Voyez U première de ces leçons
histoire, nous n’avons pas craint d’affirmer qu’ici encore l’histoire reproduirait ce que nous avait donné l’analyse; et la méthode expérimentale, toujours d’accord avec la méthode rationnelle, nous a montré partout, dans chacune des grandes époques de l’histoire de la philosophie, le sensualisme et l’idéalisme, le scepticisme et le mysticisme se développant réciproquement et dans un ordre presque invariable. Partout, sur le premier plan de chaque époque, nous Avons trouvé deux dogmatismes qui bientôt, entrant en lutte l’un contre l’autre, se blessent l'un l’autre, et finissent par évoquer le scepticisme ; celui-ci réagit sur eux à son tour et les modifie, en même temps qu’ils influent puissamment aussi sur sa marche et sur son caractère ; et c’est alors que paraît le mysticisme qui, né en quelque sorte de la peur du scepticisme et de la défiance de tout dogmatisme fondé sur la seule raison, s’écarte également de tous les deux, en s’y rattachant encore par la guerre même qu’il leur livre. Cet ordre constant du développement des systèmes, nous pouvons l’ériger en loi, au même titre que la division des systèmes en quatre classes ; et par conséquent nous pouvons prédire qu’au dix-huitième siècle non-seulement les mêmes systèmes se reproduiront, mais qu’ils se reproduiront dans le même ordre. En effet, si vous examinez attentivement les quatre grandes écoles qui se disputent la domination philosophique, sans jamais l’obtenir exclusivement au dix-huitième siècle, vous verrez qu’elles sont toutes les quatre entre elles dans le rapport que nous venons de déterminer. Il n’y a pas une école qui n’agisse sur les trois autres et n’en reçoive le contrecoup ; et c’est cette réciprocité d’action des diverses
écoles entre elles, qui constitue la vie philosophique de l’Europe.
Faites-vous donc une idée exacte de la véritable situation de la philosophie au dix-huitième siècle. Le siècle précédent s’était terminé partout, excepté en Angleterre, par le triomphe de l’idéalisme; l'idéalisme n’avait pas étouffé, mais il avait vaincu le sensualisme; et lui-même il s’était perdu dans ses propres fautes, dans les hypothèses sublimes et chimériques qui marquaient l’ascendant et amenèrent la ruine du cartésianisme. C’est alors que la minorité philosophique du dix-septième siècle, forte des fautes de la majorité, devint majorité à son tour; et le sensualisme, qui jusque-là ne comptait que de rares partisans, monta au premier rang, d’abord en Angleterre, puis en France, en sorte que vers 1740 Locke était le philosophe de toute l’Europe éclairée. Plus tard parut un autre idéalisme, celui de Rousseau et de Turgot, de l’école écossaise et de l’école allemande. Mais Rousseau est évidemment un opposant, un spiritualiste luttant avec énergie contre la philosophie sensualiste victorieuse, représentée par les encyclopédistes. De même Reid est un antagoniste de Locke et de Hume ; l’école écossaise est une protestation du bon sens permanent de l’humanité contre les extravagances de la majorité nouvelle ; car, retenez-le bien, on n'est jamais majorité impunément. Kant, c’est Reid en grand, c’est-à-dire encore un antagoniste de Locke et de Hume. Ainsi, tandis que le sensualisme du dix-huitième siècle était une réaction contre l’idéalisme du dix-septième, l’idéalisme de la fin du dix-huitième siècle est une réaction contre le sensualisme triomphant. Quant au scepticisme, essayez de
comprendre Hume sans Locke et sans Berkeley. En Allemagne, Schulze-Ænésidème et Jacobi-Hume supposent une école sensualiste et une école idéaliste puissantes et redoutables ; car leur scepticisme, surtout celui de Jacobi, tombe à la fois sur l'une et sur l'autre. Et par parenthèse, remarquez comme l’histoire est bien faite, comme l’esprit qui y préside fait toute chose en son temps avec poids et mesure, et amène les systèmes quand il est bon qu'ils arrivent: après les excès de lecole de Locke et la réaction excessive de l’idéalisme de Berkeley, le scepticisme était nécessaire, et c’est alors qu’il est venu en Angleterre dans la personne de Hume. D’un autre côté, en Allemagne et en France, Swedenborg n’a-t-il pas eu devant lui, comme un épouvantail, les abstractions mathématiques de Wolf, et Saint-Martin n’a-t-il pas été poussé à son mysticisme par l’ellroi que lui causaient et le scepticisme auquel il voulait échapper et le triste dogmatisme qu’il avait sous les yeux ? Il en est de même des autres mystiques allemands de notre Age. Je les connais assez pour vous le dire avec assurance1 : ce sont les enfants d’une époque blasée en fait de spéculation, les restes d’une philosophie découragée qui s’abjure elle-même. Tous ou la plupart ont été d’ardents dogmatistes, que la lutte et le mouvement des systèmes s’entre-détruisant l’un l’autre ont précipités vers le scepticisme, et qui ont cherché un asile, les uns, les plus sensés, sous la discipline régulière et bienfaisante de l’Église, les autres, dans un mysticisme hétérodoxe, arbitraire et chimérique. Mais
1. Voyez, par exemple, sur Frédérik Schlegcl et Franz Baader, Fragments de philosophie contemporaine, Souvenirs d’Allemagne, p. 55-62.
enfin tout ce mysticisme est né du désespoir de la raison spéculative, et on n’arrive au désespoir qu’après avoir passé par l’illusion. Tenons donc comme un point certain que non-seulement il y a eu quatre grandes écoles au dix-huitième siècle comme au dix-septième, mais que ces quatre écoles s’y sont développées dans l’ordre accoutumé : d’abord le sensualisme et l’idéalisme, puis le scepticisme, puis le mysticisme.
