies savantes, et on lui doit l’Académie de Berlin, dont il fut le premier président et presque le premier secrétaire. Il recherchait le commer. e des grands, et s’élevait à ses propres yeux en fréquentant les personnages illustres. C’est pour le prince Eugène qu’il a écrit le meilleur résumé de sa philosophie : Theses in gratiam principes Eugenii conscriptæ ; c’est pour Sophie-Charlotte qu’il entreprit la Théodicée , à l’exemple de Descartes qui offrit ses Principes de philosophie à la princesse Élisabeth de Bohême. Par complaisance et par goût, il entrait volontiers dans les négociations de quelque importance, et il fut flatté de travailler avec Bossuet à la brillante et chimérique entreprise de réunir l’Église protestante et l’Église catholique. Nous n’oserions pas assurer que le désir de plaire à Louis XIV, dont les bienfaits s’étendaient jusque sur les savants étrangers, ne se soit pas un peu mêlé à sa haute philosophie et à son mépris de l’esprit de secte, pour faire naître et durer quelque temps l’espérance d’une conversion à laquelle il ne pensa jamais et qui répugnait à toutes ses convictions *. Il mourut è

l. Les prouves en surabondent dans toute la correspondance de Laib-

Hanovre le 14 novembre 1716, âgé de soixante-dix ans, comblé des dons de la fortune et de la gloire.

Comme on le voit, les qualités propres de Leibniz étaient une curiosité immense aspirant à tout connaître, une intelligence vaste, capable de tout embrasser, une pénétration extraordinaire, avec la passion de la gloire et l'ambition d’être au premier rang dans toutes les parties des sciences humaines. Cette ambition a été satisfaite : Leibniz a des égaux, iln’apointde supérieur. Il est à lui seul comme l’encyclopédie jdu dix-septième siècle : il le couronne et le résume en tout genre, grand métaphysicien, grand mathématicien, grand géologue, grand jurisconsulte, grand érudit. 11 a perfectionné toutes les sciences et il en a créé quelques-unes. Il ne lui a manqué que la gloire du grand écrivain, et c’est moins la faute de son esprit, qui réunissait l’agrément et la finesse à la force et à la grandeur, que celle de l’Allemagne de son temps encore un peu barbare et où la bonne prose n’était pas née*.

Leibniz appartient à cette famille d’esprits puissants et originaux qui ont renouvelé ou agrandi la métaphysique et laissé dans l’histoire de la philosophie une trace immortelle, Socrate, Platon, Aristote, Plotin,

ni z. Voyez, dans les Fragments de philosophie modïrne, 2* Partie, Correspondante inédite de Leibniz et de Malebranche, p. 70 75, la lettre de Leibniz de la lîn de l’année 1711, où il s'eiplique nettement, et même avec un peu de rudesse, sur le souhait formé par Malebranche de le voir devenir catholique.

1. Le portrait gravé de Leibniz, reconnu pour authentique, est celui qui porte la signature de Bernigerolh M. Guhrauer la placé en tête de sa biographie et M. Grolefend en a orné son bel album de Leibniz, Leibnix-Album, Hannover, 1B46, in-fol. Puissante tête, dont tous les traits sont fortement accentués sans rudesse, et où tiendraient aisément trois ou quatre académies.

Descartes. Il est le dernier venu parmi eux, il n’est pas le moindre ; et ce rang éminent il l’aurait obtenu, alors même qu’il ne l’aurait pas tant recherché, et qu’il n’eût pas fait tant d’efforts pour rabaisser et obscurcir son unique rival du dix-septième siècle, l'auteur du Discours de la méthode et des Méditations.

