‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 135 sur 143 · Do Vrai, ou Brao et nu Bien, leç. V · texte numérisé non relu

Do Vrai, ou Brao et nu Bien, leç. V

2. Explication des Marimes des Saints, in-12, 1697. La solide réfutation que Bossuet en a faite eit aussi de 1697, Instruction sur tes étals d’oraison, in-8*. Voyer. l’opinion do Leibniz sur cette grande controverse, Fragments de philosophie moderne, 2* Partie, Correspondance de Lribntset de l'abbé Niçoise, p. 166. etc.

en 1725. Mentionnons encore de Erudilione triplici, solida, super ficiara et falsa, 1692, 1707 et 1708; Fides et Ratio collalæ ac suo xi traque loco reddilx adversus principia /. Lockii, 1707 ; Vera et Cogr.ita omnium prima, sive de natura idearum, 1715; Virtutum christianarum insinuatio facilis , 1705 et 171 1 ; enfin une nouvelle édition de plusieurs écrits de Mme Guyon, des œuvres spirituelles de Fénelon et de toutes celles d’Antoinette de Bourignon, 19 vol. in-8°, 1679-1686. Après sa mort on a publié Pétri Poireti posthuma , in-4°, 1721, avec une notice sur sa vie et ses ouvrages. Le seul dont je veux encore vous entretenir un moment est une lettre très-curieuse, dans laquelle il donne une idée assez claire du mysticisme, énumère ses points de vue les plus essentiels, et conclut par une histoire ou du moins une nomenclature étendue des auteurs mystiques1. Poiret est en son genre un esprit assez solide, et qui dans ses erreurs mêmes sent encore la France du dix-septième siècle. En philosophie il a combattu Spinoza et Locke, et en théologie le socinianisme. Animé d’une vraie tolérance, il puise librement les belles et nobles pensées partout où il les trouve, dans les auteurs de toutes les communions, et chez les catholiques aussi bien que chez les protestants. Il tend à la pratique, il se propose le perfectionnement de l’âme, il est métaphysicien et moraliste, comme Fénelon et Mme Guyon, tandis qu’Amos, Van Helmont et Pordage sont plutôt des mystiques na-

1. Bibliotheca mysticnrum , Armtelod., 1708. Au milieu du livre est la lettre en question : Epùtola de principiis et eharacteribus quibus pr.rcipui ultimorum sÆCulurum ouctores mystici et spiritualee fuere imtructi. A la fin, des Armotatinnes etaddiliones , avec un Catalogus auctcrrum mystieorum.

turalistes. Poiret clôt le mysticisme du dix-septième siècle, comme Bayle le scepticisme de ce môme âge, comme Locke, Malebranctie et Leibniz en expriment et en résument l’empirisme et l’idéalisme.

Je vous ai montré l’opposition et la lutte de ces quatre écoles ; mais n’oubliez pas leur unité : elle est dans celle du grand mouvement que toutes ces écoles ont servi et propagé à leur manière. Toutes se lient les unes aux autres, toutes agissent les unes sur les autres. L’honneur de notre Descartes est de les avoir toutes inspirées et dominées. Hobbes et Gassendi tiennent à Descartes par leur polémique même contre lui ; Locke en vient directement, quoiqu'il s’en sépare; Malebranche le reconnaît pour maître; Spinoza lui est à la fois un disciple et un adversaire, et Leibniz est cartésien encore, malgré qu’il en ait, par tout ce qu’il doit au cartésianisme. D’un autre côté, Pascal et Huet ont les yeux lixés sur Descartes. Enfin More et Poiret partent de Descartes qu’ils abandonnent ensuite. Tous se supposent, se suscitent, se combattent, se développent réciproquement et forment un groupe indivisible : même temps, même esprit, avec les diversités nécessaires pour mettre en relief cette unité; même point de départ, sinon même but; enfin même langage et terminologie commune. On sent qu’ils sortent tous du même tronc qui porte bien des rameaux divers, et qu’avec toutes leurs différences ils appartiennent à une même famille dont le père est Descartes, ou plutôt l’esprit du dix-septième siècle.

