SA MATURITÉ
Ci u ses diverses qui, en Grèce, ont favorisé le développement de l’esprit philosophique. Là, comme dans l'Inde, la philosophie est sortie des mystères et de la théologie. — Nai- sauce et durée de la philosophie grecque : elle se divise en trois grandes époques qui embrassent douze cents ans. — La première époque s’écoule dans les colonies, et elle comprend deux ecoies différentes, qui expriment le caractère différent des deux branches principales de la race grecque , les Ioniens et lesDoriens. — Dans ces deux écoles on étudie la nature, mais on l’envisage différemment. — Sensualisme de l’école ionienne. Thalès. Anaximandre. ’Anaximène. Héraclite. — Matérialisme et athéisme déclarés de l’école d’Abdère. — L’école pythagoricienne et l’école d’Élée se jettent à l’extrémité contraire de l école ionienne. — Lutte des deux écoles. Essais de rapprochement. Empédocle. Anaxagore. — Naissance du scepticisme. Les Sophistes. Ils transportent la philosophie sur le continent. — Renouvellement de la philosophie grecque, à Athènes. Seconde époque: Socrate. — Ses maîtres; ses premières études. Profonde impression que fit sur lui la lecture d’Anuxagore qui pose l’intelligence comme la cause suprême de toutes choses. — Méthode de Socrate : ses divers procédés, l’ironie et la maleutique, surtout !• précepte Connais-toi toi-mfme, elevé à la hauteur d’un principe. — Règle à suivre pour bien déterminer les théories qui appartiennent en propre à Socrate. 1* Théorie de la définition, fondée sur un élément général, premier germe de la théorie platonicienne des Idées. 2“ Théorie de l'Amour. 3* Théorie du Bien et de la Providence. 4” Théorie du démon de Socrate. — Socrate et la religion do son temps. — Lutte contre les Sophistes. — Accusation d’impiété portée contre Socrate ; sa condamnation, sa mort. — Immédiatement après Socrate, Cyuisme, Cyrénaïsme, Mégarisme. — Platon, élève direct de Socrate, s'efface pour ne laisser paraître que son maître. — Il réunit ce qu’il y a de mieux dans les systèmes antérieurs. — Il perfectionne la méthode de Socrate. De la définition socratique il tire la théorie des Idées et la dialectique1
— Théorie des Idées et Théodicée. — Mathématique et astronomie.
— Esthétique : beauté idéale, amour platonique. — Morale. — Politique. Aventures de Platon en Sicile. — Mythes philosophiques. — Platon inclinant au génie dorien et pythagoricien. — Partout une tendance idéaliste sagement tempérée. — Aristote. Un mol sur sa vie. — Ses différences générales avec Platon; mais pas aussi crnpi rique qu’on le prétend. — Explication de sa définition de l'âme. — Théisme d’Aiislote. Son imperfection. — Aristote plus grand comme physicien et naturaliste que comme mathématicien et astronome. — Sa théorie de la formation des Idées générales, et son principe qu'il n'y a pas de pensée sans image. — Esthétique. Morale. Politique.
— Tendance sensualisle contenue en de raisonnables limites.
Je vous ai signalé le sensualisme, l’idéalisme, le scepticisme et le mysticisme dans l’Inde , à leur première apparition dans l’histoire. Je me propose aujourd’hui de vous faire assister à leur seconde apparition, dans la Grèce. Nous aurons cette fois un grand avantage : la Grèce a une chronologie, et les systèmes philosophiques s’y succèdent dans un ordre tout aussi bien connu que les autres phénomènes de la civilisation grecque. Si donc, dans la leçon précédente, faute de dates assez sûres, nous attachions moins d’importance à l’ordre dans lequel nous vous présentions les différents systèmes indiens qu’à ces systèmes eux-mêmes, ici nous appellerons surtout votre attention sur l’ordre des systèmes, parce que cet ordre est certain et parce qu’il contient et peut nous révéler le secret du développement régulier de l’esprit humain dans la philosophie.