Ainsi que nous l’avons vu, c’est vers 1694 que Leibniz a marqué sa place parmi les métaphysiciens de son temps ; sa carrière vraiment originale commence à l’article de Primæ phüosophiæ emendatione et se termine à la Théodicée. Entre ces deux points extrêmes, Leibniz ne cherche plus sa philosophie, il l’a trouvée et il la développe ; il est entièrement achevé : c’est là que la postérité le doit considérer. L’élève de Jacques Thomasius est enGn parvenu à la pleine possession de l’idéal qu’il s’était formé de bonne heure. Il sort de l’école d’Aristote et il y revient. Avec Aristote il joint Platon, comme il avait toujours pensé qu’il était possible et souhaitable de le faire. Il connaît à fond la scolastique, et il est familier avec les modernes. Il est éclectique avoué; il a une doctrine originale avec laquel e il juge et domine ou croit dominer toutes les autres.

Il voit la philosophie de son temps partagée en deux grands partis : le sensualisme, qui a dans Locke un illustre représentant ; l’idéalisme, inauguré par Descartes et qui finit tristement dans Malebranche. Il entreprend de les combattre l’un et l’autre et de leur substituer une philosophie meilleure, qui retranche ce qu’ils ont de défectueux, conserve ce qu’ils ont de bon, et sans les détruire les réduise à la mesure de la vérité.

Ainsi, se séparer également des excès du sensualisme

et de l’idéalisme et ne rejeter absolument ni l’un ni l’autre, voih l’idée fondamentale de Leibniz ; et vous sentez que j’y applaudis de toutes mes forces. Pourquoi ne le dirais-je pas? Puisqu’on cherche à ces faibles leçons des antécédents, je le reconnais bien volontiers, c’est à Leibniz qu'elles se rattachent; car Leibniz, ce n’est pas seulement le système que nous apprécierons tout à l’heure, c’est une méthode , une méthode théorique et historique tout ensemble, dont la prétention est de ne rien repousser et de tout comprendre pour tout employer. Telle est aussi la direction que nous nous efforçons de suivre, celle que nous ne cesserons pas de recommander comme la seule, la véritable étoile sur la route obscure de l’histoire de la philosophie. Nous adoptons donc avec empressement ce grand et noble dessein de Leibniz; mais, à parler sincèrement, nous sommes loin de penser que l’exécution réponde à l’idée; nous croyons que si Leibniz a eu facilement raison du sensualisme, il a été bien moins heureux à tous égards avec l’école opposée , et qu’après avoir tant critiqué les autres, affecté une impartialité supérieure et prétendu se tenir à une égale distance de tous les excès, le grand éclectique a fini par tomber lui-même dans un système excessif, dans l’idéalisme le plus outré.

Leibniz a écrit sur Locke un ouvrage presque aussi considérable que celui du philosophe anglais, sur le même plan et sous le même titre', divisé en autant de livres et autant de chapitres, dans lequel il le suit pied

1. nouveaux estais sur l'entendement humain, publiés par Raspe, 1 vol. iu-4*, 1765.

klk NEUVIÈME LEÇON.

à pied de principesen principes, «Je conséquences en conséquences. Il se garde bien de nier la puissante intervention de la sensibilité; il ne détruit pas l’axiome : il n’y a rien dans l'intelligence qui n’y soit venu par les sens; mais il y fait cette réserve ; Oui, mais excepté l’intelligence. La réserve est immense. En effet, si l’intelligence ne vient pas des sens, elle est donc une faculté originale; cette faculté originale a un développementqui luiest propre; elle engendre des notions qui lui appartiennent, et qui, ajoutées à celles qui naissent de la sensibilité, étendent et agrandissent le domaine de la connaissance. La théorie exclusive de l'empirisme échoue contre l’objection suivante ; les sens attestent ce qui est, ils ne disent point ce qui doit être; ils montrent les phénomènes, ils n’en donnent ni les causes ni la raison; ils peuvent bien nous apprendre que ceci ou cela est ainsi, de telle manière ou de telle autre; ils ne peuvent enseigner ce qui est nécessairement. Il faut prouver que nulle idée nécessaire n’est dans l’intelligence, ou il faut rendre compte de cet ordre d’idées par la sensation: or, on ne peut nier cet ordre d'idées, ni en rendre compte par la sensation; donc l’empirisme, qui explique un grand nombre de notions, ne les txplique pas toutes, et celles qu’il n’explique pas sont précisément les plus importantes1.