Si cet esprit dure encore et pousse des rejefons jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, comme Berkeley et Wolf, par exemple, ces derniers rejetons n’ont pas

moins leur racine dans le dix-septième siècle, et c’est là qu’est leur vraie patrie. Il y a dans Berkeley comme un souffle de Malebranche, et Wolf est un écolier de Leibniz. L’esprit d'un siècle ne meurt pas et ne naît pas à jour fixe; l’esprit du dix-septième siècle n’a pas plus fini en 1700 que celui du dix-huifième avec l’année 1799. L’esprit d’un temps peut changer plusieurs fois dans un siècle, ou en embrasser plusieurs. En général, on peut dire que les premières années d’un siècle sont le prolongement et l’érho de celui qui précède, et qui achève de mourir en quelque sorte dans l’enfance indécise du siècle suivant. Aussi est-ce encore à l’esprit du dixseptième siècle qu’il faut rapporter le premier quart du dix-huitième, Alors finit véritablement le premier âge de la philosophie moderne, etcommenceson second âge, la philosophie du dix-huitième siècle proprement dite. Avant d’y entrer, jetons un dernier regard sur l’époque que nous venons de parcourir.

Remarquez que cette grande période de l’histoire de la philosophie s’est résolue comme d’elle-même dans la classification où sont déjà venus se ranger les systèmes de l’Inde et de la Grèce, de la Scolastique et de la Renaissance. Ici non-seulement même classification des systèmes, mais de plus même formation. L’idéalisme et l’empirisme se présentent d’abord; ils produisent assez rapidement le scepticisme, et c’est seulement quand le scepticisme a décrié le dogmatisme idéaliste et empirique que le mysticisme commence à paraître ou du moins à prendre une haute importance. Une philosophie n’est pas constituée tant qu’elle n’a pas tous ses éléments organiques, et elle n’a tous ses éléments organiques que lorsqu’elle est en possession des

quatre grands systèmes que je vous ai fait connaître. La philosophie moderne a mis tout un long siècle à acquérir successivement les éléments qui lui sont nécessaires. C’est alors seulement qu’elle est constituée ; mais elle l’est enfin; et à moins qu’il ne survienne quelque grande catastrophe, il faudra bien que les principes qu’elle porte dans son sein reçoivent leur entier développement.

Dès lors aussi elle n’est pas moins bien constituée extérieurement. Au quinzième et au seizième siècle, la philosophie moderne n’avait qu'un seul foyer, ou du moins elle avait un foyer principal, l’Italie. C’est en Italie, en effet, que la philosophie de la Renaissance s’est montrée avec le plus d’éclat; les autres pays ne faisaient guère que la réfléchir. Mais au dix-septième siècle la philosophie a pour théâtre l'Europe entière, comme au moyen âge ; et comme au moyen âge aussi, la France a repris le premier rang. On lui doit en- effet celui qui est l’auteur de ce grand mouvement, qui l’anime et le soutient par des disciples et des adversaires dignes de lui. Si l'Italie y participe peu, l’Angleterre et la Hollande y fournissent un admirable contingentde nobles esprits. L’Allemagne n’a qu’un homme, mais cet homme est Leibniz. Or l’Allemagne, l’Angleterre et la France sont les nations qui représentent l’esprit nouveau et oui désormais sont maitresses des destinées du monde : elles assurent à la philosophie leur propre avenir.