Tels seraient aussi le plan et les divisions d’une histoire de la philosophie du dix-huitième siècle, sur le modèle de celle que nous vous avons présentée de la philosophie du siècle précédent. Mais le temps qui s’enfuit nous interdit d’entreprendre un pareil tableau dans les amples proportions qu’il exigerait pour contenir quatre écoles si riches en systèmes et en personnages célèbres. Contentez-vous de la rapide mais fidèle esquisse qui vient de passer devant vous : elle marque au moins toutes les grandes lignes, elle fait comparaître tous les grands noms. La seule chose qui nous soit permise, dans les étroites limites qui nous pressent, c’est d’insister un peu davantage sur certaines parties de ce vaste ensemble qu’il vous importe de mieux connaître. Ainsi, qu’il nous suffise d’avoir bien constaté l’existence et le rôle du scepticisme et du mysticisme au dix-huitième siècle et de vous en avoir indiqué les principaux représentants, et employons, s’il vous plaît, le peu de moments qui nous restent à considérer de plus près les deux autres écoles qui constituent le fond de toute grande époque philosophique et occupent toujours et partout le premier rang, l’école sensualiste et Técole spiritualiste. Si le temps nous manque pour entrer dans l’analyse approfondie des systèmes, du moins
nous pourrons mettre sous vos yeux quelques figures illustres où se peint presque tout entière la philosophie de cette époque.
Vous le savez : Locke est le père de l’école sensualiste du dix-huitième siècle. Sa philosophie sortit de bonne heure du sol où elle était née ; elle passa vite en France et s’y répandit rapidement1, grâce surtout à l’influence toujours croissante de Voltaire.
Voltaire1 est un élève des jésuites, et il ne se défit jamais entièrement des impressions qu’il reçut de ses premiers maîtres, en philosophie ni même en littérature. La Société de Jésus manquait essentiellement de grandeur. A deux hommes près, Petau et Bourdaloue, elle n’avait rien produit d’éminent dans le cours du siècle. Son caractère distinctif était un bon sens un peu étroit qui lui faisait discerner et fuir les extrémités où tombe trop souvent le génie, sans aspirer ni atteindre à quoi que ce fût de grand en aucun genre : elle n’avait que des pensées médiocres qu’elle parait de son mieux des agréments d’un bel esprit assez mesquin. Son arme favorite était la plaisanterie, qu’elle ne maniait pas toujours très-heureusement. En défendant la liberté et même la raison humaine contre les excès sublimes de Port-Royal, elle ne sut opposer à la foudroyante dialectique de Pascal que les petits arguments et les petites épigrammes du P. Daniel. De même, au lieu de combattre solidement et gravement Malebranche, comme l’avaient fait Arnauld, Fénelon et Bossuet, elle
1. Nous puisons ici à notre aise dans notre Philosophi* srnsua-
LISTE AO DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 5* édition.
2. Né à Paris en 1694, mort en cette pille en 1718. La meilleure édition de ses œuvres est celle de Beuchot, en 70 vol. ln-8", avec une excellente table en deux volumes.
répondait à l’illustre auteur de la Recherche de la virilé par la plume émoussée du P. Dutertre, mal soutenue de l’intrigue et de la persécution*. Voltaire était trop jeune pour apercevoir les ressorts secrets que faisait jouer la Compagnie, et il entendait sans cesse autour de lui, au collège Louis-le-Grand, des critiques trop fondées sur la grâce irrésistible, sur la théorie des idées et sur la vision en Dieu, qui, assaisonnées de plaisanteries bonnes ou mauvaises, flattaient en lui cette passion innée pour le sarcasme qu’il devait porter si loin, et aussi, en satisfaisant son bon sens naturel, le détournaient de la haute et hasardeuse philosophie de Descartes et le préparaient à la philosophie de Locke.
Et puis le dix-septième siècle Unissait tristement. La révocation de l’édit de Nantes avait marqué le terme de sa vraie grandeur et inauguré sous les plus sombres auspices la décadence du siècle et du monarque. Dès lors on avait vu la majesté remplacée par l’étiquette, le génie par la médiocrité complaisante, la grande piété par une dévotion mesquine et souvent par l’hypocrisie. Cette déplorable fin d’une si admirable époque avait semé dans tous les esprits indépendants les germes d'une réaction qui devait avoir aussi ses excès. Voltaire, en quittant le collège, avait un peu fréquenté la société de Ninon, et là il avait rencontré la tradition subsistante de la minorité sceptique du dix-septième siècle*. Il commença par être un bel esprit frondeur. Pour convertir son humeur malicieuse en une opposition systématique, et lui inspirer la passion infatigable,