‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 16 sur 143 · Lue i l'Académie de Berlin en 1825 et · texte numérisé non relu

Lue i l'Académie de Berlin en 1825 et

2. Nous avons déjà fait connaître l’esprit du Bhagavad-Gila^ Introduction a l’Histoire de la philosophie, leçon III.

et de la vie, quand ceux avec lesquels on voudrait partager l’empire et passer sa vie ne seront plus? 11 est prêt à abandonner son entreprise. Son impassible compagnon le gourmande, et lui rappelé qu’il est Kcha- Irya, de la ra-e des guerriers, que la guerre est son office, son devoir, et que non-seulement s’il recule il perd l’empire et la vie, mais l’honneur. Ces raisons ne paraissent pas faire une grande impression sur l’âme d’Ardjouna. Son mystérieux ami le prend alors de plus haut, et pour le dédier à se battre, il lui expose un système de métaphysique. Un traité de métaphysique, avant une bataille, en dix-huit leçons, sous la forme d’un entretien entre Ardjouna et son compagnon Crishna , tel est le Bhagavad-Gita. Ce curieux monument a été traduit en anglais, en 1785, par Wilkins, et cette traduction est fort estimée. En 1787, elle a été traduite elle-même de l’anglais en français par l’abbé Parraud. En 1823, M. Guillaume Schlegel a publié de nouveau le texte déjà imprimé dans l’Inde, et il en a donné pour la première fois une traduction latine parfaitement littorale. C’est de cette traduction, soigneusement confrontée avec les remarques critiques de M. de Chexy', que je me sers constamment dans l’analyse philosophique que je vais vous présenter du Bhagavad-Gita. Je le suivrai pas à pas, mais je ne le considérerai que par rapport au but qui m’importe, le développement des divers points de vuedu mysticisme. J’appelle surtout votre attention sur la suite et le progrès de c» s points de vue.

1. Bhaijarad-Gila, id eet titania iov |u)oc, tire almi Krishn.r et Ardj ii n,r colloquium d- rebut divinis Ilaratheæ episodium Texlum recentuil... A. -G. Sclilegel, Bonnæ, 1823. — Article de M. de Cbezy , Journal det Sarantt, 1825, anvier.

Voyez comme l’esprit humain débute presque toujours bien, comment il dévie peu à peu de la bonne route, et finit par s'enfoncer dans les plus tristes extravagances.

Le propre de tout mjsticisme est de se séparer de la science, de détourner de toute étude régulière, et d’attirer à la pure contemplation. Aussi le divin précepteur d'Ardjouna lui parle-t-il avec dédain des connaissances qu’on peut acquérir par les livres; il lui parle même fort légèrement des livres sacrés, des Védas. 11 se moque de la loi religieuse qui recommande mille cérémonies et promet des récompenses dans un auti e monde*. Il attaque les subtilités tliéologiques* auxquelles l'interprétai io r de la loi donne naissance. Il traite d’insensés ceux qui s’en tiennent à la lettre des Védas et prétendent qu’il n’y a point de ceititude ailleurs*. Il va jusqu'à dire que les livres saints eux-mêmes, comme les autres livres, ne sont bons qu’à celui qui n’est pas eu pal le de la véritable contemplation, et que, lorsqu’on est anivé à la contemplation, les livres saints sont tout à fait inutiles. « Autant un puits, une citerne, avec s<rs eaux plus ou moins stagnantes, est inutile quand on a sous sa main une source vive, autant tous les livres sacrés sont inutiles au vrai théologien*,» c’est-àdire au théologien mystique.

Schlegel, p. 136. « Riluum varietate atiundantem... sedem apud « superos fincm bonorum prædicantes... •

2. Ibid., p. 137. « Quando mens tua præstigiarum ambages exsu- « peraTerit, tune pervenies ad ignoranliam omnium quae de doctrina , sacra disputari possunt vel disputata sunt; subtilitatum Iheologica-

• rum quando incuriusa mens tua immola sleterit firmaque in con- ■ templ icône, tune devotio tibi obtinget- •

3. Ibid., p. 136. • Insipidités librorum sacrorum dictis gaudentes,

• ncc ultra quidquaui dari afbrmantes. »

4. C’est ainsi du moins que nous entendons cette phrase de la tra-

Voilà donc la guerre déclarée aux livres, à la science, à l’emploi méthodique et régulier de nos moyens de connaître. Ce sont là en quelque sorte les prolégomènes du mysticisme : voici maintenant en langage occidental sa psychologie. Déjà son caractère s'y manifeste davantage.