Disons encore qu au moyen âge et sous la Renaissance la philosophie n’avait guère qu’une seule langue, et même une langue morte, la langue latine; il y avait bib.i déjà quelques exceptions au seizième siècle, mais

PHIL. nu DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. SCEPTICISME ET MYSTICISME. 517

au dix-septième c'est le latin qui est devenu l’exception : partout la philosophie commence à faire usage des langues nouvelles qu’elle régularise. Descartes, Pascal, Malebranche, Fénelon, Bossuet, Bayle, Leibniz ont à leur service cette admirable prose française, digne rivale de la prose grecque, et qui tend à devenir entre leurs mains la langue de la c'arté et de la précision en même temps que celle de l’élévation et de la grâce. Bacon et Hobbes écrivent souvent dans la langue de Shakspeare et de Milton; Cudworlh, Locke et Berkeley n’écrivent plus qu’en anglais. Le Hollandais Spinoza est réduit à la langue latine, qui se soutient dans le Nord et dans l’Allemagne encore un peu barbare, comme nous l’avons dit, et qui n’a trouvé ni sa langue ni sa littérature. Cependant Leibniz commence à écrire1 en allemand sur des matières philosophiques; il invite ses compatriotes à imiter son exemple, et Wolf le suit quelquefois.

Ainsi, à la fin du dix-septième siècle la philosophie moderne est constituée, je le répète, à l’intérieur et à l’extérieur; elle possède les quatre éléments qui font sa vie ; elle est à jamais implantée dans les trois grandes nations qui représentent la civilisation ; elles se sert des langues nationales qui en Europe la mettent en communication directe avec tous les hommes un peu instruits de chaque pays ; par là elle s’achemine à devenir un jour une puissance indépendante, universelle, presque populaire.

I. Voyez Leilmili's deulsche Srhriftcn, de M. Guhrauer, 2 vol. in-18, 1838-1840.

Entrée dans le second âge de la philosophie moderne, ou philosophie du dix-huitième siècle. L'induction, fondée sur une expérience constante, prévoit et annonce le retour des quatre systèmes que nous avons toujours rencontrés jusqu’ici. — Concordance de l'induction et des faits. Aperçu général de la philosophie du dix-huitième siècle : partout se montrent le semualisme, l'idéalisme, le scepticisme, le mysticisme; et partout ils se montrent dans l'ordre où nous les avons toujours vus. — Insister particulièrement sur l'école sensualiste otsur l’école idéaliste. — Sensualisme. C'est Voltaire qui a introduit en France la philosophie de Locke. Appréciation de ce qu’on peut appeler la philosophie de Voltaire. — Condillac. — Deux moments dans la philosophie de Condillac, l 'Essai su r l'origine des connaissances humaines et le Traité des sensations. — Helvétius. Le livre de l'Esprit. — Saint-Lambert. Le Catéchisme universel. — Idéalisme. Philosophie écossaise. Reid. Ses deux titres auprès de la postérité : sa méthode et la restitution de la puissance naturelle de l’esprit humain. — Philosophie allemande. Kant. Ses mérites, ses défauts. Contradictions de la Critique de la raison pure et de la Critique de la raison pratique. Principe des erreurs de Kant, fausse théorie de la conscience, considérée comme une simple modification de la sensibilité et comme telle reléguée dans le domaine de l’empirisme. Réfutation de cette erreur qui a corrompu à sa source la philosophie allemande. — Parallèle de Reid et de Kant. Leurs ressemblances et leurs différences. Destinée contraire des deux écoles écossaise et allemande : leur état actuel, l’une encore florissante, l’autre presque éteinte. — Suprêmes conclusions à tirer de l’histoire de la philosophie.

Nous avons parcouru, étudié dans toutes ses parties, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière, le premier âge de la philosophie moderne, son âge

héroïque en quelque sorte, qui s’appelle la philosophie du dix-septième siècle. Nous voyons maintenant s’ouvrir devant nous le second âge de la philosophie moderne, qui commence au dix-huitième siècle et l’embrasse dans toute son étendue, d'un bout de l’Europe à l'autre, jusqu’à la Révolution française et à ce monde nouveau qui en est sorti.

Êtes-vous curieux de savoir d’abord quel sera au dixhuitième siècle le sort de la philosophie, et quels systèmes vous allez y rencontrer? Nous vous dirons: Montez avec nous sur une de ces tours dont parle Bacon, qui, assises sur de solides fondements, et élévées à une juste hauteur, permettent au regard de découvrir et d’atteindre ce qui se cache encore dans le plus obscur lointain. Et ce n’est point ici à une hypothèse que nous vous adressons : non, c’est à l’induction, c’est-à-dire à la méthode la plus assurée, la plus légitime.

