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Plus haut, leçon IX, p. 4S7, etc

môme, inventé aucun principe ni même aucun argument nouveau, général ou particulier. Ce serait prendre trop au sérieux ce charmant esprit, ce prince des gens de lettres, que d’en faire un métaphysicien, encore bien moins un métaphysicien original.

Voltaire, nous l’avons dit, c’est le bon sens superficiel. Incapable de longues réflexions, un instinct heureux le portait d’abord du côté du vrai. Il avait un sentiment trop vif de la réalité pour se payer d’hypothèses, et trop de goût pour s’accommoder d’une doctrine qui eût eu le moins du monde l’apparence pédantesque. Il ne lui fallait pas même de bien hautes conceptions, des spéculations très-profondes. La théorie des Idées de Platon, les démonstrations de l’existence de Dieu de Descartes, les vues de Leibniz sur l’essence de la matière, devaient lui répugner. Tout ce qui dépasse un certain point que peut atteindre d’une première vue un esprit prompt et juste, le surpasse. Son bon sens incline au doute. Le doute devient-il à son tour dogmatique, il l’abandonne ; il ne s’engage pas ; il craint le chimérique, et par-dessus tout le ridicule. Joignez à ces dispositions naturelles, accrues par son éducation, une âme naturellement amie du bien, quoique la passion et cette malheureuse vanité d’homme de lettres l’égarent souvent, vous vous expliquerez aisément l’admiration de Voltaire pour Locke, l’effet que produisit sur lui cette philosophie dès qu’il la connut, la chaleur qu’il mit à la propager, et l’admiration sincère que partout il montre pour l'auteur de l’Essai sur l'entendement humain. A son retour de Londres, Voltaire introduisit en France la physique de Newton et la métaphysique de Locke. Il n’ajouta rien à Locke et ne lui ôta rien, il lui

laissa ses qualités et ses défauts, ses vérités et ses erreurs.

Il avait trouvé ce qu’il lui fallait, une philosophie un peu mondaine, ennemie des abstractions, des chimères de toute sorte, pleine de faits, d’observations intéressantes et judicieuses, et sceptique sans excès. Il y avait assez de hardiesse pour plaire à cet esprit hardi, pas assez pour effrayer son bon sens. Voltaire fut donc, au moins dans ses premiers ouvrages, un disciple fidèle de Locke*.

Il n’avait alors en vue qu’une opposition modérée contre la philosophie du siècle qui venait de finir. Heureux s’il avait toujours gardé cette juste mesure, et s’il ne s’était pas laissé entraîner par le fanatisme de son parti et par ses écoliers devenus ses maîtres au delà de ses propres convictions !

1. Il pousse le bon sens jusqu’à relever quelquefois de l’excès dans Locke lui-même, et il fait de sages réserves sur la fameuse léfutation des idées innées. Voyez dans la Correspondance cette lettre de Voltaire à Frédéric : • Cirey, octobre 1737.... Locke, le plus sage des métaphysiciens que je connaisse, semble, en combattant avec raison les idées innées, penser qu'il n'y a aucun principe universel de morale. J’ose combattre ou plutôt éclaircir en ce point l’idée de ce grand homme. Je conviens avec lui qu’il n’y a réellement aucune idée innée; il suit évidemment qu’il n’y a aucune proposition de morale innée dans notre âme; mais de ce que nous ne sommes pas nés avec de la barbe, s'ensuit-il que nous ne soyons pas nés, nous autres habitants de ce continent, pour être barbus à un certain âge? Nous ne naissons point avec la force de marcher; mais quiconque naît avec deux pieds marchera un jour. C'est ainsi que personne n’apporte en naissant l'idée qu'il faut être juste; mais Dieu a tellement conformé les organes des hommes, que tous, à un certain âge, conviennent de cette vérité,... Notre société ne pouvant subsister sans les idées du juste et de l’injuste, il nous a donc donné de quoi les acquérir.... Toutes les sociétés n’auront pas les mêmes lois, mais aucune société ne sera sans lois.... Les sauvages ont la même idée que nous ^lu juste et de l’injuste..?. Parmi les voyageurs, je défie le plus déterminé menteur d’oser dire qu’il y ait une peuplade, une famille, où il soit permis de manquer à sa parole. ■ — La même lettre contient une longue dissertation sur la liberté que Voltaire défend contre Frédéric. Dans une autre lettre, du 23 janvier 1738, il résume avec force et netteté les preuves de la liberté humaine et rétablit la distinction du désir et de la volonté.

