Du Vrai, du Beau et du Bien, leç. UI, p
subjective, c’est demander une chose impossible à Dieu même. Non, Dieu lui-même ne peut connaître qu’en le sachant, avec son intelligence et avec la conscience de son intelligence. 11 y a donc de la subjectivité dans la connaissance divine elle-même; et si cette subjectivité entraîne le scepticisme, Dieu aussi y est condamné.
Ainsi voilà Kant revenu à cet avis de Hume qu'après tout l’esprit humain ne connaît légitimement que ses propres phénomènes, et nous sommes retombés, ce semble, dans un radical et irrémédiable scepticisme. Pas du tout; par une seconde et généreuse contradiction, cette même raison pure, qui s’avoue incapable de certitude en métaphysique, se prétend tout à coup fort capable en morale d’arriver certainement à la liberté, à l’âme et à Dieu. C’est le devoir qui opère ce prodige. En effet, le devoir est certain, et le devoir est inexplicable sans une âme spirituelle et libre et sans Dieu.
Nous en sommes très-convaincu, et ici nous nous joignons bien volontiers à Kant ; mais pourquoi le devoir a-t-il à ses yeux cette nouvelle et féconde certitude? Qui lui persuade que le devoir n’est pas aussi une simple idée destituée de toute réalité, un pur produit de la raison, comme en métiphysique l’idée de Dieu, de la liberté et de l’âme? Poussez à bout les analyses de Kant sur ce grand sujet, ne soyez pas dupes des mots et de l’appareil scientifique, et vous reconnaîtrez que la certitude du devoir repose sur le témoignage de la conscience. Otez la conscience, et jamais nous n’aurions su qu’il y a une loi du devoir armée d’une autorité impérative, une loi qui commande absolu-
ment l’obéissance, quelles que puissent être les résistances de la sensibilité, parce que cette loi ne vient pas de la sensibilité et qu’elle y est essentiellement étrangère.
La conscience, telle est donc la base dernière du dogmatisme moral que Kant appelle au secours de son scepticisme métaphysique. Mais toute celte doctrine compliquée et artificielle se brise devant ce dilemme : ou la conscience est sans valeur ici, ou ailleurs on n’avait pas le droit de la rejeter. En un mot, toute la philosophie de Kant, dans son dogmatisme et dans son scepticisme, dans ce qu'elle a de vrai et dans ce qu’elle a de faux, dans ses plus belles et dans ses moins bonnes parties, a sa racine inaperçue dans une théorie de la conscience à la fois inexacte et inconsistante.
Kant en effet, dans ,1a Critique de la raison pure, fait rentrer la conscience dans la sensibilité1. Or si la conscience est un mode de la sensibilité, il est clair que la conscience est tout aussi empirique que la sensation, et ne peut donner, d’après les principes de Kant, aucune certitude. Comment dohc fonder la dernière ressource du dogmatisme sur la conscience qui, selon Kant, à titre d’empirique, est destituée de toute autorité? L’inconséquence est manifeste. Mais nous pouvons prendre la défense de Kant contre lui-même. Car, selon nous, la conscience n’est pas une faculté qui tienne à la sensibilité : la conscience, c’est l’intelligence, c’est la raison présente à elle-même, s’éclairaht et se soutenant elle-même. En fait, nul acte d’intelligence n’est dé-
1. Voyez Philosophie de Kant, le;. IV, Esthétique transcendent ale, p. 71, etc.; V* le;., Analytique transcendentate, p. 93, etc., VI* leç. Dialectique transcendentale, et surtout lo Résumé.
pourvu de conscience. En principe, il est impossible qu’il en soit autrement; car, comme nous l’avons tant répété, qu’est ce qu’une intelligence qui connaîtrait sans savoir qu'elle connaît? Une intelligence sans conscience est une intelligence sans intelligence, une contradiction radicale, une chimère. La conscience n’est pas une faculté sensitive et incertaine; elle est la forme essentielle de l’intelligence emportant avec elle une absolue certitude. Qui ébranle cette certitude ruine toutes les autres, et condamne la philosophie au scepticisme. Qui admet, au contraire, la certitude de la conscience, doutlt-d un moment de tout le reste, peut, ce point seul subsistant, reconquérir successivement toutes les grandes croyances nécessaires à l’homme, d’abord la foi à sa propre existence, puis à toutes les autres existences, à celle du monde et à celle de Dieu.