Nous vous avons exposé successivement toutes les grandes époques philosophiques; nous n’avons omis dans chacune d’elles aucune école importante, ni dans chacune de ces écoles aucun système célèbre, et l’histoire est constamment venue se résoudre dans les mêmes quatre systèmes, qui se tiennent étroitement sans se confon Ire, et se développent harmonieusement par leurs luttes mômes. Que manque-t-il donc pour que nous ayons le droit de convertir ce retour constant en une loi de l’histoire ?

Rappelez-vous par quels procédés et à quelle condition on obtient une loi dans l’ordre physique. Lorsqu’un phénomène se présente avec tel caractère dans telle circonstance, et que, la circonstance changeant, le

caractère du phénomène change aussi, on en conclut que ce caractère n’est point la loi du phénomène ; car le phénomène peut être encore, alors même que ce caractère n’est plus. Mais si ce phénomène se présente avec le même caractère dans une suite de cas nombreux et divers, et même dans tous les cas qui tombent sous l’observation, on en conclut que ce caractère ne tient pas à telle ou telle circonstance, mais qu’il est de l’essence même du phénomène. Voilà le procédé qui donne au physicien et au naturaliste ce qu’on appelle une loi. Quand l’esprit est en possession de cette loi, il la transporte du passé dans l’avenir et prédit que, dans toutes les circonstances analogues qui pourront avoir lieu, le même phénomène reparaîtra avec le même caractère. Cette prédiction, c’est l’induction : l’induction a pour condition nécessaire une supposition, celle de la stabilité des lois de la nature ; car ôiez cette supposition, admettez que la nature ne se ressemble pas à elle-même, la veille ne garantit pas le lendemain, l’avenir échappe à la prévoyance, et toute induction est impossible1. La supposition de la stabilité des lois de la nature est la condition nécessaire de l’induction ; mais, cette condition accomplie, l’induction, appuyée sur une observation suffisante, a toute sa force. Dans l’ordre moral, le même procédé sévèrement employé donne également au moraliste et au politique le droit de prévoir et de prédire l'avenir. Ici, étnnt données toutes les époques de l’histoire de la philosophie, qui sont autant d’expériences en ce genre, quand toutes

1. Voyez, sur le principe de la stabililé des lois de la nature comme condition de toute induction, Philo sopuia écossaise, leçon IV, p. 296.

ces expériences, si différentes qu’elles soient par les circonstances extérieures, nous ont toujours offert le même phénomène avec le même caractère, c’est-à-dire le retour constant des quatre systèmes, je le demande encore, que manque-t-il pour que nous ayons le droit de considérer ce résultat comme la loi même du développement de l’hi toire de la philosophie? Dira-t-on que l’observation repose sur un trop petit nombre de cas ? Mais nous avons commencé par l’Orient, et nous sommes parvenu à la fin du dix-septième siècle : nous avons traversé cinq grandes expériences, dont une seule embrasse douze cents ans L’observation repose donc sur un assez grand nombre de cas particuliers ; car elle embrasse tous les cas existants, et chacune de ces diverses expériences a présenté le même caractère, la division en quatre systèmes différents. Reste une seule condition à remplir, à savoir la supposition de la stabilité des lois de l’esprit humain, supposition aussi nécessaire ici que celle de la stabilité des lois de la nature. Mais à quel titre supposerait-on plutôt la nature semblable à elle-même, que l’esprit humain semblable à lui-même? C’est sur la supposition de cette ressemblance qu’est fondée toute la vie humaine. Vous supposez que l’humanité fera demain ce qu’elle a fait aujourd’hui, les circonstances étant analogues, comme vous supposez que la nature ne se lassera point de reproduire ce qu’elle a toujours produit. L’induction n’a pas moins d’autorité dans un ordre que dan3 l’autre. Ainsi, quand, après avoir rencontré, dans toutes les grandes époques de l’histoire de la philosophie, le même phénomène avec le même caractère, nous arrivons en présence du dix-huitième siècle, l’induc-

