‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 139 sur 143 · Plus haut, leç. VII, p · texte numérisé non relu

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î. Sur La Roohefoucauld comme moraliste et comme écrivain, voyez Madame de Sable, chap. in.

3. Voltaire n’hésita pas à dérendre auprès d’Helvétius lui-méme la casse du goût, do la morale, de la liberté et de Dieu; voyez dans l'édition de Beuchol le t. LUI, p. 251. Voltaire est bien autrement sévère après la mort d’Helvétius. Dictiomnaire philosophique, art. Somme, édit. B., t. XXX, p. 236 : * J’aimais l’auteur du livre de l'Esprit.... mais je n'ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. • Ibid., art. Quisquis,

Rousseau', Turgot’, le jugèrent très -sévèrement. 11 n’eut pas moins un succès immense; le siècle de Louis XV s’y reconnut, et on prête à Mme du Défiant ce mot fin et profond ; « C’est un homme qui a dit le secret de tout le monde. »

Saint-Lambert’, qui brille dans la dernière partie du dix-huitième siècle, est un disciple, un continuateur, un panégyriste d’Helvétius. Mais sur le même fond il est difficile de différer davantage. Helvétius est impé-

édit. B., t. XXXII, p. 64 : • .... Ce n’est point par ce que les singes ont les mains différentes de nous qu'ils ont moins de pensées, car leurs mains sont comme les nôtres.... 11 est faux autant que déplacé de dire que la Lecouvreur et Ninon aient eu autant d'esprit qu’Aristote et Solon.... Il est faux qu’on devienne stupide dis qu'on cesse d être passionné; car, au contraire, une passion violente rend l'Ame stupide sur tous ies autres objets. 11 est faux que tous les hommes soient nés avec les mêmes talents, car dans tontes les écoles des arts et des sciences, tous ayant les mêmes maîtres, il y en a toujours très-pen qui réussissent. Enfin cet ouvrage.... est un peu confus, il manque de méthode, et il est g Aie par des contes indignes d’un livre de philosophie. .

1. Quand le livre de l'Esprit parut, en 1758, Rousseau indigné prit la plume pour défendre la nature humaine; mais lorsqu'il vit que la Sorbonne et le parlement s’en mêlaient, il supprima ce qu’il avait écrit. C’est lui-même qui nous apprend cela dans 1a lettre à M. Davenport, du 7 février 1767. 11 avait commencé émettre des notes critiques en marge de l’exemplaire in-4*, que lui avait donné Helvétius. On trouvera ces notes au t. X de l’édition de Rousseau, par M. Musset - Pathay. En 1762, toute apparence de persécution étant dissipée, Rousseau rencontra dans Y Émile l’occasion naturelle de répondre i Helvétius. C’est contre lui en effet que sont dirigés les traits les plus véhéments de la profession de foi du Vicaire savoyard. Voyez Fragments littéraires, Essai de philosophie populaire, suivi de la profession de foi du Vicaire savoyard et d'une étude sur le style de J. J. Rousseau.

2. Voyez OEuvres de Turgot, t. IX, p. 288, la lettre trop peu connue de Turgot à Condorcet, où l’un des hommes les plus éclairés du siècle, s’épanchant dans le sein d'un ami, exprime sans déguisement le mépris que lui inspire le succès honteux du livre d’Helvélius.

3. Le marquis de Saint-Lambert, né en Lorraine en 1717, mort en

tueux et passionné; Saint-Lambert, réfléchi et méthodique. Le livre de l'Esprit est l’œuvre d’un jeuoehomme qui affirme au delà de ce qu’il sait et n.éme de ce qu’il croit. Celui de Saint-Lambert est le testament d'un vieillard qui y a déposé avec fermeté mais avec calme ses dernières convictions. Le style de l’un, toujours animé, e3t rempli de négligences ; le style de l’autre, dépourvu de chaleur et d’éclat, dans la prose comme dans les vers, est d’une élégance soutenue. 11 y a plus de verve dans Helvétius et plus d’espnt dans Saint- Lambert. Le premier est plus près de Diderot, le second est imitateur de Voltaire. Saint- Lambait n’a d'ailleurs fait autre chose que mettre la morale d’Helvétius pour ainsi dire en petite monnaie, en petits préceptes, en petites pratiques, dans une sorte de manuel adressé à tous les hommes. Le fameux Catéchisme universel, qui parut de 1798 à 1801, fut accueilli et célébré comme le dernier mot de la philosophie; mais grâce à Dieu, ce n’était que le dernier mot d’une secte éphémère.