Voilà ce que l'auteur du Discours de la méthode et des Méditations pensait avoir établi à jamais. D’un trait de plume Kant a renversé le rempart élevé par Descartes contre le scepticisme. Encore une fois, il se montre ici l’émule de Hume et de Condillac, et ce n’est pas merveille qu’après avoir réduit la conscience è la sensibilité, il n’ait pu s’arrêter sur la pente irrésistible qui entraîne tout empirisme au scepticisme universel.
En enlevant la conscience à l’intelligence et en la reléguant dans la sensibilité, Kant a commis une erreur immense, irréparable, qui, malgré son inconséquent appel à l’idée du devoir attestée par la conscience, s’est répandue à travers toute sa doctrine, et qui, si nous osons le dire, a corrompu à sa source la philosophie allemande contemporaine. C'est, en effet, depuis cette
théorie de la conscience, cachée dans un coin obscur de l'Esthétique transcendentcUe , et acceptée sans discussion aucune, qu’il a été de mode en Allemagne de dédaigner la méthode psychologique, et de rejeter à un rang inférieur une science qui pourtant est la première de toutes les sciences philosophiques, puisque sans elle4 toutes les autres ignorentleurs propres principes, et manquent de lumière, de solidité et de réalité. Dans la conscience est la certitude primitive et permanente oh l’homme se repose naturellement, et où doit revenir le philosophe après tous les détours et souvent les égarements de la réflexion. La libre spéculation est un océan immense; les systèmes philosophiques sont condamnés à de perpétuelles vicissitudes ; mais dans ce mouvement sans terme mais non pas sans loi, nous avons du moins une boussole, nous avons un ciel toujours visible pour diriger notre course ; cette boussole est la méthode psychologique, ce ciel est la raison manifestée dans la conscience.
D’ailleurs, malgré ce grave et fondamental dissentiment, nous ne nous défendons pas d’une admiration sincère pour le noble chef de la philosophie allemande. Nous devons beaucoup à Kant ainsi qu’à Reid, et dans l’un comme dans l’autre, notre sympathie reconnaissante s'adresse à leur caractère aussi bien qu’à leur génie.
Tous deux1 2 ont eu la même simplicité de mœurs, le
1. Voyez, dans les Fragments de philosophie contemporaine, l'Avertissement de la troisième édition, où se trouve une défense de la psychologie adressée a M. Schelling.
2. M. Üugaid-Stewart, dans son excellente biographie de Iteid. cous peint ainsi la personne de son maître, traduction de M. Jou'Troi « Il avait des formes vigoureuseset athlétiques, et bien que sa taille lût un
même attachement à la vérité et à la vertu, la même modestie et la même indépendance, la même patience de méditation et la même méthode diversement appliquée. Leurs doctrines ont des différences évidentes et des affinités profondes. Ils relèvent l’un et l’autre d’un maître commun qu’ils suiventsans le bien connaître, le vrai fondateur de la méthode psychologique, l’auteur ou le premier interprète du Comiais-toi loir-même. Il y a plus d’un traitde Socrate dans le sage allemand et dans le sage écossais. Ce qui distingue Socrate est aussi la puissance de l’attention, le bon sens, la méthode; mais il y a joint l’héroïsme du caractère et la grandeur incomparable du martyre. Kant et Reidont attaché leurs
peu au-dessous de la moyenne, il était doué d'une force musculaire peu commune.... Sa physionomie exprimait fortement le recueillement et la concentration de sa pensée; mais quand son visage s’éclaircissait à la vue d’un ami, ce qui frappait surtout, c’était un air de bienveillance ot de douceur. Un portrait, qu’à la sollicitation du Dr Gregory, il laissa faire k M. Rœburn, pendantsa dernière visite & Edinburgh, est compté avec raison parmi les meilleurs ouvrages de cet artiste distingué. Le médaillon de Tassie, pour lequel il posa à l’kgc de quatre-vingt-un ans, offre aussi une ressemblance parfaite. » On trouve une copie de ce médaillon à la tête d’un ouvrage de Reid publié après sa mort. 11 exprime fort bien ce que M. Dugald-Stcwart relève dans la figure du fondateur de l’école écossaise, la force avec une nuance marquée de bonté.
