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AVERTISSEMENT

jusqu’à la Révolution française, il ne fallait pas moins que la science éprouvée de l’homme qui, dan3 sa longue carrière, a répandu tant de lumières sur toutes les grandes époques et sur tous les grands systèmes, anciens et modernes.

1er juillet 1863.

DE

PREMIÈRE LEÇON

Sujet du cours: l’histoire de la philosophie comme contre-épreuve et achèvement de la philosophie elle-même. — La multitude des systèmes, qui trouble et décourage d’abord, lorsqu’on commence à étudier l’histoire de la philosophie, se résout assez vite en un petit nombre de systèmes principaux sur lesquels se concentre l’attention. — Tous les systèmes sont des produits de l'esprit humain, et par conséquent l'étude de l’esprit humain, h psychologie, est la lumière de l’histoire de la philosophie. — La psychologie a pour instrument la réflexion , et celle-ci suppose la connaissance naturelle et spontanée qui la précède et à laquelle elle s'applique. — La connaissance naturelle Corme une synthèse très-complexe et assez confuse. La conscience se borne i l’attester. La réflexion s'ajoute à la conscience pour éclaircir la synthèse primitivo. Son instrument est l'analyse qui opère successivement. — Le danger de l’analyse consiste A prendre la partie qu'elle examine pour le tout qu'il s'agit de connaître. — La réflexion s’applique d’abord aux phénomènes qui tiennent à la sensibilité, et néglige tout le reste; de 14 un système particulier et exclusif, le sensualisme. Le bien elle mal de ce système. — Autre application défectueuse do la réflexion, l’idéalisme. Le bien et le mal de ce système. — Encore une autre pente de la réflexion, le scepticisme. Le bien et le mal. — Nouvelle et dernière application de la réflexion, le mysticisme. Le bien et le mal. — Ordre naturel

PREMIER ELEÇON.

du développement de ces quatre systèmes. — Leur utilité rclatire et leur mérite intrinsèque. — Harmonie de la philosophie et de son histoire. — Que l’impartialité n'est pas l’indifTèience. Sympathie avouée pour tout système spiritualiste sans fanatisme. — Qu’un sage éclectisme doit présider à une histoire vraiment philosophique delà philosophie.

Messieurs, l’année dernière, j’ai voulu, avant tout, que vous puissiez reconnaître celui qu’autrefois vous aviez écouté avec quelque indulgence ; j’ai voulu vous rappeler d’abord le but que je poursuis, l’esprit qui m’anime et qui doit présider à cet enseignement. Mais si les vues générales sont l’âme de la science, la science ne prend un corps en quelque sorte, elle ne se fonde que dans le travail d’applications précises. Je viens donc éclaircir, étendre, affermir les principes historiques exposés l’été dernier, en les appliquant, en descendant à mon tour dans l’arène que j’ai tracée.

V Introduction que vous avez accueillie avec tant de bienveillance a mis sous vos yeux les diverses considérations dont l’histoire de la philosophie peut être l’objet. Vous devez être convaincus maintenant de la suprême utilité de cette étude, et pour la philosophie elle-même et pour toutes les parties de l’histoire dont celle-ci est le couronnement. Je vous ai rendu compte des travaux les plus célèbres accomplis en ce genre ; je me suis plu à rendre justice à la vaste érudition d’un Brucker, à la critique tour à tour ingénieuse et élevée d’un Tiedemann et d’un Tenneman ', mais sans vous dissimuler les graves défauts qui obscurcissent leurs mérites, et ne permettent pas de s’en tenir à leurs

1. Introduction a l’Histoire de la philosophie, 4* édition, leçon XII. Rappelons qu’en 1828 la grande histoire de H. Rilter était à peine commencée et ne pouvait nous être connue.

ouvrages, quelque prédeux, quelque recommandables qu’ils soient. Le temps est venu de mettre nous-mème la main à l’œuvre, et d’entreprendre devant vous une histoire de la philosophie qui réponde à l’idée que nous nous en sommes fait, qui continue et développe la philosophie dont vous connaissez les principes et le caractère *, en vous la présentant sous une face nouvelle, non plus comme le fruit solitaire des méditations d'un homme réduit à ses propres .forces, mais comme l’enfantement successif du temps, le legs des siècles, le dernier mot du travail de l’humanité.

Cette philosophie-là, comme vous le voyez, est essentiellement expérimentale ; et, disons-le, elle est la plus redoutable épreuve qui puisse être imposée à la philosophie spéculative à laquelle nous nous sommes arrêté. L’une et l’autre, dans leurs différences et dans leur harmonie, composent une seule et môme œuvre, qui ne nous semble pas indigne, au moins par ses principes et dans ses traits généraux, d’être offerte à la jeunesse du dix-neuvième siècle, de ce siècle à la fois audacieux et circonspect, qui ne craint pas de remuer toutes choses dans l’ordre moral aussi bien que dans l’ordre matériel, et s’élance de toutes parts dans des voies nouvelles, en même temps qu’il se fait gloire de repousser les chimères, et croit avec raison se relever au-dessus des autres siècles en s’assujettissant à l’expérience.

