‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 130 sur 143 · Fragments, etc., ibid., p · texte numérisé non relu

Fragments, etc., ibid., p

2. Œuvres de Bossuet, édit, de Versailles, t. XXXVII, p. 497.

3. Fragments, etc., Correspondance de Malebranche et de Leibni:, p. 233.

relevé plus d’une erreur dans Descartes, mais il a manqué à toute générosité comme à toute justice par le triste rôle qu’il a pris au milieu d’une persécution qui aurait dû le révolter, et cette tache pèsera toujours sur sa mémoire.

Il faudrait un volume pour apprécier avec une juste étendue la polémique de Leibniz sur la philosophie de Descartes. Déjà nous nous sommes expliqué sur les principaux points de cette polémique' ; nous avons fait voir que Leibniz n’a pas compris le vrai caractère et la portée du doute cartésien; qu’en voulant porter à sa perfection syllogistique la preuve cartésienne de l’existence de Dieu, Leibniz l’a gâtée en y introduisant un paralogisme manifeste ; qu’en bannissant de la physique la recherche des causes finales, Descartes ne l’a nullement bannie de la métaphysique et de la morale, et qu’il l'a mise seulement à sa véritable place; que, loin de nier la liberté, il l’a parfaitement établie et dans l’homme et dans Dieu, qu’ainsi l’homme et le Dieu de Descartes ne sont ni l’homme ni le Dieu de Spinoza ; qu’il est donc aussi contraire à la logique qu’à l’histoire de prétendre que le spinozisme est le cartésianisme poussé à ses légitimes conséquences, et qu’au contraire les deux systèmes diffèrent essentiellement. Il ne nous reste, ce semble, à examiner qu’une seule et dernière accusation, mais la plus importante de toutes, celle que Leibniz a tant répétée, à savoir : que Descartes, en prenant l’étendue pour l’attribut essentiel delà matière, s’est entièrement mépris sur la nature de la matière et sur celle de toute substance, et que c’est la force qui

1. Voyez U leçon précédente, et Fragments de philosophie moderne,

• Partie, Défense de Descar lis contre lis critiques de Leibniz.

est l’essence de toute substance, matérielle ou autre. Il y a là tant de vrai et tant de faux mêlés ensemble, que pour bien les démêler il faut y apporter une grande attention.

D’abord, après tout ce que nous avons dit, il doit être maintenant reconnu que ce n’est pas Leibniz qui le premier a signalé ce qu’il peut y avoir d’inexact ou d’incomplet dans la théorie cartésienne de la matière. Dans tout le camp opposé à Descartes, il était passé en axiome que l’étendue toute seule ne constitue pas la matière, et qu’à l’étendue il est nécessaire d’ajouter quelque autre chose encore qui lui donne la forme, l’organisation, la réalité et la vie, le fameux principe d’individuation, la forme substantielle de la scolastique péripatéticienne. C’était là en effet le tort de la physique de Descartes d’avoir fait main basse, dans son premier mouvement, sur toute la physique de l’école, et, sans prendre la peine de faire les distinctions nécessaires, d’avoir rejeté à la fois les formes substantielles ainsi que les qualités occultes, pour admettre seulement dans les corps les qualités perceptibles aux sens, et en ne laissant à la matière qu’une pure étendue incapable d’expliquer la disposition de ses parties, la moindre de ses formes, le moindre de ses changements intérieurs ou extérieurs, sinon au moyen d’une impulsion étrangère. Jusque-là rien que de vrai, mais aussi rien de nouveau dans la polémique de Leibniz. Mais Leibniz a été plus loin : le premier ou l’un des premiers *, il a essayé de déterminer la nature

