‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 129 sur 143 · Ibid., p. 326. — 4. Ibid , p · texte numérisé non relu

Ibid., p. 326. — 4. Ibid , p

le Roi a déjà fait connaître non-seulement ce qu’il attend de vous, mais ce que vous pouvez attendre de lui... » Enfin, en 1689, comme pour porter le coup de grâce au cartésianisme et prêter main-forte à ses oppresseurs, Huet mettait au jour la Censura philosophix cartesianæ, où l'érudition et le bel esprit, soutenus d’une latinité élégante, étaient mis au service d’inimitiés puissantes et victorieuses. Tout ce qui détestait la philosophie, tout ce qui était dévoué aux jésuites et à la cour, tout ce qui applaudissait à la révocation de l’édit de Nantes, ne manqua pas d’applaudir au livre de l’évêque d’Avranches. Ce fut comme un concert d’admirations intéressées et serviles, parmi lesquelles on remarqua le silence désapprobateur de Bossuet, à qui nulle considération humaine ne put jamais arracher un mot contre Port-Royal et contre Descartes. Ainsi qu'Arnauld1, Bossuet ne faisait aucun cas de l’ouvrage de Huet'etil défendit constamment le cartésianisme dans sa méthode et dans son esprit général, sans prétendre que Descartes ne s’était jamais trompé, et en séparant soigneusement le maître de quelques-uns de ses disciples. C’est à la lumière de ces circonstances qu’il faut apprécier la conduite de Leibniz.

L’orage grondait déjà sur le cartésianisme quand Leibniz était encore à Paris, en 1675 ; il ne fit que s’accroître jusqu’à la fin du siècle1. Que devait faire, je

1. Études sur Pascal, première préface, p. 15. — 2. Ibid , p. 20.

3. En 1691, l’Université de Paris, sur l’ordre du Roi, interdit d'enseigner les propositions suivantes évidemment imputées à Descarlcs : I. 11 faut se détaire de toutes sortes de préjugés et douter de tout avant que de s'assurer d'aucune connoissance. — 11. Il faut douter s’il y a un Dieu jusqu'à ce qu'on en ait UDe claire connoissance. — III. Nous ignorons si Dieu ne nous a pas voulu créer de telle sorte que nous

vous le demande, un philosophe tel que Leibniz? L’intérêt de la philosophie menacée ne lui commandait-il pas de se joindre à Arnauld et à Dossuet et de défendre avec eux la mémoire d’un grand homme indignement calomnié, tout en faisant ses réserves sur quelques points de physique et de métaphysique ? Loin de là ; le culte du succès, la complaisance naturelle pour la puissance, et une triste jalousie le jetèrent parmi les adversaires déclarés de Üescartes.

Il n’y a pas en efTet, une accusation dirigée contre le cartésianisme que Leibniz n’ait reprise pour son compte et qu’il ne se soit appliqué à fortifier et à étendre : il n'a pas même ici l’honneur de l’invention. On s’imagine que Leibniz est le premier qui, dans son cabinet de Hanovre, découvrit le vice de la théorie cartésienne de la matière et la dénonça au monde savant ; mais c’est là un rêve que dissipe la moindre connaissance des faits : nous l’avons vu, l’étendue comme attribut essentiel de la matière était depuis longtemps en France l’objet des attaques les plus passionnées ; c’était même là le. grand crime de la philosophie de Descaries. 11 en est de même de beaucoup d’autres accusations, qui déjà traînaient dans les déclamations de la Compagnie

soyons toujours trompés dans les choses mêmes qui paraissent les plus claires. — IV. En philosophie, il ne faut pas se mettre en peine des conséquences fâcheuses qu'un sentiment peut avoir pour la foi, quand même il paraîtrait incompatible avec elle ; nonobstant cela, ii faut s’arrêter à cette opinion si elle semble évidente. — V. La matière des corps n'est rien autre chose que leur étendue, et l’une ne peut être sans l’autre. — VI. il faut rejeter toutes les raisons dont les théologiens et les philosophes se sont servis jusqu'ici arec saint Thomas pour démontrer qu'il y a un Dieu. — En 1693, la Sorbonne interdisait de nouveau à tous ceux qui dépendaient de sa juridiction « ne novitatibus studeant aut ah Aristoielica doctrine deüeclant. * Qu&dam rcccntioTum philosophorum, etc., p. 33-35.;'