Aussi haut que vous remontiez dans l’histoire de la Grèce, sans vous enfoncer dans des origines hypothétiques, vous trouvez, autochtone ou venue d’ailleurs à des époques reculées, une population composée de tribus différentes mais une pourtant dans son caractère général, ingénieuse et énergique, guerrière à la fois et commerçante, en possession d’un continent assez éten-
du, surtout d’iles nombreuses, déjà même répandue sur les bords de l’Asie Mineure et en relation permanente avec l’Égypte, empruntant sans cesse en tout genre à ses voisins plus avancés et perfectionnant rapidement tout ce qu’elle emprunte. Nul doute que la Grèce ne tienne de l’Égypte les éléments des arts et des sciences et la plupart de ses institutions religieuses. Le témoignage du père de l’histoire est ici péremptoire : Hérodote nous apprend que c’est de l’étranger, et particulièrement de l'Égypte, que la Grèce a reçu presque toutes ses divinités et les fêtes publiques établies en leur honneur'. Le dogme oriental de la métempsycose, de la transmigration successive des âmes, régnait en Égypte; des Grecs l’y trouvèrent et l’adoptèrent5. Mais le présent le plus précieux que l’Égypte leur ait fait, ce sont les initiations et les mystères5, c’est-à-dire la coutume hardie de communiquer à quelques hommes choisis le sens caché des représentations religieuses qui se voyaient dans les temples et sur les monuments sacrés
1 . Hérodote, Eutcrpc , ch. l : « Presque tous les noms des dieux ont passé d'Égypte en Grèce. Ils viennent de l'étranger, et la plupart d’Egyple. »
•2. Ibid., cxxtn : * Les uns plus anciennement, les autres plus récemment; et ils s'en sont servis comme s’ils les avaient inventés euimêrnes. Je les connais, mais je ne veux pas les nommer. » Réserve bien fâcheuse pour l’histoire. Parmi ceux qui, les derniers, prirent à l’Égypte la métempsycose, tout le monde nommo aisément Pylhagore; mais quels étaient ses devanciers? il n’y a pas d'invraisemblance à soupçonner ici Orphée, tout aussi imbu du dogme de la métempsycose que Pylhagore lui-mème, et qui avait voyagé en Égypte, selon le témoignage de Diodore de Sicile, I, 96.
3. Hérodote s’était fait initier aux mystères qu'il était interdit de divulguer. Ibid., ch. clxxi : • Instruit de ce qui s’y passe, je ne puis en parler.... Je no dirai donc ici que ce qu’il m’est permis de dire. Ce sont les filles de Uanaüs qui ont porté en Grèce ces mystères. * Ibid., ch. lxxxi : « Les mystères Orphiques ou Bacchiques sout les mêmes que ceux des Égyptiens et des Pythagoriciens. •
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dont le sol égyptien était couvert. On conçoit quelle * source d’instruction supérieure s’ouvrait là pour des esprits curieux et libres. Les initiations étaient un grand progrès sur le culte ordinaire, et ce progrès en promettait d’autres. Il est impossible, en effet, qu’on fasse une société secrète avec des conditions plus ou moins sévères d'admission pour y répéter la légende : il faut que les mystères aient renfermé quelque chose de plus , tout au moins une exposition plus régulière, ou déjà même une interprétation quelconque, historique, physique ou morale, des cérémonies populaires. Les mystères sont une sorte de compromis entre l’autorité religieuse et le besoin naissant de la réflexion ; ils ouvrent l’ère de la théologie, et la théologie insensiblement prépare celle de la philosophie.
Ajoutez qu’il n’y avait pas de castes en Grèce, bien qu’on y honorât d’une façon particulière, surtout à Lacédémone, ceux qui se vouaient à la carrière des armes; que la religion s’y divisait en un assez grand nombre de cultes différents, propres à telle tribu ou à telle ville; qu’ainsi les ministres de ces cultes ne pouvaient former un corps; que les traditions sacrées, confiées à la garde de ces divers sacerdoces, n’étaient pas déposées dans un livre unique, révélé d’en haut, qui fût là toujours et partout pour rappeler l’autorité des dogmes à quiconque serait tenté de s’en écarter. 11 n’y a point eu de Védas en Grèce, et cette circonstance , trop peu remarquée, a été une des raisons les plus puissantes du rapide développement de l’esprit de recherche indépendante. Aussi le temps qui dans la Grèce correspondrait au règne des Védas dans l’Inde fut très- court: on l’aperçoit à peine, et il fait place bien vite à une époque
où, grâce aux initiations et aux mystères, il se forme une sorte d’interprétation théologique, représentant assez bien, en Grèce, la première école Mimansa de l’Inde*.
A cet âge obscur appartiennent divers personnages, encore à moitié fabuleux, dont on ne connaît bien que les noms et le rôle mystique et sacerdotal , tels que Linus, Musée, surtout Orphée, appelé le théologien, 5 8tdy.oyo ç *.
Viennent ensuite deux grands poètes qui, dans l’ordre des idées, tiennent pour ainsi dire le milieu entre les mystères et la philosophie. Après les Égyptiens, c’est à Homère et à Hésiode qu’Hérodote attribue les croyances théogoniques des Grecs*. Homère, en effet , qui était dans toutes les mains et dans toutes les bouches, et exerçait le ciseau et le pinceau de tous les artistes, a été le plus puissant propagateur de l’anthropomorphisme grec , et Hésiode , de son côté , répandit des conceptions mythologiques plus relevées qui parurent plus tard sous une autre forme *.
Mais laissons là ce qu’on peut appeler la philosophie avant les philosophes, traversons les mythes des poètes, la légende des sept sages, les conseils pratiques des gnomiques, et arrivons au temps où s’opère et s’achève définitivement le passage de la théologie à la philosophie.
Nous le savons avec une pleine certitude : la philo-