Quant au philosophe de Kœnigsberg, les portraits peints, les bustes, les médailles, qui le rappellent, ne manquent pas. M. Schubert, dans la deuxième partie du t. XI des Œuvres complètes de Kant, à la fin de la biographie détaillée qu’il en a donnée, a rassemblé tous les renseignements qu’il a pu se procurer à cet égard. Il a même reproduit trois médailles qu’il a jugées dignes de confiance. Pour les portiaits, il a donné la préférence à un portrait parfaitement authentique, de l’année 1791, que tous ceux qui avaient vu Kant déclaraient Ire; -ressemblant, et qui représente l’auteur de la Critique de la raison pure dans toute sa force. Grand Iront, siège et symbole d’une pui sante réilexion, regards perçants, lèvres un peu grosses, perruque, queue à bourse, jabots, habilà gros boutons. Nous en possédons une petite terre cuite qui le montre en cet état, mais beaucoup plusvieux ctd'une maigreur i > trème.
noms à une lutte moins tragique, mais bien noble encore : eux aussi ils ont combattu les sophistes de leur temps; ils ont revendiqué contre la philosophie à la mode la dignité de l’âme humaine et la sainteté de la vertu : ils se sont proposé de délivrer leur siècle du scepticisme de Hume. Kant, intimidé et comme fasciné par son ingénieux adversaire, ne trouve d’asile assuré que dans l’idée du devoir. Reid, à la fois plus circonspect’et plus résolu, moinssystématique et plus dogmatiste, estime que le sens commun suffit partout et toujours, en métaphysique aussi bien qu’en morale. L’analyse de Kant est plus profonde peut-être, mais souvent aussi elle est très-artificielle; celle de Reid, plus bornée, est plus solide. L’un s’est fait un idéal de certitude placé si haut que, la vertu exceptée, tout appui lui manque pour y atteindre; 1 autre, qui poursuit un but plus rapproché et plus humain, y arrive plus aisément. On a dit que la Révolution française a traversé la liberté; Kant a, en quelque sorte, traversé la vérité dans le vol de ses spéculations hasardeuses. Reid s’y est arrêté d’abord sans tant de circuits, déploy ant moins de force et plus de sagesse.
A ce parallèle et à ce contraste ajoutons un dernier trait. Kant a sans doute exercé une puissante influence sur l’esprit de ses contemporains etsurtout deses compatriotes. Il a commencé la philosophie allemande, mais il ne l’a point gouvernée : elle lui a échappé de bonne heure. Reid a imprimé à l’esprit écossais un mouvement moins grand et moins vaste, mais ce mouvement n'a pas eu de retours et il dure encore.
La philosophie écossaise présente en effet ce phénomène bien rare dans l’histoire de la philosophie : elle
compte plus d’un siècle et elle n’est point épuisée. Hutcheson l’inaugurait avec éclat en 1725. Smith recueillit et accrut l’héritage d’Hutcheson. Reid lit plus : il créa la métaphysique simple et originale que vous connaissez, et cette métaphysique constitua une école. Beattie et Ferguson la maintinrent et l’honorèrent par leurs talents etparleur caractère. Au débutdu dix-neuvième siècle, M. Dugald-Stewart lui donna un interprète digne d’elle, dont le savoir varié, la parole élégante et le style ingénieux et limpide n’ont pas peu contribué a la répandre et à la populariser'. De notre temps, après un écart passager, une déviation légère, nous la voyons se relever et grandir encore sous la forte direction d’un homme, qui est venu couronner l’œuvre de ses devanciers en ajoutant à leurs divers mérites le seul qui leur avait manqué : une connaissance consommée de tous les grands systèmes anciens et modernes. Sir William Hamilton unit en lui deux dons bien rares, et qui jusqu’ici ne s’étaient jamais rencontrés à ce degré dans une même personne : la pénétration profonde d’un métaphysicien du premier ordre et l’inépuisable érudition d'un savant de profession. 11 a porté la philosophie du sens commun à sa plus haute puissance. Grâce à lui elle occupe un rang éminent dans la philosophie contemporaine1 2.