Le Bhagavad-Gita enseigne expressément que, dans la hiérarchie des facultés humaines, l’âme estau-dessus de la sensibilité, qu’au-dessus de l’âme est l’intelligence, et qu’il y a quelque chose encore au-dessus de l'intelligence, l’être*. Mais l’être au-dessus de l’intelligence, c’est l’être sans intelligence, c’est l’être pur, la substance, sans attribut intelligible comme sans attribut sensible, puisque l’être est au-dessus de la sensibilité comme au-dessus de la pensée : c’estdonc d’abord une abstraction, car toute substance ne nous est pas plus donnée sans attributs, qu’un attribut ne nous est donné sans sujet; ensuite une substance sans attribut essentiel est une substance qui se prête également à tous les attributs possibles, qui admet parmi ses attributs la matière aussi bien que l’esprit, et peut servir de sujet à tous les phénomènes indistinctement1. Tout ceci vous semble assez peu important, peut-être. Poursuivons, et ce qui vous a semblé obscur ou indifférent en psychologie va grandir et s’éclaircir en morale.

duction de Schlegel, p. 136-137.- « Quoi usibus inservit puteus, aqm»

* undique contluentibus, lot usibus, præstant universi librf sacri theo- « logo prudenti. •

1. Scblegel, p. 142. • Sensus pollentes, sensibus pollentior ani- ■ mus, anime aulem pollentior mens; qui vero præ mente pollet,

• is est. »

2. Nous avons établi tous ces points ; voyez les Prbmibss essais , pastim, et particulièrement Du Vrai, nu Beau kt du Bien, leçon V, du Myiticumc.

Si dans l’ordre intellectuel la contemplation est supérieure à l’emploi de la raison, si l'être en soi est supérieur à la pensée, il s’ensuit que dans l’ordre moral ce qui répond mieux à la contemplation pure et à l'état d’être en soi, à savoir, l’inaction et l’inaction absolue, devra être supérieur à l’action. Ainsi rien n’est moins indifférent que ce qui se passe sur les hauteurs de la métaphysique ; c’est là que sont les principes de tout le reste ; c’est de là que, par une pente cachée, mais irrésistible, dérivent en morale les résultats les plus admirables ou les plus absurdes. Suivez la série des conséquences étranges mais nécessaires où conduit dans la pratique le plus ou moins d’importance donnée en psychologie à la substance en »oi ou à la pensée.

Tout commence toujours bien, et le précepteur d’Ardjouna ne lui recommande pas d’abord l’inaction, ce qui choquerait le sens commun et les mâles habitudes du jeune Kchatrya; mais il lui recommande d’agir avec pureté, sans rechercher les avantages de son action, et par la simple considération du devoir, arrive ensuite que pourra. Rien de mieux assurément que le désintéressement et la pureté; mais le chemin est glissant, car la pureté est modeste, elle doit fuir toutes les occasions de chute ; et comme on n’est jamais plus sûr de ne pas mal agir qu’en n’agissant point, bientôt on va du désintéressement à l’abstinence, et de l’abstinence à l’inertie. Aussi, après avoir recommandé à Ardjouna d’agir sans considérer les résultats de l’action, bientôt Crishna lui présente, comme l’idéal de la sagesse humaine, l’inaction dans l’action *, et il nous

I. Sctilegel, p. 144. • Oui in opéré otium cernit et in otio opua, is • sapit inter mortiles. »

semble lire un chapitre de Lao-Tseu. Mais le philosophe indien va plus loin que le philosophe chinois. Vous allez en juger.

Puisqu’il faut agir en ce monde, il faut agir au moins comme si on l 'agissait pas, et cultiver surtout la vie contemplative, bien supérieure à la vie active; car • les œuvres sont inférieures à la dévotion, à la foi * . » Cette maxime est déjà très-grave; cependant on peut l’absoudre encore. En effet, on peut dire qu’une action n’a de valeur morale qu’autant qu’elle est faite en vue du bien, avec la volonté et la connaissance du bien, avec la foi au bien: autrement c'est une action matérielle, utile ou nuisible, mais sans mérite. La foi est donc le principe de l’action morale; c'est la force et la profondeur de l’une qui mesure la bonté de l’autre ; elle lui est donc supérieure. Dans ce sens, et avec les réserves nécessaires, il ne serait pas absurde de soutenir que la foi e?t supérieure aux œuvres. Mais le mysticisme ne s’arrête pas là ; il élève tellement la foi audessus des œuvres, qu’il avilit les œuvres et en inspire Je dédain. «En ce monde, le véritable dévot dédaigne toute action. » Quoi I toute action, les bonnes comme les mauvaises, la verlu véritable comme la fausse? Oui, en ce monde le vrai dévot dédaigne toutes les actions, «les bonnes aussi bien que les mauvaises1. » Nous voilà donc arrivés au mépris des œuvres. Une fois là, la pente est rapide vers toutes les folies, et les folies les plus perverses. De l’indifférence des œuvres et du prix absolu de