1. Nous disons • le premier ou l’un des premiers, » car Leibniz a eu plus d’un précurseur, entre autres François Glisson, célébré médecin anglais du dix-septième siècle, né en 1597, mort en 1677, le plus

de la forme substantielle, et il l’a expliquée par la force. La force attribuée à la matière, comme principe ingrand disciple d'Harvey, auteur de plus d’une Importante découverte en anatomie et en physiologie, et qui a touché profondément & la métaphysique et & toute la philosophie naturelle par son Traclatus de nalura substantif energetica seu de cita naturæ ejusque tribus primis faeultatibus, etc., gros in-4*, publié à Londres en 1672. Glisson était président du collège de médecino de Londres et un des membres les plus anciens de la Société royale. Est-il possible que Leibniz, qui en 1675 passa quelque temps i Londres et fréquenta la Société royale et la plupart des hommes célébrés du temps, n’ait pas connu Glisson ou du moins son livre où était agitée avec tant de force et d’originalité la question de la nature de la matière que Leibniz avait trouvée et laissée en France & l'ordre du jour? Quoi qu'il en soit, il est certain que la théorie de la substance, que Leibnitz donne comme sa découverte capitale en philosophie, qu'il n’a publiée qu’en 1691 et 1694 et dont il n'a parié à qui que ce soit avant 1686, c'est-à-dire neuf ou dit ans après la mort de Glisson , est déjà tout entière dans l’ouvrage de ce dernier, imprimé en 1672. Descartes avait trouvé la circulation du sang dans Harvey, il le dit et part de là. Leibniz a-t-il aussi trouvé la monadologie dans Glisson? II ne le dit point; elle y est pourtant, et exposée d'une telle façon que nous ne voyons guère ce que Leibniz a eu besoin d’y ajouter d'essentiel, car tantôt elle y est renfermée dans la juste mesure où nous l'acceptons, tantôt et le plus souvent elle s’y montre extrême, abolue, systématique, telle que Leibniz l’a présentée. Le style de Glisson est, il est vrai, dur, hérissé, scolastique, mais il est net et précis, et le livre est fort bien ordonné. Il est à remarquer que Descaries y est à peine nommé et pour y être réfuté dans sa théorie des lois du mouvement. C'est Bacon, c'est Harvey que l’on cite toujours; il est fait aussi mention de quelques philosophes italiens contemporains, tels que Zabarella, Basso, Campanella ; mais le philosophe que Glisson célèbre le plus et qu’il déclare prendre pour guide en métaphysique, sans toutefois juter sur sa parole, qurm pree aliis mihi ducem in rébus metaphgsicis tlegi, sed non juratus in verbamagistri (cbap. I, p. 3), est Suarès, qu’il nomme Suarius et dont il cite fréquemment les Disputattones metaphysicæ. Bornons-nous à faire connaître ici les principes les plus généraux de ce curieux traité. — Tout être est soi et tire de soi toute sa manière d’être, sa destinée, sa vie. Chaque être contient sa nature essentielle et sa nature énergétique; l’une qui est le fond de l'étre même, sa substance, l'autre qui est la force par laquelle il entre en action et se développe: inlemum substantif prineipium a quo facultates et operatitmes essmtiates proxtme dimanant, chap. H, p. 11. Voilà les deux principes essentiels de tout être: réunis, ils constituent l'être réel; divisés, ce ne sont plus que des abstractions, des conceptions incomplètes qui ,

terne de l’organisation des corps, de leur unité et de leur vie, comme déjà elle était attribuée à l’homme