Détournons les yeux de cetle multitude d’ouvrages licencieux, impies, anarchiques qui marquent de toutes parts, à la fin du dix-huitième siècle, l’absolu triomphe du sensualisme, et portons-les sur des écoles bien différentes que ce môme dix-huitième siècle peut offrir à ses amis et à ses ennemis comme un glorieux contrepoids à la triste philosophie que nous venons de rappeler.

Tout à l’heure nous nommions la philosophie écossaise la protestation du sens commun de l’humanité contre les excès de l’école sensualiste. Le sens commun voilà en effet le principe le plus général qu’invoque l’école écossaise et en quelque sorte son étendard; et

elle a bien prouvé que le sens commun, habilement interrogé, rend les réponses les plus favorables à la cause d’un sage spiritualisme.

C’est en vérité un bien intéressant spectacle que celui de cette philosophie née avec le dix-huitième siècle dans un coin du monde, qui successivement y agrandi en silence, et que le siècle en se retirant n’a pas emportée avec lui. Dans cette famille de nobles penseurs, dispersée à Saint-Andrews, à Aberdeen, à Glascow, à Edinburgh, une heureuse variété se mêle à une libre unité. Point de symbole imposé : tous diffèrent par la tournure de l’esprit et du caractère, par ladiversité des goûts et des talents ; et en même temps tous se rencontrent dans une égale répugnance aux chimères et aux excès de toute sorte, dans le même sentiment de la dignité humaine, dans la même foi en la vertu et en Dieu, dans le même attachement à la grande cause de la liberté civile et religieuse. Leur indépendance est entière, et ils composent une école.

Cette école a produit, avec un grand nombre de professeurs et d’écrivains recommandables en tout genre, six hommes éminents dont la renommée est européenne : Hutcheson, Smith, Reid, Beattie, Ferguson, Dugald-Stewart, et, sur ces six hommes, il y en a deux dont les noms ne périront point, Smith et Reid. L’un a presque créé une science, l’économie politique; l’autre a renouvelé la métaphysique*.

Oui, Reid est à nos yeux un homme de génie: c’est une vraie, une puissante originalité que d’avoir élevé

I. Voyez notre histoire complète de la Philosophie écossaise, où nous faisons connaître successivement les écrits et les services de ces six personnages. De ce tableau lions détachons ici le portrait de Reid.

si haut le bon sens, et mis à son service tant de pénétration, de finesse, de profondeur.

Si on. nous demande quels sont les titres de Reid à l’admiration, nous les pouvons rappeler en peu de mots.

Le premier, le plus considérable, bien qu'il ne soit peut-être pas le plus éclatant, c’est sa méthode ; cette méthode d’observation appliquée à la nature humaine, que Reid appelle si judicieusement la méthode réflexive, pour bien marquer son caractère, son procédé, son instrument. Si Reid n’a point inventé celte méthode qu’il rapporte à bon droit non pas tant à Bacon qu’à Descartes, il est juste de reconnaître que c’est lui qui l’a retrouvée dans l’abandon presque universel où elle était tombée, et qui l’a remise en lumière et en honneur par des développements nouveaux et des applications inattendues.

Qu’était devenue, en effet, entre les mains des cartésiens de la fin du dix-septième siècle, cette méthode réflexive qui avait révélé à Descartes le principe ou plutôt le fait permanent sur lequel repose tout son système, Je pense, donc je suis? Malebranche déclare que les perceptions de la conscience sont tout aussi incertaines que celles des sens, ôtant ainsi la puissance légitime de la réflexion et la base de (la science de l’esprit humain. Spinoza se moque de la psychologie, et il se place d’abord au faîte de l’existence, dans l’être en soi; et par cette méthode hypothétique, pour avoir dédaigné les degrés nécessaires de la connaissance humaine, il se condamne lui-même à ignorer la vraie nature de l’être absolujet infini par lequel il débute, et qui ne lui peut plus être qu’une entité indéterminée et indéterminable.

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c’est-à-dire un pur néant. Leibniz, plus cartésien que Spinoza et Malebranche, quoiqu’il s’efforce de ne le pas paraître, doit à la méthode réflexive sa principale gloire en métaphysique, la détermination précise de l’idée de la substance et de l’être par celle de la force, dont le type nous est donné en nous-mêmes dans le sentiment de la force intelligente et volontaire que nous sommes. Mais jamais Leibniz n’a régulièrement exposé la vraie méthode; loin de là, il s’est fatigué à réduire en syllogismes achevés les vérités de conscience et de réflexion découvertes par Descartes. Il aspire à donner à la philosophie le caractère et la certitude des mathématiques; il travaille à perfectionner la démonstration, au lieu de puiser sans cesse aux sources vives de l’observation intérieure, d’où dérivent toutes les vérités essentielles, toutes les évidences primitives sans lesquelles la démonstration elle-même n’est qu'une forme vide appliquée à des abstractions. La fortune de Locke, cet autre disciple infidèle de Descartes, est d’avoir combattu cette manière de philosopher, et rappelé la philosophie sur la terre, comme de son temps l’avait fait Socrate. Mais nous avons montré comment Locke, en se jetant à l’extrémité opposée, a égaré bien vite l’observation, et par quelle suite de procédés extraordinaires, substitués à la méthode expérimentale, son interprète Condillac a fini par réduire la philosophie à une science presque algébrique et au nominalisme le plus vain et le plus scolastique qui fut jamais.