Jeunes gens, sortis comme nous de la Révolution

1. Cetle philosophie, disséminée dans nos cours et nos écrits depuis 1815, est résumée, d'une façon bien imparfaite pour les détails mais fidèle quant é l'ensemble, dans notre livre Du Vhai, du Beau et de Bien.

rnEMlÈKE LEÇON.

française, vous qu’élève le souvenir des grandes actions de vos pères, et que l’exemple de leurs fautes et de leurs malheurs a mûris avant l’âge, qui apportez ici une ardente et généreuse curiosité qui nous anime à la fois et nous intimide, nous osons vous promettre que cette curiosité ne sera pas trompée, car nous allons vous raconter l’histoire de la pensée humaine , nous allons vous exposer toutes les grandes solutions que l’esprit humain, dans ses représentants les plus illustres, a successivement données des éternels problèmes qui vous agitent vous-mêmes, que le premier homme s’est proposés et que le dernier homme se proposera encore s’il a conservé le plus bel attribut de sa nature, le noble désir de se connaître, de connaître l’univers et son auteur.

Ce qui trouble et décourage à l’entrée de l'histoire de la philosophie, c’est la prodigieuse quantité de systèmes appartenant à tous les pays et à tous les temps, composés dans toute sorte de langues, revêtus des formes les plus diverses et souvent très-médiocrement attrayantes, déjà fort difficiles à comprendre chacun séparément, et formant ensemble, au moins en apparence, une masse confuse, un chaos, un vrai labyrinthe où mille roules se croisant en tous sens ne permettent pas, ce semble, de s’orienter. Mais ne succombez pas à cette première vue ; regardez en face ces étranges ap paritions, percez leur enveloppe, recherchez leurs caractères les plus généraux : avec un peu de temps ces caractères, différents ou semblables, se dégageront comme d’eux-mêmes, et réduiront cette multitude infinie de systèmes à un assez petit nombre de systèmes principaux qui comprennent tous les autres, comme les

innombrables plantes qui couvrent la terre ne sont à l’œil exercé du botaniste que les variétés de quelques grandes familles.

Lorsqu’on est arrivé là, la lumière commence à se faire, et le fondement est posé d'une étude régulière, instructive, intéressante, qu'il ne s’agit plus que d’étendre et d'approfondir.

Et quelles sont ces grandes familles de systèmes philosophiques auxquelles on peut ramener tous les autres ou comme analogues ou comme dérivés ? De quelle manière se forment-elles, et d’où viennentelles?

Évidemment elles viennent de l’esprit humain, leur commune patrie, dont la fécondité naturelle les porte toutes, en même temps que ses divers penchants expliquent leur diversité. Voilà pourquoi l’esprit humain, aussi constant à lui-même que la nature, après avoir produit tous ces systèmes, les reproduit sans cesse avec la double et ineffaçable empreinte de son immortelle unité et de ses diversités essentielles.

Quel peut être en effet, je vous prie, le vrai père de tous les systèmes philosophiques, sinon l’esprit humain lui-même, qui est à la fois le sujet et l’instrument nécessaire de toute philosophie? L’esprit humain est comme l’original dont la philosophie est la représentation plus ou moins fidèle, plus ou moins complète. Chercher dans l’esprit humain la racine des divers systèmes, c’est donc chercher tout simplement les effets dans leur cause, c’est tirer l’histoire de la philosophie de sa source la plus certaine et la plus élevée.

L’étude de l’esprit humain s’appelle, scientifiquement, la psychologie. Nous voilà donc ramené par une autre

PREMIÈRE LEÇON

voie à ce principe qui est l’âme de tous nos travaux, qui constitue le caractère propre et aussi le caractère national de notre philosophie, la rattache à Descartes et la sépare de toute philosophie étrangère, à savoir que la psychologie est le point de dépsrt nécessaire de foute saine philosophie1, qu'elle seule introduit légitimement dans le sanctuaire de la métaphysique, et qu’elle fournit même à l’histoire sa plus sûre lumière.

La psychologie, l’étude de l’esprit humain, se fait à l’aide de la réflexion. Mais la réflexion suppose quelque chose d’antérieur à elle, à quoi elle s’applique, et nous avons pensé avant de réfléchir. Notre intelligence entre d’abord en exercice par l’énergie naturelle dont elle a été douée, et conformément aux lois qui la gouvernent. L’homme acquiert une foule de connaissances, sans se demander comment il les acquiert et comment il connaît; il raisonne sans avoir recherché quelles peuvent être les meilleures formes de raisonnement ; il aime, il veut, il cède ou résiste à ses passions; il fait le bien et le mal, il est vertueux ou criminel, il croit en Dieu, l’adore, le prie, sans avoir lu aucun traité de morale et de théodicée. Comme la poésie devance les poétiques, l’éloquence les rhétoriques, la société les publicistes, ainsi, avant la réflexion et tout essai de psychologie, l’homme possède des sentiments, des idées, des notions, des croyances de toute sorte ; et ici intervient cet autre principe avec lequel vous devez être familiers, la grande et féconde distinction du développement spontané et du développement réfléchi de la

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