comme telles, diffèaent: Du* parte» eisentialet inter te différant ut duo inad,rquati conceptus, chap. n, p. 1 1 , et chap. vi, p. 77. Dans la matière, il y a plusieurs conceptions qui divisées sont incomplètes et réunies constituent la matière réelle. Qu’esl-ce, en effet, que la substance de la matière considérée sans sa puissance ? Une telle substance purement passive serait apte à prendre toutes les formes, mais n’en prendrait aucune, faute d’une force, d’une énergie causatrice causalilas, qui l’actualise, lui donne, au lieu d'une nue-existence, une existence propre et déterminée, la forme et tous ses modes. Ces divers points de vue, qui isolés sont incomplets, s’appliquent tous à la même chose, qu’ils expriment différemment : Usée nomina varios materiæ conceptus inadæquatos referont , et eamdem licet rem non (amen eodem modo représentant , chap. vit, p. 95. 11 est aisé de montrer les ressemblances de la matière et de l’esprit, il est difficile d’en découvrir les différences; la matière et l’esprit ont tous deux leur essence, leur substance fondamentale, et leur nature énergétique, leur force; on ne peut leur trouver de différence qu’en arrivant à la molécule matérielle: Malena existit, similiter ut spiritus : ilia subsislil, hic pariter: ilia natura energetica gaudet, hic itidem.... Qu.rrimut ergo udhuc estentialem differentiam inter materiam et spiritum; sed nulla apparet, donee reçu rramus ad molem subslantialem, chap. vu, p. 98. Glisson s'efforce donc de construire molem tubslantialem, sans sortir de l’essence et de la force, mais il n'y parvient pas plus que Leibniz et se paye de faux-semblants. Tout être a deux parties, l une fondamentale, l’autre énergétique ; mais celle division n’est pas fondée sur la nature même de la chose, elle est seulement rationnelle, sans être pourtant dépourvue de réalité : Natura substanlialit, ut dixi, distinguilur in fundamentalem et energeltcam; membra rero dividentia in substantia in généré neque realiter, neque ex parte rei, sed tantum ratione cum fundimento in re différant, chap. xiu, p. 187. Toute substance est simple, bien que composée aux yeux de la raison d'une essence fondamentale et d’une puissance active. Rien de mieux pour les substances spirituelles, où la simplicité seule est réelle et la composition est une pure distinction de la raison ; mais , dans les substances matérielles, Glisson est plus mal à son aise, parce que la composition n'est plus là un point de vue de la raison, mais la réalité même. Or, comment faire un composé réel avec des substances essentiellement simples? Il faut soutenir que la réunion de parties simples suffit à produire un composé corporel ; c'est aussi ce que prétend Glisson : Compnsitum ipsum dividitur «n parles simplices quæ unitse efficiunt compositum, ibid., p. 189. Glisson le prétend, il l’affirme une fois pour toutes, mais il ne le prouve pas, et même il se garde bien d’instituer à cet égard une discussion véritable. Leibniz a fait comme

comme principe de son activité volontaire et libre, voilà le titre véritable de Leibniz. Ce titre, obscurci par le temps et comme perdu sous l’amas d’hypothèses qu’on y avait mêlées, a été retrouvé de nos jours, remis en honneur et en lumière par un de nos compatriotes, bien digne de servir d’interprète à Leibniz, M. de Biran, dont je ne puis prononcer le nom sans une émotion respectueuse, quand je songe à ce que je lui dois et à tous les services qu’il a rendus à la philosophie française' 1

Malheureusement Leibniz ne s’est pas contenté de

Glisson ; l’un et l’autre ont arbitrairement tranché le noeud de la difficulté dans l’impuissance de le résoudre. 11 est impossible, en effet, de prouver qu’avec des éléments simples, inétendus, par conséquent invisibles et intangibles, on forme un composé étendu qui soit ou même seulement paraisse visible et tangible. F.n partant du principe des substances considérées comme simples et comme des forces, Glisson est arrivé au même résultat que Leibniz, à savoir: que toute substance est solitaire, et que sa puissance énergétique la rend capable de perception, d'appétit, de mouvement, sans avoir besoin du concours d’une autre substance. Elle se développe spontanément par l’énergie qui est en elle, elle se suffit et ne cherche rien hors" d’elle. Par la perception, l’appét't et le mouvement, elle atteint tout, embrasse tout sans sortir d’elle même; dans un sens on peut dire qu’elle est en communication avec toute la nature, et dans l’autre on peut dire aussi qu’elle ne se communique point et que rien ne se communique à elle : Acquiescit natura in se.... sibi complacet in determinata entitate quam noria est et extra eom nihil quærit.... quee completio est sufficiens fundamentum neyationis uninnis cum omni alio.... cnmmunionem terminatam totius natura? fcederatæ in se ipsa dicit simulque extra se omnem unionem et communionem negat. Inclusive est confivderalio delinila totalis et positiva: exclusive est negatio fœderationis cum quavis natura aut supposito extraneo ; cbap. r, p. 54. Ainsi la monadologie a conduit aussi Glisson à l’exclusion de toute action réciproque des substances les unes sur les autres, c’est-à-dire aux causes occasionnelles et à l'harmonie préétablie.

