Sutrrpe, ch. liu
4. Aristote, Métaphysique , liv. I", ch. lit; Fragments ds philosohue ancienne , p. 204-206.
sophie est née en Grèce six cents ans avant le christianisme, et, nous le verrons, elle s’est prolongée six cents ans après. Elle compte douze siècles d’existence, pendant lesquels elle a produit, avec une fécondité admirable, une infinité de systèmes dont les rapports chronologiques, nettement déterminés, nous permettent d’embrasser et de suivre ce vaste mouvement dans ses débuts, dans son progrès et jusqu’à sa fin.
La philosophie grecque parcourt trois époques distinctes qui expriment dans leur succession ses commencements, sa maturité, sa décadence.
La première époque voit la philosophie naître avec la civilisation, les arts et les lettres, au contact de l’Égypte et de l’Asie Mineure, dans les îles de l’Archipel et sur les côtes de l'Ionie et de l’Italie. Dans la seconde époque la nhilosophie passe sur le continent grec, s’établit et porte ses plus beaux fruits à Athènes. Dans la troisième époque, elle émigre à Home et à Alexandrie, s’enrichit à la fois et s’altère en se mêlant à l’esprit oriental, et elle revient jeter ses dernières lueurs et s’éteindre à Athènes, dans l'écoie fondée par les Antonins et que ferme un ordre de Justinien, l’an 529 de l’ère chrétienne.
Pendant la première époque, les colonies grecques ont précédé le continent dans le goût et la culture des choses de l’esprit, parce que la navigation et le commerce les avaient enrichies de bonne heure, et y avaient créé, pour un certain nombre d’hommes, le loisir qui engendre la curiosité et d'autres besoins que ceux de la vie ordinaire.
D’autre part, ces colonies, appartenant à diverses tribus de la race grecque, surtout aux deux tribus prin-
cipales, les Ioniens et les Doriens, dont le caractère différait essentiellement, ont dû prendre et ont pris en effet des développements très-différents qui ont fini par paraître dans la philosophie comme dans tout le reste. Les Ioniens se distinguaient par la vivacité et la gaieté, par l’amour du plaisir dans la vie, en politique par des goûts démocratiques, dans l’art par la recherche de l’élégance et de la grâce. Compatriotes et disciples d’Homère, ils s’abandonnaient à toutes les riantes superstitions de l’anthropomorphisme. Les Doriens, au contraire, guerriers par-dessus tout, étaient graves jusqu’à l’austérité : leur laconisme était célèbre; ils préféraient le gouvernement royal et aristocratique, et ils avaient un sentiment religieux sérieux et élevé. Une telle race inclinait naturellement à l’idéalisme, et la première au sensualisme. Cette opposition paraît dès le début de la philosophie en Grèce1.
Les systèmes ou plutôt les essais qui remplissent la première époque de la philosophie grecque ont tous cela de commun qu’ils ont bien plus pour objet le monde et la nature que l’homme et la société civile. La pensée, dans le premier exercice de ses forces, au lieu de se replier sur elle-même, est presque irrésistiblement entraînée au dehors, et ce qui la sollicite est d'abord le monde terrible ou gracieux qui l’environne. En sorte que la philosophie grecque, à ses premiers pas, devait être et a été surtout une philosophie de la nature. Mais jusque dans ces étroites limites il y a encore deux points de vue possibles. Quand on considère
1. Fhaoments d-: philosophie ANCIEN-NE, Xénoplianr, p. 19, 33, 37 et 40.
la nature, on peut l’envisager sous deux aspects distincts : on peut être frappé de deux choses différentes, ou des phénomènes en eux-mêmes ou de leurs rapports. Les phénomènes tombent sous les sens, ils sont visibles, tangibles, etc.; nous ne les connaissons qu’à la condition de les avoir vus, touchés, sentis : mais les rapports de ces phénomènes, vous ne les touchez pas, vous ne les voyez pas, vous ne les sentez pas; vous les concevez. Que la philosophie de la nature s’applique particulièrement à l’étude des phénomènes sensibles, et la voilà sur la route de la pure physique. Qu’elle néglige un peu les termes et s’arrête davantage à leurs rapports, la voilà sur la route de l’abstraction mathématique. De là, avec le temps, deux écoles qui toutes deux seront des écoles de philosophie naturelle, mais auxquelles présideront deux esprits différents. L’une répondra à tous les instincts de la race ionienne, dont les colonies bordaient les côtes de l’Asie Mineure; l’autre à ceux de la race dorienne, qui avait porté ses colonies en Sicile et sur les rivages de l’Italie méridionale.
Les fondateurs de ces deux écoles sont Thalès et Pyihagore*.
