‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 24 sur 143 · ADDITION SUR LE BOUDDHISME · texte numérisé non relu

ADDITION SUR LE BOUDDHISME

Grâce à Dieu, depuis l’année 1828, un ami, nous n’osons dire un disciple bien cher (Premiers essais, Appendice, p. 415), M. Eugène Burnouf, enlevé prématurément à des études oii il portait une sagacité à la fois et une circonspection profondément philosophique, est venu nous offrir pour la connaissance et la juste appréciation du bouddhisme un guide non moins autorisé que nous l’avait été M. Colebrooke pour le brahmanisme et les nombreux systèmes qui en sont sortis. M. Houghton Hodgson, résident anglais à la cour de Népaul, ayant découvert des monuments bouddhiques écrits en sanscrit, a eu la générosité d’en faire présent à la Société asiatique de Paris, et c’est de ces manuscrits que M. Eugène Burnouf a tiré les éléments de sa belle Introduction à r histoire du Bouddhisme, t. I, in-4°, 1844. Grâce à cet admirable ouvrage et au Lotus de la bonne loi, imprimé après la mort de l’auteur, en 1852, in-4°, on peut affirmer aujourd’hui que Colebrooke avait raison dans le jugement qu’il avait porté de la nouvelle doctrine, que les Brahmanes n’avaient point calomnié les Bouddhistes, et que la triste philosophie qui règne dans une si grande partie de l’Indo-Chine n’est pas autre chose qu’un dernier et extrême rameau du Sankhya.

Lorsqu’on néglige les différences souvent considérables que devait introduire dnns le Bouddhisme la diversité des pays où il s’est successivement développé et a dû se modifier pour entrer dans le caractère et les mœurs des nations qui l'embrassaient, voici les points qui peuvent être regardés comme incontestables :

I. Le nom propre du fondateur du bouddhisme était Siddharta; son nom de famille est Çakya, et les Çakyas étaient une branche de la caste des Kchatryas, les guerriers. S’étant voué à la solitude, il devint mouni. De là le nom de Çakyamouni. On lui donna ou il prit ensuite celui de Bouddha, l’intelligent, le savant Burnouf. (7n- Iroduction à l’hisl. du Bouddhisme indien , p. 70, la note.)

IL Le bouddhisme, selon les traditions les plus accréditées, est de cinq ou de six siècles avant notre ère, et cette date, à peu près certaine, établit en même temps la haute antiquité des systèmes brahmaniques qui fleurissaient dans l’Inde avant que le Bouddha entreprît de les réformer.

III. Le bouddhisme est essentiellement une philosophie, dont plus tard on a voulu faire une religion, contrairement à la pratique constante de l’humanité qui va de la religion à la philosophie, et, comme de nos jours nous avons vu le saint-simonisme, d’abord simple système matérialiste et athée appliqué à la politique par son auteur, devenir en quelques années une secte religieuse entre les mains des successeurs de Saint-Simon, qui, plus ambitieux que leur maître, et se croyant d’autant plus propres à fonder une religion qu’ils ne croyaient pa9 en Dieu et n’étaient arrêtés par aucun préjugé en ce genre, s’avisèrent de revêtir leurs idées, en s’en réservant le secret, des dehors d’un culte

et d'une hiérarchie sacerdotale affectant toutes les formes du christianisme. Le Bouddha, en digne Kchatrya, a été plus sincère et plus courageux. Écoutons M Burnouf, Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien , p 338 : « Je n’hésite pas pour ma part à croire que Çakya n’a pas eu la pensée de substituer aux objets et aux formes du culte populaire des objets nouveaux d'adoration et des formes nouvelles du culte. Il a vécu, il a enseigné, et il est mort en philosophe, et son humanité est restée un fait si incontestablement reconnu de tous que les légendaires auxquels coûtaient si peu les miracles, n’ont pas même eu la pensée d’en faire un dieu après sa mort. Il fallait des sectaires aussi indifférents à la vérité que les vichnuvistes pour transformer Çakya en une incarnation de leur héros. »

IV. Il est certain que la secte nouvelle sort du Sankhya et du Sankhya sans Dieu. Elle reproduit la psychologie et la métaphysique de cette école, et elle ne s’en distingue que par une conséquence plus audacieuse, en y ajoutant une théorie qui met le sceau au système entier et constitue l’originalité du bouddhisme, à savoir, le Nirvana, au sens particulier que Çakya mouni lui attribue. « Çakyamouni.ditM. Burnouf, ibid., p. 250, en entrant dans la vie religieuse, partit des données que lui fournissaient les doctrines athées du Sankhya, lesquelles étaient en ontologie l'absence d’un Dieu, la mYiltiplicitc et l’éternité des âmes humaines, et en physique l’existence d’une nature éternelle, douée de qualités, se transformant d’elle-même tt possédant les éléments des formes que revêt l'âme humaine dans le cours de son voyage à travers le monde. Çakyamouni prit à cette doctrine l’idée qu’il n’y a pas de Dieu, ainsi

que la théorie de la multiplicité des âmes humaines, celle de la transmigration, et celle du Nivarna ou de la délivrance, laquelle appartenait en général à toutes les écoles brahmaniques. Seulement il n’est pas facile de voir ce qu’il entendait par le Nirvana, car il ne le définit nulle part. Mais comme il ne parle jamais de Dieu, le Nirvana ne peut être l’absorption de l’âme individuelle au sein d’un Dieu universel, ainsi que le croyaient les brahmanes orthodoxes... Le mot de vide, qui paraît déjà dans tous les monuments que tout nous prouve être les plus anciens, m’induit à penser que Çakya vit le bien suprême dans l’anéanlissement complet du principe pensant. Il se le représenta, ainsi que le fait supposer une comparaison répétée souvent, comme l’épuisement de le lumière d’une lampe qui s'éteint. »

Tel est, à n’en pas douter, le sens du Nirvana bouddhique, sans quoi il n’aurait rien de particulier, il ne serait que le Nirvana brahmanique : il ne serait pas un moyen nouveau de délivrance. La métempsycose condamnait après la mort l’âme la plus pure, la plus détachée, à un retour à l’existence, nécessairement accompagnée de toutes les misères qui la rendent importune au sage. Échapper à la métempsycose et à ses éternelles renaissances était bien le but suprême quepoursuivait le brahmanisme, comme on le voit partout, par exemple dans le Bhagavad-Gita ; mais là c’est par 1 anéantissement en Dieu qu’on y tendait : « Le parfait dévot parvient à s’anéantir en Dieu1; » tandis quici, Kapila ayant supprimé Dieu, l’anéantissement pur et

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