Rendons-lui cette justice que dans ses plus mauvais jours il n’a jamais douté de Dieu. Il a même pleinement admis la liberté. Mais le doute fatal de Locke sur la spiritualité de l’âme le séduisit par un faux air de sens commun. A quels excès ne l'a pas conduit la déplorable habitude de tourner tout en plaisanterie, à la façon des jésuites? Les deux ouvrages les plus originaux de Voltaire sont deux crimes envers la France et envers l'humanité. L’un peut à peine être nommé ; l’autre est un pamphlet de génie dicté peut-être par le seul désir de se moquer de l’optimisme de Kœnig, mais qui tombe directement sur l’homme et sur son auteur. Quelle réponse honteuse à la théodicée de Leibniz 1 La gaieté de Candide est mille fois plus amère que la tristesse de Pascal. Pascal enseigne à tort le mépris de la vie, mais il montre le ciel. Voltaire nous laisse sur la terre, et il y flétrit tous les sentiments honnêtes : il livre au ridicule la vertu comme le vice, les heureux et les infortunés, les tyrans et les victimes. Le fruit le plus certain d’une pareille lecture est le dégoût de la vie, un désolant scepticisme, et un égoïsme sans bornes. Locke eût repoussé ce livre avec horreur. Et pourtant, j’en demande pardon à sa mémoire, c’est là où mène presque inévitablement la philosophie à laquelle il a donné naissance.

Voltaire, après tout, n’est qu'un homme de lettres, goûtant et cultivant les matières philosophiques dans la mesure qui convient à un esprit curieux et pénétrant, mais impatient et mobile. Le vrai métaphysicien français du dix-huitième siècle est l’abbé de Condillac1.

1 . Bonnot de Condillac, frère du célèbre Mably, né à Grenoble en

Les qualités les plus saillantes de Condillac sont la netteté et la précision, une certaine force d’analyse, et avec cela de la finesse et de l’esprit. A ces qualités précieuses se joignent des défauts considérables. Le sens de la réalité manque à Condillac. Il ne connaît ni l'homme ni les hommes, ni la vie ni la société. Le sens commun ne le retient jamais. Son esprit est pénétrant, mais étroit. Entêté d’un amour excessif de la simplicité, il sacrifie tout au frivole avantage de tout ramener à un principe unique. Dépourvu de l’esprit d'observation, il se sent plus à l’aise dans des combinaisons de mots ou de chiffres que dans des descriptions fidèles et détaillées des faits. De là ce style sec et précis, d’une bonne qualité, mais sans nulle grandeur, qui peu à peu s’est accrédité parmi nous comme le vrai style de la philosophie. Non, ce n’est que le style d’une école particulière. C'est celui de la scolastique péripatéticienne, de saint Thomas, d’Okkam et de Hobbes ; ce n’est pas même celui de Locke, encore bien moins celui de Descartes, de Malebranche et de Bossuet : d’autres pensées appellent un autre langage.

Il y a deux époques dans la vie et les écrits de Condillac : l’une, où il ne fait guère que reproduire Locke, quoiqu’on sente déjà l’esprit de système et l’ambition d’un novateur; l’autre où il parvient à une certaine originalité en donnant à la doctrine de Locke un seul principe.

L’ouvrage qui représente la première de ces deux périodes est l’Essai sur l'origine des connaissances hu-

1715, mort en 1780. La belle édition de ses œuvres est celle de 1798, en ï3 vol. in-8“.