Cette réfutation de Locke est d’autant plus forte qu’elle est parfaitement loyale et modérée. Leibniz n’y

1. Nous sera-t-il permis de renvoyer à notre propre ouvrage sur la PniLosopaie dk Locar, ouvrage assurément bien inférieur à celui de Leibniz, mais qui a l'avantage de s’adresser au dix-neuvième siècle, tandis que Leibniz ne parle qu'au sien, cl mêle à sa polémiqué des théories dont le vice mani'este explique le peu d'effet des Nouveaux estait en 1765 T

PniL. DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. SCEPTICISME ET MYSTICISME. 475

montre aucune prévention; il combat la doctrine du philosophe anglais sous toutes les faces qu’elle présente et dans toutes les conséquences qui s’en peuvent déduire, sans que jamais la politesse affaiblisse la dialectique ni que la dialectique diminue les justes égards qui (taient bien dus à un tel adversaire. Il n’en est point ainsi de la polémique contre Descartes. Nulle part Leibniz ne témoigne l’admiration reconnaissante qu’aurait dù lui inspirer celui qui, le premier, avait arraché l’esprit humain au faux péripatétisme du moyen âge, dissipé les rêves de la Renaissance, renouvelé en quelque sorte et porté si- loin les mathématiques, imprimé une si puissante impulsion à toutes les sciences, et créé la philosophie moderne en lui donnant une juste indépendance, une saine méthode, et en l'enrichissant de tant de belles découvertes. Sans doute Descartes avait payé son tribut à l'erreur : il avait ouvert la carrière, il ne l’avait pas fermée ; on pouvait , on devait signaler ses fautes, afin de les réparer, mais pour le surpasser il n’était pas du tout nécessaire de le rabaisser. Avoir trouvé le calcul différentiel est assurément une gloire immense, mais qui ne diminue pas celle d’avoir appliqué l’algèbre à la géométrie. Au lieu d’abonder dans le sens d'une admiration généreuse envers Descartes, Leibniz lui mesure l’éloge d’une main avare quand il est forcé d'avouer ses services, et dans la critique il passe toute borne : il s’en prend à ses intentions, il attaque son caractère, ne se doutant pas que par là il honore très-peu le sien. Comme il traite de chimère la grande loi de l’attraction et va même jusqu'à l'excuser dédaigneusement sur le trouble momentané qu’éprouva la raison de Newton, de même il est tout préoccupé de

rassembler contre Descartes toutes sortes d’objections, petites et grandes, bien ou mal fondées. C’est surtout la réputation d’inventeur qu’il tente de lui enlever ; et pour cela il lui impute une érudition que Descartes n’a jamais eue ni pu avoir, ayant passé toute sa jeunesse à la suite des armées, et, dans sa retraite de Hollande, ayant bien plus consulté la nature que les livres.

Si on en croit Leibniz, le doute cartésien est un emprunt fait aux académiciens, quoiqu’il n’y ait pas l’ombre de ressemblance entre la nouvelle académie et le cartésianisme. L’argument de l'existence de Dieu par son idée aurait été pris de saint Anselme, Descartes devant avoir entendu parler de cet argument à la Flèche où l’on enseignait la philosophie de saint Thomas qui, au treizième siècle, avait combattu l’opinion du grand théologien du onzièmes bien fragile conjecture pour y appuyer une pareille accusation, comme s’il était démontré que les jésuites de la Flèche poussaient l’enseignement du thomisme jusqu’à ce détail de faire connaître à leurs élèves la fort couite polémique de saint Thomas contre saint Anselme; et comme si, en vérité, Leibniz avait tenu entre les mains les cahiers mêmes du régent de Descartes! Et encore il lui resterait à expliquer comment seul de tous ses condisciples de la Flèche, et de tous les thomistes de l'Europe entière depuis bien des générations, le jeune Français avait eu assez de pénétration, d’indépendance, d’originalité pour tirer de la réfutation même de saint Thomas la conviction que saint Anselme avait raison et que ses maîtres avaient tort. Tout le reste des prétendus plagiats métaphysiques de Descartes repose sur des preuves de cette force. Leibniz semble toujours s’imaginer que