1. M. Dugald-Stewart, né en 1753 et mort en 1828. Voyez l’analyse d’un de ses principaux ouvrages : Esquisses de philosophie morale, FnAGMRNTS DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE, p. 235-217.
2. Les ouvrages du philosophe écossais sont : 1* The Works of Thomas Reid, n"ic futly collecled, u ilh préfacé, noies, and supplemenlary dissertations, etc. 2‘ Discussions on Philosophy, etc., 1852.3* Lectures on Metaphysics and Logic, 4 vol., 1849-1860. Voyez, sur M. 11aiutlton, Fragments de philosophie contemporaine, Préface de la
Au contraire, en Allemagne, le grand mouvement, commencé en 1781 avec la Critique de la raison pure, a tour à tour, en moins de soixante années, élevé et renversé les uns sur les autres bien des systèmes, en ne laissant guère dans les esprits qu’une lassitude profonde, trop semblable, au découragement et au scepticisme. Kant a vu tomber l’école qu’il avait fondée Son nom seul et sa gloire sont restés debout sur les ruines de sa méthode et de sa doctrine. Cette méthode et cette doctrine étaient essentiellement psychologiques. Mais à force de s’attacher à l'étude des phénomènes de la pensée, Kant en était venu à révoquer en doute les existences elles-mêmes, sinon en tant que les rendait nécessaires l’idée du devoir et de la vertu, dernière base subsistante de toute certitude. Fichte, à l’exemple de son maître, s’enfonça si bien dans le sanctuaire de la conscience qu’il n’en put plus sortir : dans la solitude qu’il avait faite autour de lui, il n’aperçut plus que le moi, le moi libre, capable d’expliquer tous les faits dont il était le foyer et la cause vivante. Le grand psychologue remplaça donc ou plutôt acheva Y idéalisme subjectif de Kant par un autre idéalisme bien plus hardi et qu’il appela transcendental , où l’univers et Dieu étaient de purs développements du sujet-moi, lequel n’avait pour objets que ses idées, c’est-à-dire ses propres créations, en sorte qu’il était à lui-méme son , univers, son Dieu, l’être unique; d’où le moi absolu et la fameuse conclusion moi = moi*. Cette apothéose
dtuiième édition, p. lxiv, et txv et Avertissement de la troisième édition, p. lxxxv, etc.
I. Pour Fichte, voyez nos ouvrages, passim, surtout nos Fragments de philosophie contemporaine, Souvenirs d'Allemagne, téna, p. U7-
de la personne humaine, qui rappelait et surpassait le stoïcisme antique, ne pouvait avoir qu’un moment; elle ne tarda pas à être victorieusement combattue par l’ingénieux et pénétrant Jacobi, dont le seul tort fut peut-être de cacher et de voiler trop la raison sous la forme du sentiment*. Grâce à la réaction inévitable qu’amène tout système extrême, l’idéalisme transcendental provoqua bientôt un autre système, tout aussi extrême que celui de Fichte mais en sen3 contraire : M. Schelling, s’en prenant à la méthode de ses deux grands prédécesseurs, foula aux pieds la psychologie, qui lui parut le principe du mal, et se transporta d’abord, comme avait fait Spinoza, au sein de l’être en soi pour en déduire tout le reste, mettant un peu de côté l’âme et la conscience comme de simples phénomènes renvoyés à l’empirisme, et marquant le caractère de la philosophie nouvelle par le nom qu’il lui donna, celui de Philosophie de la nature. C’était toute une révolution. Sa nouveauté fit sa force, tant on était las d’analyses et de formules vides. L’ardent génie et l’âme éloquente de M. Schel- ’ing entraîna tout ce qu’il y avait d’esprits jeunes et énergiques en Allemagne. Puis, après les plus grands succès, la philosophie de la nature se précipita à son tour dans des excès qui effrayèrent les sages. Elle se divisa en deux écoles, toutes deux égaiement panthéistes, mais sous des formes dont la différence, , grandissant successivement, finit par passer jusque dans le fond des idées : l’école de M. Hegel, marchant