1. Œuvres de M. de Biran, t. I, Exposition de la doctrine philosophique de Leibnix, p. 303-360. Sur M. de Biran, voyez l’introduction en tête de ses Œuvres, et Fragments de philosophie contemporaine, p. 302-340.

joindre ia force à l’étendue pour constituer la matière: par un excès contraire à celui qu’on reprochait justement à Descartes, il a prétendu que la force est l’essence môme de la matière, qu’il n’y a rien de plus dans la matière, et que l’étendue n’est qu'une apparence. Ici commence l’exagération et le point incertain du système ; mais ce point-là, remarquez-le bien, est précisément le système lui-même, la grande réforme de la philosophie, annoncéeavectantd'éclaten 1694 , de Prime philosophie emendatione et notions substanlie. Selon nous, cette réforme a grand besoin d’être elle-même réformée, ou du moins tempérée. Nous admettons sans hésiter que la matière n’est pas tout entière dans l’étendue, mais nous doutons que la matière soit tout entière dans la force. Et nous en donnons cette raison bien simple, c’est qu’à ce compte, il n’y a plus d’étendue réelle, plus de solide, c’est-à-dire plus de corps à proprement parler ; ce ne sont plus là que des noms qu’on peut bien laisser au vulgaire, mais qu’il faut rayer du dictionnaire de la philosophie.

Il y a longtemps que nous avons pris la liberté de soumettre cette objection à M. de Biran lui-même 1 ; nous

1. Dès le début de notre enseignement, malgré l'autorité de M. de Biran et de Leibniz, nous nous sommes rerusé a absorber la perception de l’étendue dans le simple sentiment de la résistance, comme plus tard à confondre l'idée de cause et de force avec celle de substance. Premiers essais, Analyse de I® connaissance sensible, p. 232: * Leibniz dit très-bien que l'étendue est une continuité de résistance. Mais le principe de causalité tout seul ne peut pas donner la continuité de la résistance; il dit résistance, encore résistance, toujours résistance, mais il ne dit pas, il ne peut pas dire: résistance ici, là, sur ce puint, sur cet autre; car ici, là, impliquent la notion de l’étendue, de telle ou telle portion de l’étendue. » Ibid., p. 236: • Que le principe de causalité intervienne, la sensation nous devient le signe d’une existence qui n’est pas la nôtre, d’un non-moi.... Mais quel est

la soumettons encore aujourd'hui à ceux qui seraient tentés, en plein-dix-neuvième siècle, de renouveler la monadologie.

La monade, c’est la force ayant le pouvoir d’entrer par elle-même en action ; et diverses monades ou forces agrégées entre elles composent le phénomène de l’étendue et figurent ce qu’on appelle la matière. A cela nous répondrons qu’elles la figurent peut-être, mais qu’elles ne la constituent point. Vingt mille monades inétendues ne peuvent composer un atome d’étendue,

ce non-moi T Quelle est cette cause extérieure différente de la cause interne que nous sommes? Le principe de causalité n'en dit rien, et sans un autre principe nous n'aurions jamais connu le non-moi que comme un assemblage de causes quelconques qui résistent à notre activité et qui modifient de différentes manières notre sensibilité, le système de Fichte et celui de mon savant ami, U. Maine de Biran, seraient de la vérité la plus rigoureuse. Il faut qu'un principe nouveau intervienne, s’ajoute à la sensibilité et au principe de causalité pour augmenter la connaissance sensible, car, si vous y prenez garde, vous verrez que c’est l'étendue qui est à vos yeux le vrai caractère spécial du monde extérieur. Or, on peut donner à ce nouveau principe qui nous manifeste l'étendue tel nom que l’on voudra: à l'exemple de Reid, appelons-le perception. • Ibid., p. 256: « Leibniz, en rappelant la notion de substance & celle de cause, a-t-il gardé une parfaite mesure? Certainement la substance ne nous est révélée que par la cause; par exemple, supprimez tout exercice de la cause et de la force qui est en nous, et nous ne sommes point pour nous-mêmes; c’est donc l’idée de cause qui introduit dans l’esprit l’idée de substance; mais la substance u’est-elle que la cause qui la manifeste? 11 faut alors distinguer la cause en acte de la cause qui n'est p is encore passée à l’acte, pour parler le langage d’Aristote accepté par Leibniz. Mais une cause qui n’est pas en acte n’est pas réellement une cause, et une cause en acte ne se suffit pas & elle-même ; elle suppose un fondement, un sujet, une substance. La puissance causatrice est l’attribut essentiel de la substance ; elle n'est pas la substance elle-même.... M. de Biran n’est-il pas tombé du cété où Leibniz inclinait ? En remettant la cause en lumieie, M. de Biran n’a-t-il pas laissé dans l’ombre la substance, comme en parlant sans cesse de la ■ olonté il a trop oublié la raison ? L’âme est plus profonde que tous ses attributs ; aucun d'eux ni tous ensemble ne la manifestent adéquatement; il reste toujours par delà tous les rayons eux-mêmes le foyer d'où ils émanent