tion nous autorise à prédire que, si la nouvelle expérience que nous allons faire est étendue, développée, complète (car une expérience incomplète ne prouve rien), l'esprit humain, Adèle à lui-même, présentera les mêmes phénomènes philosophiques qu’il a offerts jusqu’ici, avec les mêmes caractères, et que la philosophie du dix-huitième siècle se résoudra encore en sensualisme, en idéalisme, en scepticisme et en mysticisme. L’induction porte incontestablement jusque-là; il n’y a plus qu’à soumettre cette légitime conjecture à une dernière et décisive épreuve, celle des faits.

Or, la plus légère connaissance des faits, l’étude la moins approfondie des systèmes philosophiques au dixhuitième siècle, suffît à prouver que la logique ne nous a point trompés, car les faits donnent précisément le même résultat que suggérait l’induction. 11 est aisé d’établir en effet qu’au dix-huitième siècle comme au dix-septième, comme à la Renaissance, comme au moyen âge, comme en Grèce, comme dans l’Inde, il n’y a eu que quatre systèmes fondamentaux, les quatre systèmes que vous connaissez.

Partout, il est vrai, règne le préjugé contraire. Le dix-huitième siècle est un si grand siècle que toutes les écoles se le disputent. En France c'est presque un dogme que le sensualisme est toute la philosophie du dix-huitième siècle. En Allemagne on cons.dère le sensualisme comme une mode française qui sert d’ombre au système fondamental, l’idéalisme, lequel semble composer à lui seul la philosophie allemande du siècle dernier. D'autre part, il ne manque pas de gens qui honorent ce siècle par un tout autre endroit, comme

ayant répandu et établi enfin dans le monde le mépris de tous les systèmes, le scepticisme. Écoutez aussi le disciple de Swedenborg : il vous dira que le dix-huitième siècle est l'avénement définitif de la philosophie divine. D'où viennent ces opinions si opposées? D’une raison très-simple : c'est qu’au lieu de s’élever au point de vue européen, chacun s’arrête d’ordinaire au point de vue de son pays. Mais un pays, quel qu’il soit, en Europe, n’est qu’un fragment de l’Europe, et n’y représente qu’un côté de l’esprit humain et des choses. Il est naturel que dans chaque pays domine un système particulier, et que tous ceux qui sont, pour ainsi dire, dans l’horizon de ce système ne voient pas au delà, et fassent l’Europe à l’image de leur patrie. Mais par cela même que dans chaque pays a dominé un système particulier, comme il y a plus d’un pays en Europe, on peut en conclure que nul système particulier n’a dominé dans la philosophie européenne au dix-huitième siècle, et que cette philosophie, considérée dans son ensemble et dans toute son étendue, est le triomphe d’une chose bien autrement grande qu’aucun système, à savoir la philosophie elle-même.

Oui l’Europe philosophique au dix-huitième siècle n’appartient qu’à la philosophie ; elle contient tous les systèmes, elle n’est absolument et exclusivement représentée par aucun d’eux. Je vais plus loin, et je dis que, si la philosophie générale de l’Europe comprend tous les divers systèmes qui brillent dans les divers pays de l’Europe, chacun de ces pays, pour n'être qu’une partie de la grande unité européenne, pris en soi ne laisse pas d’être aussi une unité plus ou moins considérable, et que cette unité particulière, si elle est

un peu riche et si l’esprit philosophique y a reçu un développement de quelque importance, présente encore, sous la domination de tel ou tel système particulier, tous les autres systèmes, obscurcis, il est vrai, mais non entièrement étouffés par le système vainqueur; de telle sorte que la philosophie de chaque grand pays de l’Europe est encore une philosophie complète, qui a s s quatre éléments distincts, parmi lesquels il en est un qui l'emporte sur les autres.