1. Fragments, etc., Préface de la deuxième édition, p. lx et Soutenir* d'Allemagne, p. 1&4.
fermement dans la voie frayée par M. Schelling, tirant de leurs communs principes toutes leurs conséquences, et traînant à sa suite la foule des enfants perdus du parti; celle de M. Schelling, éclairée par l’expérience, revenant sur ses pas, reculant devant les effets qu’elle avait produits, et désavouant avec d’autant plus d’éclat sa fille ou sa sœur cadette qu'elle la voyait s’avancer plus rapidement vers un but qui n’était plus le sien*.
L’Allemagne a donc quelque temps assisté h ce qu’on pourrait appeler les guerres civiles du panthéisme : lutte admirable où nous avons vu les deux illustres adversaires se porter l’un à l’autre des coups redoutables, qui n’ont pas même effleuré leur honneur et leur renommée, mais auxquels les deux systèmes, blessés et percés de part en part, ont à peu près succombé. L’écho même de ces grands débats s’affaiblit et s’éteint. Après tant de bruit il se fait un profond silence. Le cercle de la philosophie allemande semble accompli et fermé ; ou du moins s’il y a encore en Allemagne d’excellents esprits, d’une grande expérience, d’un vaste savoir, d’une circonspection qui a manqué à leurs devanciers, dignes en tin à tous égards de l’estime et du respect de leurs contemporains, il ne parait pas néanmoins sur la scène un seul homme qui.
1. Sur M. Schelling et M. Hegel, des amis et nous pourrions dire des maîtres si chers, voyez de quel ton d’affectueuse admiration nous en parlons toujours, en maintenant une juste indépendance. Fragments DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE, p. 61-66, et p. SI, SUrlOUtSoUteiu'rj d’Allemagne: léna, Heidelberg, Dernière nuit en Allemagne, etc. Nous nous y sommes expliqué sur la doctrine de M. Hegel et sur l’ouvrage qui la contient tout entière, l’Encyclopédie des sciences philosophiques, et nous doutons fort qu’au tribunal du bon sens européen il soit aisé de répondre & ces critiques.
par la nouveauté et l’originalité de ses pensées, attire et garde l’attention publique, et ait conquis le rang et l’autorité d’un chef d’école*.
Mais il faut nous arrêter. Nous nous étions proposé de conduire la philosophie depuis ses plus faibles commencements jusqu’à nos jours, c’est-à-dire jusqu’à la Révolution françaisequi ouvre à l'humanité età la philosophie elle-même une ère nouvelle. Ne franchissons pas cette limite. Nous l'avons au moins atteinte. Reid est mort en 1796, Kant en 1804, et pour faire saisir leur influence nous avons été forcé de nous approcher du temps présent. Sans y pénétrer davantage, et en demeurant sur le seuil du dix-neuvième siècle, nous pouvons faire sortir de ce long passé quelques grandes leçons, quelques vérités qui nous apparaissent revêtues de la sanction des âges.