Dii

Descartes a, comme lui, suivi les cours deThomasiuset qu'il connaît parfaitement toutes les parties de l’histoire de la philosophie. Au reste Leibniz n’a pas institué sur Descartes une controverse régulière, étendue, approfondie, comme il a fait pour Locke, et nous ne possédons pas de Nouvelles méditations comme nous avons de Nouveaux essais sur l'entendement humain. Il s’est contenté de semer ïes critiques à travers son immense correspondance 1 , les variant avec art selon les divers personnages auxquels il les adressait, tantôt contenues et modérées, tantôt et le plus souvent aigres et presque violentes, et toujours empreintes d’une personnalité mal dissimulée.

D’où vient un semblable acharnement î Était-ce une révolte légitime ou du moins naturelle contre la domination excessive de la doctrine de Descartes? Non, car depuis longtemps cette doctrine, loin d’être en faveur, était en pleine disgrâce. Si elfe avait gagné d’abord par sa nouveauté, sa solidité, son élévation tous les grands esprits du siècle, elle avait aussi soulevé contre elle les retardataires et particulièrement les jésuites. Ceux-ci la voyant s’introduire peu à peu "dans les écoles de Port-ftoyal et de l’Oratoire, dans les universités, dans les ordres religieux, dans l’élite du clergé français, et menacer de supplanter leur petit enseignement pé-

1. Depuis, M. Guhrauer a trouvé dans la bibliothèque de Hanovre et mis au jour en 1844 un écrit spècial de Leibniz sur Descartes, Animadoersiones ad Cartesii Prineipia philosophie. Mais c'est un très-petit écrit qui n’a guère plus de 60 pages et ne va pas au delà des deux premières parties des Principes. Nous avons essayé d’y répondre en nous attachant À suivre pas à pas Leibniz dans toutes ses critiques, et nous croyons avoir fait voir que la plupart du temps elles portent à faux. Fragments ne philosophie moderne, 1" Partie, p. 333-403, Défense de Descaries contre Us critiques de Leibnis.

NEUVIEME LEi.uN.

ripatéticien, las de lancer en vain contre elle des livres qu’on ne lisait pas et des plaisanteries qu’on ne trouvait pas très-plaisantes, s’avisèrent d’un moyen plus sûr : ils appelèrent à leur aide le bras de l'Église et celui de l’État Ils avaient commencé, en 1662, par faire mettre à l’index, à Home, les ouvrages de Descartes. La même année, un cardinal romain dénonçait à un docteur de l’Université de Louvain les progrès du cartésianisme dans cette Université ; et quelques mois après, le nonce apostolique dans les Pays-Bas, Jérôme Vecchio, adressait au recteur une liste de propositions cartésiennes qu’il ét iit défendu de soutenir. Parmi ces propositions était la définition de la substance, bien entendu sans aucune mention de l’explication de Descartes, la prétendue infinité du monde, l’étendue considérée comme l’attribut constitutif de la matière, la négation des formes substantielles subsistant indépendamment de leur sujet, négation qui semblait au nonce apostolique celle du mystère de l’Eucharistie où les accidents du pain et du vin subsistent après la consécration sans aucun sujet matériel*. En 1667, quand les restes de Descaries, apportés de Suède en France, étaient solennellement déposés à l’église de Sainte- Geneviève, et que le chancelier de l’Université de Paris montait en chaire pour prononcer l’oraison funèbre de l’illustre défunt, arrivait tout à coup un ordre de la cour défendant de faire publiquement l’éloge de Descartes. En 1671, l'archevêque de Paris, François de Harlay, l’implacable ennemi de Port-Royal, déclarait à la Faculté de théologie