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maints, qui parut en 1746, et le plus important de la seconde est le Traité des sensations, qui est de

L’Essai sur l'origine des connaissances humaines n’est réellement qu’une analyse étendue de l’Æîiai sur Tentendement humain. Condillac n’y est pas encore tout entier, mais déjà Locke est dépassé ou plutôt dénaturé. La diffusion et les contradictions ont disparu, il est vrai ; mais le bon sens, mais le goût de la vérité, mais cette foule d’observations, meilleures que le système lui-méme, surtout l'aménité et la grâce, tout ce qui fait du livre de Locke un ouvrage sensé, aimable, populaire, ont fait place à l’affectation de la rigueur analytique.

Dans le Traité des sensations, il n’est plus question de Locke : Condillac est enfin lui-méme, en pleine possession du système qui portera son nom, et ce système est celui de la sensation transformée. Pour montrer comment toutes nos idées et toutes nos facultés viennent des sensations, il imagine une statue de marbre, organisée intérieurement comme nous, qui devient successivement ce que nous sommes à mesure qu’on soulève les diverses parties de l’enveloppe qui la couvre, et qu’on laisse arriver par là jusqu’à elle l’impression des objets extérieurs. De l’impression sensible naît la sensation, et la sensation devient successivement attention, mémoire, conscience, comparaison, jugement, raisonnement, réflexion, abstraction, imagination, c'est-à-dire toute l’intelligence. Elle devient même aussi la volonté, car après avoir été plaisir ou peine, elle devient bientôt désir, et le désir engendre la volonté. « Je veux, dit Condillac, signifie je désire. »

Il n’y a qu’une difficulté à toutes ces métamorphoses, c’est qu’il est démontré que la sensation, passive par elle-même, ne peut, sans changer de nature, devenir l’attention qui est active, ni le désir la volonté. La sensation est bien la condition de l’exercice de toutes nos facultés de l’entendement et de la volonté, mais elle n’est le principe d’aucune. Ce n’est pas même dire assez. Les obje'ts extérieurs ont beau communiquer à la statue de Condillac un ébranlement, une impression ; il y a loin de cet ébranlement, de cette impression à une sensation. Pour que l’impression se transforme en sensation, il faut qu’à l’action des objets extérieurs corresponde celle d’une force intérieure. En effet, ce qui caractérise la sensation et la distingue de l’impression, ctslque nous en avons conscience. Une sensation est ou n’est pas. Si elle est, elle est sentie, elle est perçue, le sujet qui l’éprouve en a conscience. Sinon, la sensation n’est pas; ou, si on conserve ce mot, il ne signifie qu’une impression non sentie, non perçue et sans conscience. Or, ce que les objets procurent, ce n’est pas la sensation, phénomène en réalité très- complexe, c’est seulement l’impression. Condillac l’a reconnu : «Si nous présentons à la statue une rose, elle sera, par rapport à nous, une statue qui sent une rose, mais par rapport à elle, elle ne sera que l’odeur même de cette fleur. » Voilà la statue devenue odeur de rose, et rien de plus, de l’aveu même de Condillac. Comment de là arrivera-t-elle à la conscience de cette odeur, c’est-àdire à la véritable sensation î Les objets extérieurs n’y peuvent rien, ni les sens non plus. Si vous présentez à la statue, après une rose, une violette, un jasmin, la statue deviendra tour à tour odeur de rose, odeur de