Ils sont à peu près contemporains et ouvrent le sixième siècle avant l’ère chrétienne. Il est certain qu’ils avaient voyagé, comme on le faisait alors, en
1. Pour toute celle première époque où les monuments nous manquent et où nous ne possédons que dus fragments très-imparfaits av.c des traditions recueillies assez lard, nous nous fondons principalement sur l’autorité d'Aristote, dans ses écrits les plus authentiques, surtout dans le premier livre de la Jfefapftt/sique dont nous avons donné la première traduction française, dans nos Fragments de philosophie ancienne.
Égypte, en Phénicie, peut-être même dans l’Asie Mineure, qu’ils y avaient rencontré et acquis diverses connaissances dont la Grèce était alors dépourvue, qu’ils les rapportèrent dans leur patrie et les cultivèrent. Ainsi on peut dire à la rigueur que l’école ionienne et l’école italique doivent leur origine à une inspiration étrangère, mais il faut ajouter bien vite que leur développement a été et est resté tout à fait grec. Une fois nées, ces deux écoles vivent et croissent d’ellesmêmes. Ce sont leurs rivalités et leurs combats intérieurs qui augmentent leurs forces, jusqu’à ce que leur énergie et leur fécondité les poussent hors de chez elles et sur le continent grec, où le génie même de la Grèce, s’élevant au-dessus de celui de ses différentes tribus et de ses différentes Colonies, enfante une école qui n’est plus ni ionnienne ni dorienne, mais grecque excellemment, comme le ciseau de Phidias, les vers de Pindare, d’Eschyle, de Sophocle et d’Aristophane.
Entrons dans l’école ionienne, et marquons brièvement la suite des philosophes qu’elle a produits.
Thalès était de Milet, et contemporain de Crésus et de Solon. La tradition le met parmi les sept sages. Il avait des connaissances plus ou moins étendues en mathématiques et en astronomie. On lui fait prédire une éclipse de soleil, et on lui fait jouer dans les affaires de son temps le rôle d’un homme supérieur qui ne sort de sa retraite que pour faire du bien aux hommes, fl s’appliqua particulièrement à l'étude de la nature, et la considéra comme un tout vivant qui se transforme sans cesse par sa propre vertu, par voie de condensation ou de dilatation, point de vue qu’aujourd’hui nous appellerions dynamique. Il est le père de cette manière de
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philosopher qui voit dans la matière le fond de toutes choses. «Il prit l’eau pour principe, dit Aristote, et il a prétendu que la terre repose sur l'eau, amené probablement à cette opinion parce qu’il avait observé que l'humidité nourrit tout et que la chaleur même en vient et en vit'.» Aussi, quoi qu’en aient pu dire des écrivains posté) ieurs, Tlialès ne parait pas avoir admis l’intervention d'un autre principe qui de l’humide ait tiré le monde, mais il a très-bien pu dire, comme le remarque Aristote, que ce monde est animé et rempli de dieux’.
Auaximandre, aussi de Milet, et disciple de Tlialès, s’occupa comme lui d’astronomie, et surtout de géographie’. Ainsi que son maître, il s’arrêta dans les limites de la nature, mais il l’envisagea sous un autre point de vue : il expliquait tout mé aniqhement; la diversité des êtres lui paraissait venir seulement de leur différente situation dans l’espace, de leur séparation et de leur réunion, etc. Cette opinion le défendait au moins de l'erreur d’un élément unique comme principe de tout le reste. Il concevait le monde à son origine comme un vaste mélange* de tout ce qui entredans sa composition actuelle, et pour expliquer le passage de cette confusion primitive à l’ordre qui y règne, il n’employait que des causes physiques, et c’est la nature prise dans sa totrlité vague et infinie, c’est l’infini qui lui était le divin*; et de l’infinité il concluait nécessairement l’im-
1. Métaphysique, I, 3; Fragments dë philosophie ancienne, p. 201.
2. Aristote, de l'Ame, I, 5, 89tv !<ru>ç xai ©a).ÎK «yr^rj iràvTa ôctiv Ktvat. — 3. Strabon, liv. I, i.
k. Tè fityiiot. Aristote, Métaphysique , XI, 2.
b. T6 âiteipov. Arist., Physique, ïll, 4, xai toûto tlvai xb OeTov.