Il est certain qu’en France, au dix-huitième siècle, le système philosophique qui a fait le plus de bruit et jeté le plus d’éclat est celui qui fait tout venir des données sensibles ; mais il ne faut pas croire que les autres systèmes aient alors manqué à la France. Sans parler de l’ancien esprit cartésien, qui ne s’éteignit pas tout à fait parmi nous avec le dix-septième siècle, pent-on dire que le sensualisme ait régné sans contradiction dans le pays où écrivait Rousseau? Tous les écrits de Rousseau ne contiennent-ils pas, sous des formes plus ou moins sévères, un système prononcé de spiritualisme, la défense de la conscience, de la vertu désintéressée, de la liberté, de l’immatérialité et de l’immortalité de l’âme et de la divine providence ? Il suffit de rappeler la première partie de la Profession de foi du Vicaire savoyard. Un homme bien inférieur à l’auteur à' Émile comme écrivain, mais qui lui est très-supérieur comme philosophe, Turgot est aussi l’adversaire déclaré du sensualisme en morale comme en métaphysique. Ses Discours sur l histoire universelle et l’article Existence dans V Encyclopédie portent une empreinte un peu indécise, mais très-réelle, de sage et tempéré idéalisme. Quant au scepticisme, pour ne pas l’apercevoir

en Francp, au dix-huitième siècle, il faudrait oublier Voltaire. Qu’est-ce en effet que Voltaire ? Le bon sens un peu superficiel ; or, à ce degré, le bon sens mène toujours au doute. Aussi la philosophie habituelle de Voltaire consiste à n’épouser aucun système et à se moquer un peu de tous ; c’est le scepticisme sous sa livrée la plus brillante et la plus légère. Il est juste aussi de reconnaître que jamais le mysticisme n’a eu en France un interprète plus profond, plus éloquent, etqui ait exercé plus d’influence que Saint-Martin. Ses ouvrages, célèbres dans toute l’Europe, ont fait école parmi nous1 2.

Si en Angleterre vous ne voyez que Londres au dixhuitième siècle, vous n’y verrez guère que le sensualisme. Mais à Londres même vous trouveriez, à côté de Priestley, Price, cet ardent ami de la liberté, cet ingénieux et profond économiste, qui a renouvelé et soutenu avec éclat l’idéalisme platonicien de Cudworth *.

1. Né en 1743, mort en 1803, il a tour à tour publié des traductions ou imitations de Bôhme, ainsi que des écrits originaux. Voici ces derniers, ceux du moins que nous connaissons, dans l’ordre chronologique : Des Erreurs et de la vérité, Lyon, 1775, 1 vol. in-8”. — Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l’univers, Lyon, 1782, 2 vol. — L'Homme de désir, Lyon, 1790, 1 vol. — Lettre à un ami sur la Révolution française, Paris, an in. — Ecee Homo, 1 vol., Pans, an iv. — l.e nouvel nomme, Paris, 1 vol., an iv. — Éclair sur l'association humaine, Paris, an v. — Le Crocodile, poème épico-magique, Paris, an vu. — De l’Esprit des choses, 1801 , 2 vol. — Le Ministère de l’homme esprit, Paris, 1802, 1 vol. — OEuvres posthumes, Tours, 2 vol., 1807.

2. Hichard Price, né en 1723, mort en 1791. Liste de ses écrits philosophiques : Review of the principal Questions in Morals, London, 1758. Troisième édition, London, 1787. — four dissertations on Providence, onPrayer, etc., deuxième édition, 1768. — A fret Discussion of the doctrine of Materialism and philosophical Secessity in a correspondence belvienDr, Price and Dr. Priestley, by Dr. Priestley, London, 1778.

Si Price est presque seul en Angleterre, l’école écossaise tout entière est spiritualiste ; et ce ne sont pas des noms sans gloire que ceux des professeurs qui se sont succédé en Écosse dans les chaires d'Aberdeen, de Glascow etd’Edinburgh, depuis le premier quart du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours. En fait de scepticisme, il me suffira de vous nommer Hume, qui est toute une école *. Le mysticisme est aussi très-fiorissant dans la patrie de Pordage et de Jane Leade. Swedenborg, pendant son séjour à Londres, y a fondé une école mystique devenue une Église, qui compte de nombreux fidèles, qui a ses organes périodiques, et plusieurs chapelles.

