Voyez plu* haut, leç. VH, p. 361-362, etc
représente et qu’il croie y être conforme. Pour cela, il lui suffit de la faculté de connaître qui lui a été donnée, et à laquelle il se fie avec une entière sécurité. Lorsque nos sens ont reçu l’impression des objets et que la sensation est une fois accomplie, la faculté de connaître entre à son tour en exercice, et elle perçoit l'existence des objets extérieurs et de leurs qualités par la vertu qui est en elle, et sur la seule autorité de la véracité dont elle a été douée par le bienfaisant auteur de notre être. 11 en est de même de la connaissance de l’esprit. Il se connaît lui-même sans aucun autre intermédiaire que la conscience et è l’aide de la lumière naturelle qui y est attachée. Toutes nos connaissances premières viennent de jugements qui emportent avec eux une absolue certitude de leur propre légitimité et de la réalité de leurs objets. Plus tard, nous pourrons comparer entre elles deux connaissances préalablement obtenues pour vérifier leur convenance ou leur disconvenance, et porter de nouveaux jugements ; mais il ne faut point intervertir ici l’ordre d’acquisition de nos connaissances, et confondre les jugements simples et indécomposables qui nous donnent les notions premières avec les jugements tout différents et les procédés tout autres de l'esprit auxquels nous devons les notions dérivées et postérieures. Le jugement comparatif, le raisonnement, la déduction, l’induction, sont des modes de connaître qui chacun ont leur juste emploi et se développent successivement dans le progrès de la vie intellectuelle, mais tous supposent une puissance naturelle de connaître qui agit instinctivement, s’applique directement à ses objets, et est à elle- même sa seule, sa dernière garantie. C’est cette puissance que nous avons
nous-même si souvent rappelée et décrite sous le nom d'intuition et de spontanéité : nous en avons trouvé dans Reid le germe fécond*.
Plus on y pense, plus on est frappé de la position neuve et hardie que Reid a prise dans la longue polémique instituée sur la théorie des idées représentatives. Au lieu de contester les arguments élevés contre cette théorie sur laquelle reposait le dogmatisme de l’école régnante, il les a acceptés, accrus, fortifiés; il s’est joint à Berkeley et à Hume pour arracher les derniers appuis qui restaient à ce dogmatisme artificiel, et sur ses ruines il a rétabli le dogmatisme de la nature, inaccessible et inébranlable à tous les efforts du scepticisme, renversant ainsi du même coup Locke, Berkeley et Hume, accablant à la fois toutes les fausses philosophies et relevant la véritable, celle qui veut bien se réduire à n’étre que l’interprète de la nature et de Dieu. C’est de lui qu’on aurait pu dire avec une rigueur parfaite : Le genre humain avait perdu ses titres en philosophie, Reid les lui a rendus.
Nous omettons bien d’autres mérites éminents du philosophe écossais. 11 a porté dans la morale le même esprit que dans la métaphysique. Partout il a restitué des faits importants, oubliés ou dénaturés. Son analyse est à la fois solide et pénétrante. Il décrit si exactement ce qui se passe en nous qu’à force d’étre fidèles ses descriptions nous semblent toutes simples, et qu’on ne se doute pas des longs efforts de patiente réflexion
1. Premiers essais, Avertissement, avec le fragment intitulé t De la spontanéité et de la réflexion , p. 250, etc.; Du Vrai, du Beau et du Bien, leçon II, p. 42, etc.; Philosophie de Kant, leçons VI, VIII et XI, etc.
qu’a dû lui coûter cette connaissance limpide et sincère. '
Nous l’avouons : Reid n’a point h hauteur de vues et de langage qui placent à la tête de la philosophie Socrate, Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Leibniz. Mais devant ces noms-là tout autre languit; au-dessous d’eux il y a place encore à une juste gloire, et nous n’hésiterions pas à nommer Reid le premier métaphysicien de son temps, si Kant ne se rencontrait pas avec lui dans le même siècle1.
Kant est assurément un des plus grands esprits qu’offre l’histoire de la philosophie dans l’antiquité et chez les modernes. La Critique de la raison pure, celle de la raison pratique, celle du jugement, avec les nombreux petits écrits qui font cortège à ces grands ouvrages, contiennent des trésors d’analyse et une multitude d'observations de tout genre où la finesse le dispute à la profondeur. Lorsque Kant n’est pas dans les liens de son système, il a, la vue nette et vaste; nul n’a mieux connu le jeu de nos facultés, leurs différences, leur harmonie, et les lois qui président à leur développement. Sous ce rapport, Kant ne le cède point, il est même supérieur au chef de l’école écossaise; mais, il faut en convenir, la partie systéma-
1. Emmanuel Kant, né à Kœnigsberg en 1724, professeur de philosophie à l'Université de cette ville pendant de longues années, et mort en 1804 à quatre-vingts ans lut Critique de ta raison pure est de 1781 ; la Critique de la raison pratique, de 1787; la Critique du jugement, de 1790; la Religion dans les limites de laraison, de 1793, etc. L’édilion la plus estimée de ses ouvrages est celle qu'ont donnée MM. Roscnkranz et Schubert, 1838-1842, en 12 volumes in-8°. — Voyez aussi notre ouvrage : Philosophie de Kant, et un essai biographique intitulé : Kant dans les dernières années de sa vie, Fragments de philosophie CONTEMPORAINE, p. 1-44.
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tique des diverses Critiques ne résiste point à un sérieux examen.
Kant est par-dessus tout idéaliste. 11 faità l’empirisme une guerre à outrance; il lutte intrépidement contre toutes les tendances subalternes de son siècle; il ne recherche, il n’estime dans la connaissance humaine que l’élément rationnel; il aspire à la raison pure; et lorsqu’il est enfin en possession de cette raison pure, par une première et étrange contradiction il la déclare impuissante à connaître les êtres, à atteindre jusqu’à la réalité et à l’existence. Et pourquoi cela, je vous prie? Parce que la raison pure, toute pure qu’elle est, réside en un sujet déterminé et particulier qui, ayant sa nature propre et ses lois, la marque ainsi de son caractère, la rend subjective, comme parle le philosophe allemand, et lui ôte toute valeur hors de l’enceinte de la pensée. D’où il suit que Dieu, l’âme, la liberté, le temps, l’espace ne sont que des formes de la raison, des idées q ie la raison projette en quelque façon hors d’elle par l’énergie dont elle est douée, énergie admirable en elle-même, mais qui n’enfante que des illusions. Kant voudrait-il donc que la raison, pour posséder une puissance véritablement objective, fût à ce point impersonnelle qu’e'.le ne fit pas son apparition dans un sujet particulier? Mais nous l’avons dit bien des fois', une raison qui ne serait pas la nôtre, qui, en ^ sa qualité de raison universelle, inCnie, absolue dans son essence, ne tomberait pas sous la perception de notre conscience, serait pour nous comme si elle n’était pas. Vouloir que la raison cesse entièrement d’être