violette, odeur de jasmin; elle deviendra ces odeurs, elle ne les sentira point. Levez le marbre qui couvre tel autre de ses sens : si c’est la vue, il y aura impression de couleur, et la statue deviendra couleur comme elle a été odeur ; elle deviendra successivement ainsi toutes ses impressions ; mais la sensation sera tout aussi loin à la millième impression qu’à la première, tant que quelque chose, partant du dedans et non du dehors, de l’âme et non des sens, ne s’ajoutera pas à l’impression pour produire la conscience et avec elle la sensation. Condillac ne s’estpas aperçu qu’en dépouillant l’homme de toute activité propre, il supprimait le principe même de la sensation. Il en donne bien la condition; il en ôte le fondement. Il ne veut pas que nos facultés soient quelque chose d’inné; il veut que tout dérive de l’twipression occasionnée par l'action des objets. Mais cette impression, qui doit tout féconder, est elle-même stérile et ne peut se transformer en une sensation que par l'intervention de l’intelligence, de cette puissance innée que Condillac a méconnue. On ne saurait trop le répéter: son erreur constante et celle de l’école empirique est de croire que c’est à un fait extérieur que l'homme doit sa pensée, sa volonté, ses sentiments, tandis que c’est dans le fond même de sa nature qu’il puise incessamment et la volonté et le sentiment et la pensée. Tout cela, sans doute, faute d’excitation extérieure, dormirait dans les profondeurs de son être; mais il n’en est pas moins vrai que le monde entier et les sens les mieux conformés n’ont pas, par eux-mêmes, la vertu de donner à l’homme une seule faculté, ni même une seule sensation.

C’est en passant à pieds joints sur ces difficultés et

sur bien d’autres que Condillac tire de l’impression sensible toutes nos facultés et toutes nos idées. Mais les facultés sorties de cette origine ne sont pointcelles que la nature nous a données, et la plupart des idées qui sont l’honneur de notre intelligence n’ont pu passer par une porte aussi étroite. Le procédé habituel de Condillac est celui d’un logicien algébrisle qui entreprend de transformer, par une suite d’équations, des quantités connues en des quantités nouvelles. Possédé de l’ambition du principe unique, forcé par l’esprit de système d’expliquer la différence des faits les plus dissemblables par la seule diversité des noms, il est conduit à une science purement verbale, à un nominalisme oh tout sentiment de la réalité disparaît. Il est la démonstration personnelle de cette vérité, que l’empirisme n’est pas de tous les systèmes philosophiques celui qui se soucie le plus de l’expérience.

Condillac avait posé les principes de la philosophie de la sensation, mais il n’en avait pas tiré les conséquences. On pouvait bien lui dire: Votre doctrine conduit au matérialisme, au fatalisme, à l’égoïsme ; mais, quoique cela fût très-vrai, Condillac aurait protesté et trèssincèrement contre une telle accusation. Plus téméraire et plus conséquent, Helvétius* accepta et proclama tous les résultats devant lesquels s’était arrêtée la prudence de son devancier. 11 nia ouvertement la puissance de l’esprit en expliquant la supériorité de l’intelligence

1. Fils et petit-fils de médecins hollandais établis en France et en grande faveur à la cour. Né à Paris en 1715, nommé fermier général à vingt trois ans, il quitta la finance pour se consacrer aux lettres et & la philosophie, et mourut en 1771 . Œuvres complètes en 14 petits vol.1 in-18, en 1796.

humaine par un accident de l’organisation physique; il nia la liberté en faisant des passions le fond et la source de l'activité; il nia la vertu en réduisant tous les motifs d'action à l’intérêt.

Le système d’Helvétius est tout entier dans le livre de ï Esprit , le seul de ses ouvrages qui ait jeté de l’éclat et gardé quelque renommée. Il parut en 1758, quatre ans après le Traité des sensations , c’est-à-dire en plein dix-huitième siècle et quand la philosophie de la sensation était sur le trône.

La métaphysique d’Helvétius est tout à fait celle de Hobbes sans la moindre nuance originale ; sa morale est celle de La Rochefoucauld, avec cette différence que l’opulent et léger fermier général substitue des déclamations aux observations fines et piquantes du vieux frondeur, des tableaux d’un coloris équivoque et une plume parfois brillante, mais ordinairement inhabile et commune, à ce style d’une distinction incomparable, simple, net, vigoureux, reflet fidèle ou plutôt modèle accompli du langage qui se parlait dans la bonne compagnie du dix-septième siècle1. Le livre de l’Esprit n’est qu’un livre médiocre où le talent est remplacé par la hardiesse et où la hardiesse est souvent poussée jusqn’à la licence. Tous les hommes sérieux du temps, Voltaire*,

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