Plus haut, troisième leçon, p
de rester stationnaire, il marche et avance toujours, comme il l’a fait depuis trois mille ans.
III. Vous l’avez vu : nulle part la religion n’a pu supprimer la philosophie, ni la philosophie supplanter la religion , parce que toutes deux reposent sur des besoins différents, également sacrés, également indestructibles. N’espérez pas changer la nature des choses. Que la philosophie se tienne donc à sa place, et n’entreprenne point sur un domaine qui n’est pas le sien. Nous l’avons dit souvent, nous le répétons aujourd’hui au nom et avec l’autorité de l’histoire : la religion et la philosophie pourraient s’entr’aider heureusement pour le meilleur service de l’humanité; en se combattant elles ne parviennent qu’à se nuire réciproquement, dans une invincible impuissance de jamais s’effacer l’une l’autre, leurs fonctions étant essentiellement distinctes et absolument incommutables. La religion s’adresse à tout l’homme, à son intelligence assurément, mais aussi à son cœur, à son imagination et à ses sens ; tandis que la philosophie ne s’adresse qu’à la raison seule. L’une travaille pour le genre humain tout entier, l’autre, ouverte à tous, est particulièrement faite pour quelques hommes. Aussi, aux religions la puissance en ce monde; elles ont longtemps régnésur les sociétés en maîtresses souveraines, et il leur doit revenir toujours une part considérable dans le gouvernement des peuples et des États. Le rôle de la philosophie est plus humble. Elle ne parle qu’à un très-petit nombre, mais ce petit nombre-là est l’élite de l’humanité. Au lieu d’aspirer à une domination qui lui échapperait toujours, qu’elle se contente de la liberté, où est son droit et sa force inébranlable. En reportant ses 'regards^ surj ce qu’elle a déjà
fait, elle voit ce qu’elle peut faire encore. Elle peut être tranquille sur ses destinées, car elle est toujours jeune et se sait immortelle. Elle aussi, elle a reçu, dans la constitution de la nature humaine et dans son essence qui est la pensée, des promesses éternelles que Dieu et le temps se chargent d’accomplir'.
IV. Nous ne craignons donc rien pour la philosophie; elle est en sûreté : mais pouvons-nous en dire autant de cette noble doctrine qui nous est particulièrement chère parce que nous y voyons le plus sûr appui et le ressort le plus énergique de la véritable grandeur de l’homme? Sans doüte nous ignorons l’avenir, mais le passé l’éclaire à nos yeux, et il soutient nos espérances. Rappelez-vous quels sont les systèmes qui ont laissé dans l’histoire la trace la plus lumineuse et la plus durable. Ceux-là précisément qui ont pris pour devise cette belle maxime : Dans toute l’étendue de l’univers rien de plus grand que l’homme, et dans l’homme rien de plus grand que l’esprit. Fiez-vous à la gloire, ce juge incorruptible et dont on n’appelle point : la gloire est aussi du côté d’un sage spiritualisme. Connaissez-vous dans la philosophie antique des noms plus vénérés que ceux de Socrate, de Platon et d’Aristote? Jamais y eut-il des esprits plus modérés et plus solides, moins esclaves de préjugés systématiques, plus consommés dans la connaissance de la nature humaine, plus ennemis de tout excès, plus amis du bien en tout genre, et qu'on prendrait plus volontiers pour conseillers dans la vie comme dans la science? Eh bien,
1. Premiers essais, p. 11-16; Fragments de philosophie contemporaine, Préface de la deuxième édition, p. lxxi, etc.; Études sur Pascal, Préface de la seconde édition , p. 96, etc.,eto.
voilà les chefs, les représentants, nous allions dire les symboles de la philosophie que nous défendons. Chez les modernes, qui pouvez-vous mettre en parallèle avec Descartes et Leibniz, avec Reid et Kant, sans parler d’un Newton, d’un Montesquieu , d'un J. J. Rousseau, tous, à divers titres, promoteurs zélés ou interprètes éloquents de la môme cause? Entrons donc sans peur dans la route incertaine et obscure ouverte devant nous par la Révolution française, entrons-y sous les auspices du sens commun, auquel appartient le dernier mot en toutes choses; attachons-nous à ce guide éprouvé; ne l’abandonnons jamais, et soyons persuadés que dans l’ébranlement du monde, et parmi toutes les ruines du passé, il nous conduira ou nous ramènera toujours à l’âme et à Dieu. Introite , et hic Dii sunt.
V. Enfin, n’oubliez pas les incontestables résultats que nous laisse le travail de cette année, tant d’expositions sincères et d’impartiales comparaisons. Les divers systèmes que nous a présentés le dix-huitième siècle n’ont-ils pas été convaincus d’étre les mômes sous des formes nouvelles que le dix-septième siècle avait remis avec éclat sur la scène, que la Renaissance avait empruntés à l’antiquité, que le moyen âge ressuscitait au fond de ses cloîtres, que la Grèce avait cru inventer parce qu’elle les environna d’abord d’une gloire immortelle, mais que nous avons retrouvés tous en Orient, et qu’ainsi l’induction la plus rigoureuse nous autorise ou plutôt nous force à considérer comme des éléments essentiels et permanents de l’histoire de la philosophie? La philosophie n’erre donc point à l’aventure : avec son progrès certain, elle a son développement régulier, et, comme le dit Vico de la société humaine,
ses cercles invariables et ses retours périodiques : elle avance sans cesse et dans les mêmes voies. Celui qui a tout lait avec poids et mesure a sa main ici comme en tout le reste, et il a donné à la pensée des lois stables aussi bien qu’à l’univers. C’est à ce titre, c’est parce que la philosophie a ses lois et sa marche assurée, que l’histoire de la philosophie est pour nous une science vraie, à la fois spéculative et expérimentale, qui a sa place légitime aux premiers rangs de la science historique, si chère à notre temps, et que nous la proposons avecconiianceà l’étude de la jeunesse du dix-neuvième siècle.