et que l’autorité elle-même avait introduites dans ses arrêts. Dans une lettre à l’abbé Nicaise, qu’on s’empressa de publier f, non-seulement Leibniz épuise sur Descartes toutes les rigueurs de la critique, mais, lui protestant et qui même comme tel avait besoin d’indulgence, il jette des ombres sur la sincérité de la religion de Descartes, il lui reproche d'étouffer le sentiment de la sagesse divine en supprimant la recherche des causes finales, il lui impute d’avoir inventé le spinozisme en disant à mots couverts que tout ce qui arrive est nécessaire, que ce qui n’arrive point est impossible et qu’il n’y a ni choix ni providence, comme Hobbes et Spinoza le disent clairement, « en sorte, conclue-t-il, qu’il est de l’intérêt de la religion et de la piété que cette philosophie soit châtiée. » En vérité le P. Valois n’allait pas plus loin dans son appel au clergé de France. Aussi Régis, dont on venait d’interdire les conférences, tout suspect qu’il était lui-même, ne peut retenir un cri d’indignation, et, dans une pièce trèssolide et trop peu connue, il réfute péremptoirement toutes les assertions de Leibniz : à son tour il l'accuse hautement de travailler depuis longtemps à établir sa réputation sur les ruines de celle de Descartes. Quand parut le livre de Huet, Leibniz s’empresse de lui en faire des compliments outrés par l’abbé Nicaise ; il lui

1. Elle fut insérée dans le Journal des Savants de l’année 1097. Elle a été depuis recueillie par Dutens, t. Il, p. 245. On la trouvera plus étendue et plus complète dans nos Fragments de philosophie moderne, 2* Partie, Correspondance de Leibniz et de l'abbé Nicaise, p. 144, etc. La réclamation de Régis est intitulée : Réflexions d'un anonyme sur une lettre de Jf. Leibniz écrite à M. l'abbé Nicaise. Voyez Dutens, t. U, p. 246. La réponse de Leibniz est assez faible : il recule sur plusieurs points et change de ton, ibid., p. 249, etc.

offre des notes, selon lui curieuses, pour mettre plus en lumière les emprunts que Descartes a faits à ses devanciers, et Huet le remercie fort de cette agréable promesse « d’une liste des pilleries de M. Descartes * ».

Comme si ce n’était pas assez de fournir des armes aux ennemis du cartésianisme, Leibniz cherche à ébranler ses amis les plus fidèles et les plus autorisés. Il s’efforce d’intéresser la foi de Bossuet à abandonner une philosophie qui, en faisant de l’étendue l’essence de la matière, était incompatible avec le mystère de l’Eucharistie1 2 3, insinuant, sans oser le soutenir ouvertement, que la force substituée à l’étendue se prête mieux à expliquer l’inexplicable mystère ! De même il essaye d’attirer Malebranche dans son parti et de l’enlever à Descartes en lui rappelant qu’il a lui-même trouvé bien des imperfections dans sa doctrine, qu’il est donc possible d’en trouver bien d’autres encore ; ce qui est trèsvrai, pourvu qu’on le fasse sans esprit de dénigrement. Aussi Malebranche ne se laisse pas séduire à des critiques qui semblaient venir à l’appui de l'autorité égarée, et il répond nettement à Leibniz : • Je ne crois pas bien des choses que vous dites de M. Descartes. Quoique je puisse démontrer qu’il s’est trompé en plusieurs endroits, je vois clairement, ou je suis le plus stupide des hommes, qu’il a eu raison dans certaines choses que vous reprenez en lui*. »

Nous pensons comme Malebranche, comme Bossuet, comme Arnauld, comme Régis: Leibniz a sans doute

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