et il répugne absolument qu’autant de zéros d’étendue qu’on voudra supposer constituent une étendue quelconque. Or, si des zéros d’étendue ne constituent pas l’étendue, comment la figureraient-ils ? Ils ne le peuvent, car l’apparence est ici déjà le signe et comme une partie de la réalité. D’autre part, selon Leibniz, l’espace n’est que le rapport des corps entre eux, d’où il suit qu’il n’y a pas non plus, à proprement parler, d’espace. Cependant tous les hommes croient avec Newton qu’il y a des corps, des corps étendus, pourvus de forces qui leur appartiennent ou ne leur appartiennent pas essentiellement, question réservée à la métaphysique, et ils croient que ces corps avec leurs forces sont et se meuvent dans l’espace. Voilà ce qu’admet et proclame le sens commun. Il s’agit, en bonne métaphysique, d’expliquer le sens commun et non de lui donner un démenti, comme le fait Leibniz ; car, au lieu de l’espace réel, il met une pure relation ; et au lieu de corps, au lieu d’une matière réelle, étendue et se mouvant dans l’espace, il met des monades, des forces simples et inétendues qui par elles-mêmes et par leurs rapports, quels qu’ils puissent être, sont radicalement incapables de constituer ni le continu limité que je touche, ni le continu indéfini ou infini que je ne puis pas ne pas concevoir, c’est-à-dire ni les corps qui sont dans l’espace ni l’espace qui les contient '.

Il n’y a donc plus d’espace, plus de corps, plus de matière ; il n'y a plus que de l’esprit dans l’univers.- Oui, sans doute, il y a partout de l’esprit, de la force, de la vie ; nous en sommes très-convaincu, ainsi que le

1. Voyez, sur la distinction des corps et de l'espace, la leç. VII, p. 352-353, et particulièrement Philosophie de Locke, le;. V.

genre humain ; mais, avec le genre humain, nous croyons aussi que sous les forces qui animent la nature et sous les lois qui y président, sous la vie universelle est cachée un inévitable et inexplicable fond que Platon et Aristote appelaient le je ne sais quoi indéfini et indéterminé , to h tetpov * , ayant l’étendue pour premier attribut, et attendant l'esprit, la force, le mouvement, pour revêtir successivement toutes les formes.

Leibniz a sans cesse prétendu que la force substituée à l’étendue fournit un argument décisif contre le spinozisme. Et, chose étonnante, Spinoza a invoqué cette même théorie au secours de son système. Bien avant Leibniz, ainsi que nous l’avons vu *, Spinoza avait reproché à Descartes d’attribuer l’étendue toute seule à la matière, tandis que lui attribuait aussi à la matière la puissance du mouvement, ce qui est bien la force leibnizienne. Mais savez-vous pourquoi il avait voulu cela ? C’est afin de n’avoir pas besoin de l’hypothèse de Dieu, d’un moteur étranger qui, seul en possession de la puissance motrice, la communique à la matière. Ainsi, n’en déplaise à Leibniz et à ses bons amis, le P. Valois et les métaphysiciens du conseil d’Etat de Louis XIV, le cartésianisme, en réduisant à tort la matière à l’étendue, prêtait du moins un fondement commode à l’argument de Platon et d’Aristote, constamment admis par l’école, qui, d’une matière étendue et inerte en soi, tirait la nécessité d’un premier moteur différent de la matière et du monde. Leibniz, quoi qu’il en dise, est donc bien moins platonicien et

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