Sans doute l’idéalisme règne au delà du Rhin. Tel est en effet le caractère général de la grande philosophie, née en 1781 à Kœnigsberg, et qui s’est développée avec un succès immense. Cependant l’idéalisme même

I. David Hume, né à Edinburgh en 1711 , mort dans U même ville en 1776. Lui-même dans son autobiographie (l/y mon Life) nous apprend que dans sa jeunesse, il passa plusieurs années en France dans une profonde retraite, & Reims et à la Flèche, de 1734 à 1737, et y composa son premier ouvrage, le traité sur la nature humaine, A trealise of liuman nature, bcing an Allempt to introduce the experimental méthode of reatoning inlo moral subjects, avec cet épigraphe de Tacite : Para lemporum félicitas, ubi sentire quæ velis et qux sentias dicere licet, London, 1739, 2 vol. in-8’. Cet ouvrage n'eut aucun succès C’est pourtant le fond des célèbres Recherches sur l'entendement humain, An Inquiry conceming human Understanding, qui parurent beaucoup plus tard, en 1751, quand l’auteur s'était déjà fait connaître par des Essais moraux, politiques et littéraires , publics en 1742. 11 mit encore au jour d'autres ouvrages, entre autres une Histoire naturelle de la nligion, avant do se consacrer à l'histoire d’Angleterre. Scs OEuores philosophiques ont été recueillies à part, en quatre volumes, à Londres en 1826. Il y a des traductions françaises de presque tous ses écrits, excepté du premier. En 1807, M. Rilchie a donné une Fie de Hume, 1 vol. in-8’, bien surpassée par l’excellent ouvrage de M. Durton, Life and corretpondcnce of Darid Hume, 2 vol. in-8*, 1846.

philosophie; du dix-huitième siècle. 527 n’a pas entièrement effacé les autres systèmes en Allemagne. Kant a trouvé une forte opposition dans plus d’un de ses compatriotes, dans Herder, par exemple, l’éloquent auteur de la philosophie de l’histoire, qui s’est élevé avec force contre le Criticisme*. Le seept cisme a eu son interprète, M. Schulze, le spirituel auteur d ’Ænisidème1 2 3 4. Aussi ingénieux et tout autrement profond, Jacobi* a combattu également l’empirisme et l’idéalisme, et il a renouvelé le scepticisme de Hume en en changeant radicalement le caractère au profit du sentiment et de l’enthousiasme; penseur original, écrivain de premier ordre, dont la renommée grandit après sa mort. Enfin y a-t-il eu en Allemagne depuis le cordonnier de Gôrliz, Jacob Bôhme, un mystique plus savant, et nous allions dire plus accompli que cet Emmanuel Swedenborg qui comprend en sa personne presque tous les mystiques antérieurs, et embrasse les trois points de vue essentiels sous lesquels s’est jusqu’ici montré le mysticisme, à savoir le mysticisme métaphysique et moral, le mysticisme naturaliste et le mysticisme allégorique * ?

1. Introduction a l’Histoire de la philosophie, leç. XI, p. 140.

2. Legrand outrage de Schulze est intitulé : • Ænesidéme, etc., avec une défense du scepticisme contre les prétentions de la Critique de la raison, 1792. » Fragments de philosophie contemporaine, Souvenirs d'Allemagne, Gœttingen, p. 88-89.

3. Frédéric-Henri Jacobi, né en 1743 à Dusseldorf, mort à Munich en 1819, auteur d’ouvrages célèbres parmi lesquels le traité : David Hume et de la foi, ou l'Idéalisme et le Réalisme. On ne connaît guère parmi nous ce noble esprit et ce noble cœur que parle roman philosophique de W'oidemar, traduit par Vanderburg, 2 vol. in- 12, an iv.