1. Schlegel, p. 137. • ... Longe inferiora sunt opéra devotione « mentis. >

i. Ibid., p. 137: • Mente dévolus in hoc ævo utraque dimittit , bene et male facta. »

la foi sort ce principe, que pour être clair et bref je mets encore ici en langage de l’Occident : La foi sans les œuvres sanctifie et béatifie l’âme. Premier principe ; en voici un second qui sort du premier : Quand la foi est entière, elle sanctifie et béatifie, non plus seulement sans les œuvres, mais malgré les œuvres; et si la foi est tout, si Dieu ne tient compte que de la foi et dédaigne toute action, il s'ensuit que les actions bonnes lui sont aussi indifférentes que les mauvaises, et que les mauvaises mêmes, si elles sont faites avec mépris pour elles, ne lui sont pas plus désagréables que les bonnes, qu’enfin avec la foi on peut arriver à la sainteté et à la béatitude, malgré le péché. Je n’invente pas, je traduis. Écoutez Crishna : « Celui qui a la foi a la science, et celui qui a la science et la foi atteint, par cela seul, à la tranquillitésuprême*.... » — «Celuiqui adéposéle fardeau de l’action dans le sein de la dévotion, et qui a tranché tous les doutes avec la science, celui-là n’est plus retenu dans les liens des œuvres’.» — « Fusses-tu chargé de péchés, tu pourras passer l’abîme dans la barque de la sagesse. Sache, Ardjouna, que, comme le feu naturel réduit le bois en cendres, ainsi le feu de la vraie sagesse consume toute action*. » — * Je suis le môme pour tous les êtres ; nul n’est digne de mon smour ou de ma haine; mais ceux qui me serventsont

1. Scblegel, p. 145. • Qui fidem habet, adipiscltur scienttam; hui • intentui... ad summam tranquillitatem pervertit. •

2. Ibid., p. 146. • Eum qui in devotione opéra sua deposuit, qui « scientia dubitationem discidit, spiritalem, non constringunt vinculis « opéra. •

3. Ibid., p. 145- • Si vcl maiime omnibus peccatis sis contamina- « tus, universalis scientiæ saltu tamen infernum trajicies; deinde ut « ligna accensus ignis in cinerem vertit, o Ardjunal pariter scientiæ « ignis omnia opéra in cinerem vertit. »

en moi comme je suis en eux. Le plus criminel, s’il me sert sans partage, est purifié et sanctifié psr là*. »

Il ne manque à ce mysticisme qu’une dernière conséquence, le dogme de la pré lestination, destruct'f de toute iiberté et de toute moralité « Le présomptueux se croit l’auteur de ses actions; mais toutes les actions viennent de la force et de l’enchaînement nécessaires des choses *. » — « Un sort irrésistible destine les uns au bien, les autres au mal, à la vertu ou au vice, à la vérité ou à l’erreur, au bonheur ou à l’infortune. Tous les hommes naissent sous l'empire de l’une ou de l'autre de ces deux destinées *. » Aussi comme tout icibas n’est qu’uno loterie, et qu’on n’est jamais sûr, avec les meilleurs intentions du monde, d’avoir reçu un bon billet, Ardjouna frémit (et en effet la moment était solennel, on allait livrer bataille); il regarde avec effroi son singulier interlocuteur, qui, d’un regard puissant et serein, le rassure en lui disant : • Rassure-toi, Pandou, car tu es né sous la bonne destinée *, »

Le résultat de cette théorie morale est un absolu quiétisme, une complète indifférence, le renoncement à l'action et à la vie ordinaire, et l’immobilité dans la contemplation. « Délivré de tout souci de l'action, le

1. Schlegel, p. ISO. • Æquabilis ego erga omnia animaritia; nemo « mibi estvel invisus vel carus; at me qui coluut religiose , insunt « mibi et ego iis insam. Si vel admodum ftcinorosus me colit cultu « non aliorsum distracto, is probus est æstimandus, is utique recte « compositus. »

2. Ibid., p. 141. « Naturæ qualitatibus peraguntur omni modo «opéra; sua fiducie qui fallitur, eorum seipsum auctorem esse arbi- « trahir. »

Page 1