I. Peut-on s’y tromper maintenant? Non, la philosophie n’est point un caprice passager de l’esprit humain: c’est un besoin essentiel, vivace, immortel, qui se montre aux premières lueurs de la civilisation et se développe avec elle, sous tous les climats et sous tous les gouvernements, qu’aucune puissance, religieuse ou politique, n’a jamais pu ni éluder ni étouffer, qui a traversé et surmonté toutes les épreuves, l’atroce extermination du bouddhisme, la prison d’Anaxagore, la ciguë de Socrate, les inforiunes d’Abé ard, de Roger Bacon et d'Okkam, l’odieux assassinat de Ramus, les bûchers de Bruno et de Vanini, les persécutions du
1. Exceptons l'histoire de la philosophie, surtout celle de U philosophie ancienne, où l'Allemagne chaque jour se surpasse elle-même et maintient en Europe une prééminence que la France commence à lui disputer.
cartésianisme; un besoin enfin reconnu qui a droit à une juste satisfaction comme tous les besoins vrais de la nature humaine. Ou il n’y a plus de démonstration, ou l'histoire de la philosophie met celle-là au-dessus de toute controverse.
II. Combien aussi n’est-il pas consolant de voir qu’à considérer les choses en grand et dans leur marche générale, la philosophie, malgré bien des écarts, a eu son progrès marqué, comme la société, et comme la religion elle-même que la philosophie suit de si près et accompagne dans toutes ses fortunes! Quel pas n’a point fait l’humanité en allant des religions de la nature, nées dans le berceau du monde et auxquelles s’arrête encore l’immobile Orient, à l’anthropomorphisme grec et romain, où du moins l’homme commence à paraître, et se fait une place plus grande dans l’Olympe pour en avoir une plus digne de lui sur la terre ‘ I Le progrès n’a pas été moindre quand l’esprit humain a passé des systèmes les plus célèbres de la philosophie orientale à ceux des philosophes grecs. Nous ne méconnaissons pas le génie métaphysique des Indiens, et nous nous sommes complu à rendre hommage à leur finesse, à leur pénétration, à leur conséquence, surtout à cette fécondité merveilleuse qui leur a fait enfanter de bonne heure toutes les écoles : mais, les faits le montrent assez, ce qui domine en eux c’est l’imagination, partant la chimère, avec ses mille extravagances; et on pourrait dire d un Kapilaet d’un Çakyamouni lui-même, mis en parallèle avec un Socrate, un Platon, un Aris-
J. Premiers essais he philosophie, des Religions de la nature, p. 384-391.
tote, ce que celui-ci a dit d'Anaxagore comparé à ses prédécesseurs d’Ionie : C’est un homme sobre auprès de gens parlant à tort et à travers *. Enfin si on admet l’immense supériorité du christianisme sur le polythéisme antique, comment ne pas reconnaître aussi que la philosophie moderne, nourrie et grandie sous cette noble discipline, en a dû ressentir la bienfaisante influence, et participer aux incomparables lumières répandues en Europe par l’Évangile? Assurément aucun moderne n’a surpassé en génie Piaton et Aristote, mais distinguez le génie de ses œuvres : à génie égal, les œuvres accomplies en des siècles plus avancés sont nécessairement plus parfaites. Eschyle, Sophocle, Euripide n’ont fait ni pu faire la Chimène et la Pauline de Corneille, ni la Phèdre de Racine : pour atteindre à cet idéal de sublimes délicatesses, pour le concevoir même, il a fallu le christianisme, la chevalerie, l’Espagne et la France. De même Platon et Aristote ont trouvé parmi nous au dix-septième siècle non certes des supérieurs, mais des égaux qui, grdce à des progrès accumulés, en savaient plus qu’eux et ont pu donner à leur siècle et à la postérité deux monuments tels que les Méditations et la Théodicée, encore au-dessus du Timée et de la Métaphysique, osons le dire, soit pour l’excellence de la méthode, soit pour la hauteur ou l’ampleur de la doctrine. Déjà môme, dans la libre et vaste carrière que nous parcourons, les Méditalions et la Théodicée ne sont plus que le point de départ de progrès nouveaux qui attendent d'autres Descartes et d’autres Leibniz, si l’esprit humain est lidèlejà lui-même, si, au lieu de reculer ou