Le vrai Socrate du dix-huitième siècle n’a donc pas été Locke; ç’a été ce modeste et laborieux pasteur d’une pauvre paroisse d’Écosse1, qui, après avoir passé

1. Thomas Reid, Dé en 1710 en Ecosse, & Strachan, comté de Kin-

quinze ans dans une retraite profonde à s’étudier luimême, à se bien rendre compte des opérations de son esprit, des sentiments et des convictions de son cœur, parvenu peu à peu à dissiper à cette lumière les fantômes mensongers des plus célèbres systèmes, sortit de sa solitude, alla porter les fruits de l’enseignement qu’il s’était donné à lui même dans l’humble chaire de la petite université d’Aberdeen, et là, et un peu plus tard à Glascow, accomplit dans l’ombre une grande et durable révolution. Reid a eu, comme Socrate, la pleine conscience de l’entreprise qu’il formait et qu’il avait longtemps mûrie en silence; il a exposé avec une clarté suprême sa méthode, à laquelle, ainsi que Descartes, il déclare qu’il doit tout; il a fait plus : il l’a constamment pratiquée; il l’a léguée à ses successeurs, qui l’ont fidèlement recueillie, et c’est d’eux et de lui qu’elle relève aujourd’hui dans la philosophie européenne.

Voici maintenant un autre service mémorable de Reid, une application originale de la vraie méthode philosophique qu:, selon nous, met le nom de son auteur parmi les noms immortels, la restitution de la puissance naturelle de l’esprit humain.

Vous vous souvenez de la célèbre hypothèse des

kardine, d'abord, en 1137, ministre à New-Machar, près d’Aberdeen, fut nommé, en 1152, professeur de philosophie à Aberdeen, puis, en 1163, appelé à la chaire de philosophie morale de l’ilniversité de Glascow, et mort à Edinburgh à l'Age de quatre-vingt-six ans en 1796. Ses principaux ouvrages sont: Recherches sur l'entendement humain, Essais sur les facultés intellectuelles, Essais sur les facultés morales. Dugald-Stewart a écrit sa Vie et sir William Hamillon a recueilli ses œuvres en un seul volume in-4” àdeux colonnes, The Works of Thomas Reid, Edinburgh, 1846. M. Jouffroy en a donné une traduction complète en 6 vol. in-8*, 1828-1836.

idées-images que Locke, et après lui toute l’école empirique, avait interposée entre les êtres et l’esprit pour que, grâce à cet intermédiaire et à sa conformité avec ses objets, l’esprit pût atteindre le monde extérieur et sa propre réalité à lui-même*. Partant de ce principe convenu, et le soumettant à un examen sévère, Berkeley avait fait voir que l’idée d’un corps ne représente vraiment pas ce corps, et il en avait conclu que les corps n’existent point.Humc àson tour, en prou vant que l’esprit n’est pas mieux représenté par son idée, avait mis en doute l’existence de l’esprit, et le scepticisme triomphait d’avoir abattu la théorie jusque-là si solide en apparence des idées représentatives. Ce n’est pas une médiocre gloire à Reid d’avoir montré le premier que ce triomphe du scepticisme était vain, parce qu’il n’était remporté que sur une chimère, sur un procédé qui n’a rien à démêler avec celui qui sert de fondement à la foi du genre humain. Non certes, il n’est pas vrai que les idées représentent les objets extérieurs et qu’elles leur ressemblent ; mais il n’est pas vrai non plus que nous songions le moins du monde à cette prétendue représentation et à cette impossible ressemblance, lorsque nous prenons connaissance des objets extérieurs. Que l’homme de l’école bâtisse un système, que le disciple de Démocrite ou d’Aristote imagine des espèces sensibles et le disciple de Locke des idées pour expliquer une connaissance qui lui parait si difficile à acquérir et à justifier : l’homme naturel n’a pas tous ces scrupules, et il connaît le monde extérieur, placé devant ses sens, sans aucun intermédiaire qui le lui

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