1. Fragments, etc., De la persécution du cartésianisme en France, p. 297-332.— 2. Ibid., p. 299.

de l’Université 1 que le Roi n’entendait pas qu’on enseignât des nouveautés, et il était nettement expliqué que ces nouveautés consistaient à ne pas reconnaître la matière première d'Aristote et les formes substantielles ou accidents qualifiés d’absolus qui devaient exister sans substance.' Aussi cette même année, un décret de la Faculté de théologie proscrivait la philosophie cartésienne dans cette S >rbonne à laquelle Descartes avait dédié ses Méditations. Fidèle protecteur des vieux abus, le parlement de Paris abait prendre en main l’atraire et condamner sans façon le vainqueur du scepticisme, du matérialisme et de l’athéisme. C’est alors que deux hommes de génie, qui étaient aussi des hommes de cœur, se portèrent, chacun à leur manière, à la défense de la liberté et de la raison On connaît l’arrêt burlesque de Boileau, mais on connaît moins l’admirable mémoire d’Arnauld1 qui, sans adopter toutes les opinions de Descartes, considérait sa doctrine comme aussi glorieuse à l’esprit humain que favorable à la cause du christianisme. Tout lut inutile : à défaut du parlement, le conseil du Roi se mit de la partie et prodigua les interdictions. Dans l’Université d’Angers, quelques prêtres courageux osèrent continuer à démontrer la spiritualité de l’âme et l’existence de Dieu à la façon de saint Augustin et de Descartes : un arrêt du conseil, du 30 janvier 1675, éclata sur le collège d’Anjou3. Il fallut bien se soumettre, depuis la savante

1. Fragments, elc., p. 300. Voyez aussi un recueil précieux, publié par l’Université en 1705 : (Juadam reerntiorum philosophurum, et prasertim Cartesii, propusitiones damnat.r ac prJtibitæ, p. 15-18.

2. Ibid., p. 505-317, et le Boileau de Saint-idarc, L 111, p. 117.

3. Nous avons raconté toute cette affaire en délad’daprès des pièces authentiques, itnd., p. 317-327.

et pieuse congrégation de Saint-.Maur * et celle de Sainte -Geneviève *, jusqu'à l’Oratoire, à qui le saint cardinal de llérulle et des hommes tels que le P. de Condren et le P. Gibieuf avaient recommandé Descartes presque à l’égal de saint Augustin. En 1678, après une vaine mais honorable résistance, l’Oratoire fut contraint de courber la tête, de faire descendre de leurs chaires ses plus habiles professeurs, tous entachés de cartésianisme, et de signer un acte général de soumission dont voici quelques passages’. «On ne doit pas s’éloigner de la physique d’Aristote pour s’attacher à la doctrine nouvelle de M. Descartes que le Roi a défendu qu'on enseignât pour de bonnes raisons. L’on doit enseigner que l’étendue n’est pas de l’essence de la matière; qu’en chaque corps naturel il y a une forme substantielle réellement distinguée de la matière; qu’il y a des accidents réels et absolus qui peuvent être sans aucun sujet, etc. » En 1680, le jésuite Valois, sous le faux nom de Louis Delaville, publia les Sentiments de Descartes touchant l'essence et les propriétés du corps , opposés à la doctrine de l'Église et conformes aux erreurs de Calvin. S’adressant à l'assemblée des archevêques et évêques de France, le bon Père leur disait * : « Messeigneurs, je cite devant vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs ; je les accuse d’être d’accord avec Calvin et les calvinistes sur des principes de philosophie contraires à la doctrine de l’Église... Vous ne hasarderez rien à vous servir de votre autorité ; le Saint-Siège approuvera tout ce que vous ferez, et j’ose dire aussi que

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