mortalité et l’incorruptibilité. Voilà le principe qui, sans exclure les autres éléments particuliers et en les employant en une juste mesure, rend compte de tout' e qui est et arrive. C’est dans le sein de l’intini que naissent et viennent se résoudre les contraires, tels que le chaud et le froid, l’humide, etc.1 * 3 4. Au milieu des mondes infinis qui paraissent et disparaissent tour à • tour règne le mouvement éternel, cause nécessaire de leur naissance et de leur extinction *. La terre est placée au centre de l’univers
Voilà certes un système bien lié dans toutes ses parties et qui fait honneur à son auteur. Mais le principe de ce système restait fort indéterminé; car pour devenir tout successivement, il fallait bien que l’infini ne fût en soi ni tel ni tel ; il était donc difficile d'en faire le principe de quelquechose.Undiscipled’Anaximandre, de Milet comme ses deux devanciers, Anaximéne tira l’infini de cette abstraction : il en fit l’attribut de l’air*, principe spécial, à la fois réel et universel, en pos«ession du mouvement éternel, portant partout la vie, et produisant par ses propres modifications tous les autres éléments, l’eau, la terre, le feu, le vent, les nuages, le chaud, le froid, la pierre môme. Anaximéne ne changeait pas la doctrine fondamentale de l’école, il la développait.
Un autre philosophe ionien bien plus célèbre, Héra-
1. Aristote, Physique, t, 4, et le commentaire de Simplicius sur ce passage, fol. 37.
2 A rist. , ibid. , VIII, 1.
3. Arist., du Ciel, II, 13. Diogène, II, 1, Iiccrv « TTV Y7;v xeieSat xcvrpou Togry inexooaav.
4. Ari-t. Métaphysique, I, 3. Diog., Il, 3; Cicéron, Questions académiques, 37, et De la nature des Dieux, I, 10.
l'HIL. GRECQUE. SES COMMENCEMENTS. SA MATURITE. 1Û7
dite d'Ephèse, qu’on place à peu près cinq cents ans avant notre ère, se livra à l’étude particulière d’un autre élément plus subtil, mais toujours matériel, le feu, et le présenta comme le principe unique de l’univers, ou peut-être comme la manifestation la plus pure d’un principe plus relevé*. Écartons au moins une hypothèse qui ne va pas à moins qu’à rattacher le feu d'Héraclite à celui des Mages, et donne un air oriental à l’opinion la plus naturelle dans l'école ionienne. Il n’est pas besoin de supposer qu’Héraclite ait emprunté à l’Assyrie et à la Perse le principe du feu, quand depuis un siècle les philosophes ioniens s’adressaient successivement à tel ou tel élé ent pour en composer le monde. Thalès et Anaximène avaient pris l’eau et l’air. Héraclite prit le feu, en demeurant tout aussi original et tout aussi grec que ses prédécesseurs dans le développement et dans les détails de son système.
Le trait qui le distingue est une obscurité, naturelle ou affectée, qui lui a mérité le surnom de l’O&scur, 6 <reoï£ivo'<. Il ne nous reste que de bien courts fragments de son ouvrage appelé les Muses. Le style de ces fragments est étrange, figuré à la fois et sentencieux, à la manière des oracles, et répond parfaitement à la renommée de ce personnage mystérieux qui, né dans un haut rang, quitta toutes les grandeurs pour se consacrer à l’étude dans une retraite profonde, fuyant la foule et mèpiisant le gouvernement populaire dans un état démocratique, mélancolique et sombre parmi des gens
I. OueUion délicatejet réservée. Voyez Schleiermachcr, Muséum der AUerthumswisseiischaft, 1, 3, Berlin, ISOS.
1R01SIËME LEÇON.
qui adoraient le plaisir, se souciant peu d’être approuvé ni môme compris, ayant en un mot fait divorce avec son pays et avec son siècle. Comme tous les solitaires, Héraclite était pénétré de l’absolue vérité de sa doctrine *, dont voici les points les plus saillants et le plus généralement admis :
Le feu anime tout et détruit tout. Sa puissance est irrésistible : rien sans lui ne peut naître, et avec lui ri n ne peut durer. Tout change donc, tout s'écoule, tout est dans un mouvement perpétuel \ Rien nerestelemêmr; d’où cette forte image : On n’entre pas deux fois dans le même fleuve*. Du principe de l’instabilité de toutes choses suit cette conséquence : que tout est vrai et que tout est faux*, bien et mal et ni bien ni mal*.
L'état naturel de toutes choses est une guerre éternelle, mais une guerre constituée, car elle a ses lois, ses lois immuables, ouvrage du destin, et c’est de cette guerre même que sort la plus belle harmonie*.
Le feu étant partout, tout est vivant et divin : Entre ici, car les dieux y sont aussi ’. Nous sommes de toutes parts environnés d’intelligence*.
Voilà les quatre plus anciens maîtres de l’école ionienne : aucun d’eux, vous le voyez, ne sort de la nature. Et vous concevez que dans celte école de physiciens l’âme ne joue qu’un très-faible rôle. Elle ne
1. Aristote, Morale à Nicomaque, Vil, 5, el Grande Morale, I, 6.
2. Platon, Théétète, t. II, p. 140 et suiv de notre traduction.