4. Né à Stockholm en 1688, mort à Londre; en 1772. Ses ouvrages sont innombrables. Voici les principaux : Emmanuelis Swedenborg ii opéra philosophica et mineralia, 3 vol. in-fol. , Drcsdae et LipSiæ, 1 734. — Prodromus philosophie ratiocinanlis de infinito et causa fmali creationis, deque mecanismo operationis animée et cor paris, Dresdæ

Cette revue très-incomplète suffit pour démontrer ce qu'il fallait établir, que, si dans chaque pays de l’Europe a dominé peut-être un système particulier, ce système n’a pourtant aboli nulle part les autres systèmes. Maintenant tirer de ces différents pays et rapprocher tous les systèmes analogues; mettez ensemble les systèmes sensualistes de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, puis les systèmes idéalistes, puis encore les systèmes sceptiques et les systèmes mystiques, et vous avez ainsi sur le théâtre de la philosophie européenne quatre grandes éco'es qui toutes les quatre se recommandent ; ar des services considérables, et offrent à l'impartiale postérité des noms presque aussi illustres les uns que les autres. Si d’ailleurs on recherche la partdechaque pays dans le travail général, on trouvera que la France et l’Angleterre représentent plus particulièrement le sensualisme et le scepticisme; l’Écosse et l’Allemagne le spiritualisme, à des degrés différents ; pour le mysticisme, il est un peu partout, et surtout en Allemagne.

Voilà l’incontestable résultat que donne l’observation: l’observation confirme donc la théorie. L'induc-

et Lipsiae, 1734, in-12. — Doctrina noræ Hierosolymx, in-4‘, Amstclod., 1763. — De Calo et ejus mtrahilibux , et de Inferno ex ejus a udilis et tisit, in-4”, Londres, 1758. — Veliciee sapientitr de amure conjugali : post quat sequuntur voluplatcx insanité de amore scortatorio, in-4*, Amstelod., 1768. — Vera cliristiana religio , continent tint venant theologiam noræ eeclexiæ, in-4*, Amstelod., 1771. — Il s’est formé k Londres, dès 1783, une société swedenborgienne qui a produit successivement de véritables congrégations religieuses, puissantes et accréditées. Le swedenborgisme est devenu une Eglise, la Nouvelle Jérusalem. Elle est répandue en Pologne, en Russie, en Amérique, en Afrique même, dit-on. Ede est reconnue en Suède. Une société établie à Tuhingen publie une édition complète de tous les ouvrages du savant théosnphe.

tion, appuyée sur l’histoire entière du passé, divisait d’avance la philosophie du dix-huitième siècle en quatre écoles, et nous avons trouvé qu’en effet cette époque de l’histoire de la philosophie se divise de cette façon. Cette division, qui en elle-même ne serait qu'un fait réel mais arbitraire, devient un fait nécessaire par son rapport à l’histoire entière qu’elle continue, et on peut dire qu’elle en exprime une loi.

Ajoutez que jusqu’ici nous n’avons pas seulement rencontré ces quatre écoles, mais que nous les avons toujours rencontrées dans un ordre qu’il importe de rappeler.

L’esprit humain, ainsi qu’une fidèle analyse * nous l’a enseigné, ne débute pas par la négation ; car, pour nier.il faut avoir quelque chose à nier; il faut donc avoir affirmé, et l’affirmation est le premier acte de la pensée. L’homme commence par croire, soit à ceci, soit à cela, et le premier système est nécessairement dogmatique. Ce dogmatisme est sensualiste ou idéaliste, selon que l’homme se fie davantage ou à sa raison ou à sa sensibilité, mais il répugne que l’on commence par le doute. Or, si le scepticisme présuppose Je dogmatisme, le mysticisme à son tour présuppose le scepticisme. Car qu’est-ce que le mysticisme ? C’est, disons-le encore une fois, le coup de désespoir de la raison humaine qui, après avoir cru à elle-même et débuté par le dogmatisme, effrayée ensuite et découragée, se réfugie dans le sentiment et dans la pure contemplation. Voilà le mouvement naturel des systèmes dans l’esprit humain. En concluant de l'esprit humain à son

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