‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 31 sur 143 · I. Voyez plus haut, p · texte numérisé non relu

I. Voyez plus haut, p

2 Métaphysique, I, 4 , Fragments de philosophie ancienne, p. 208.

les caractères et les rapports de la musique: par ces motifs, joints aux deux premiers, à savoir, que la nature entière a été formée à la ressemblance des nombres, et que les nombres sont les premiers de tous les êtres, ils posèrent les éléments des nombres comme les éléments de tous les êtres, et le ciel tout entier comme une hirmonie et un nombre. Tout ce qu’ils pouvaient montrer dans les nombres et dans la musique, qui eût du rapport avec les phénomènes du ciel, ses parties et toute son ordonnance, ils le recueillirent et ils en composèrent un système ; et si quelque chose manquait, ils y suppléaient, pour que le système fût bien d'accord et complet. »

Nous voilà bien loin de la physique ionienne. Mais c’est surtout en astronomie que se déclare l'opposition des deux écoles. Celle d’Ionie, esclave des sens et de l'apparence, nous parle de la constitution de l’univers comme pourrait le faire le bon Homère; l’œil disant que le soleil tourne, sur ce témoignage elle répète que c’est la terre qui est immobile et que tout le reste tourne autourd’elle ; tandis que l’école pythagoricienne, invoquant la raison contre la sensation, s’avance par degrés à la découverte du mouvement de la terre. Le mouvement de la terre, songez quelle révolution dans les idées des hommes, quel triomphe de l’esprit sur les sens I 11 semble que ce jour-là l’humanité est sortie de l'enfance, et qu’elle a pris la robe virile. Le seul soupçon d’une pareille découverte suffit à la gloire de Philolaüs. Qu’importe après cela que ce grand homme ait payé la rançon des inventeurs, qu’il se soit trompé sur tel ou tel point accessoire, qu’il ait fait tourner la terre autour du feu central plutôt qu'autour du soleil :

une grande parole a été pronorcée, que les siècles recueilleront; le premier pas vers la vérité a été accompli : la terre tourne autour d’un centre immobile'. Attendez, et dans l’antiquité môme, Aristarque et Séleucus, dégageant l’opinion de Phi olaüs des erreurs qui l’enveloppaient, la mettront dans une juste, dans une pleine lumière1, en attendant Copernic, Galilée, Descartes, Newton. Ils ont incontestablement pour ancêtre Philolaüs.

Encore un mot de la psychologie, de la théodicée et de la morale des pythagoriciens. Pour eux l’âme est un nombre, qui se meut lui-méme. Mais l’âme, en tant que nomb, a pour racine l’unité, à savoir Dieu. Dieu en tant qu’unité absolue est l’absolue perfection. L’unité est le bien, le mal est la diversité ; le retour au bien est le retour à l’unité, et la vertu est une harmonie*. De là aussi la politique pythagoricienne ; elle est fondée sur un rapport, celui de l’égalité, et la justice est un nombre carré', c’est-à-dire la loi même de la réciprocité 5. Maxime sévère, tempérée par cette autre,

1. Plutarque, Fie de Numa, X! : Tr,v oûtc à*fvr,T0v, cOti iv (tioij) TŸ|; Ttipiçopcé; oûoctv. Voyez les fragments de Philolaüs tirés de Stobée et recueillis par Boeckh, dans son ingénieuse et savante dissériation, Phüolaos , Berlin, 1819, où le grand philologue, trompé par sa rigueur même, nous parait avoir méconnu la pensée pythagoricienne sous les erreurs qui l’obscurcissaient encore.

2. Archimède, V Arenaire : 'Apîaxapjro; à £dquoç*... vTtoxt6Exat xà piv

xwv à<rrp<tïv xai xàv &Xiov pévetv àxîvrjxov, xàv II yâv ircpiçÉf>E<rOai *«pl xov &).iov xcrcà xvxXov Ttepiçcpetav. — Plutarque, Questions platoniciennes :Trtw yr,v.... axpcçopÉvr.v.... o>;ôcrr£pov ’Apiaxapjroç xai £cXcoxo; àiteÔfttxwaav , à piv OnoxiOeptvo; ptovov, à ôê EeXtvxo; xai àrcoçaivôpevo;. — Voyez plus bas, p 143 et p. 160.

3 Diog., VIII, 33.

4. Aristote, Grande Morale , I, I : Vj dixatoouvY) àpiOpô; l<raxt; l<roç.

5. Ibid., 1, 34. ’Excîvoi cpovio ôtxatov etvat a t»; faotYjaE Taux*

àvtinaOtîv. Morale à Mcomaque , V, 8 : fioxeï lé xwt xai xà àvxuairov66; etvai otxatov, uoTup ol IIuOaYÔpEiot fpaaav.

dont les deux pythagoriciens Damon et Pythias étaient les vivants modèles : tout est commun entre amis, xotvà Ta t£>v ÿiXuv. Ajoutez-y des sentences et des pratiques qui élevaient et fortifiaient les âmes, et donnaient à l’école entière ce caractère de haute moralité qui était selon le génie de la race dorienne.

La noble école se propagea promptement au fond de l’Italie et jusqu’en Sicile. Elle ne pouvait être sans influence sur une colonie voisine, assise comme elle sur le rivage italien, Élée. Il s’y était formé de bonne heure une école qui bientôt grandit et devint célèbre. Xénophane, de Colophon, Ionien de naissance et arrivé déjà vieux à Élée, y transporta la physique de sa première patrie, et y joignit une métaphysique plus conforme à l’esprit de sa patrie nouvelle. Pythagore avait signalé l’harmonie qui règne dans le monde et y manifeste l’unité de son éternel principe. « Xénophane, dit Aristote, contemplant l’ensemble que forme le monde, dit que l’unité est Dieu'», encore à moitié panthéiste, et déjà à moitié théiste, et tenant plus ou moins bien la balance entre l’unité des pythagoriciens et la variété qu’Héraclite et les Ioniens avaient seule considérée. Parménide, qui succède à Xénophane, se préoccui e tellement, à l’exemple de son maître, de l’idée de l'unité que, sans nier peut-être la variété, il la néglige entiè-

1. C’est ainsi qu’Aristote caractérise le système encore indécis de Xénophane. Métaphysique, I, 5 : et; rèv Sàov xôspov è*o©ti| tô 8v tivai en si tov 8 toi. L’Ionien dans Xénophane ne voit dans le monde que son ensemble, sa totalité, 6Xot ; l Êléale y aperço t aussi l'unité que les Ioniens ne remarquaient guère, et c’est ce monde ou plutôt l’unité de ce monde que Xénophane appela Dieu. Nous en demandons pardon à l'ingénieux et pénétrant M. Zeller : dt> Philosophie der Griechen, 1” partie, p. 143, mais nous persistons à ne pas voir dans Xénophane un pur panthéiste.

rement, Zénon va plus loin : il ne néglige pas la variété, il la nie ; par conséquent il nie le mouvement, par conséquent l'existence même du monde1; et alors vous avez en face l’une de l’autre, sur les côtes de la grande Grèce et sur celles de l’Ionie, deux écoles opposées qui, ne reconnaissant que l’unité sans variété ou la variété sans unité, arrivent à la négation de la matière et du monde, ou à celle de la pensée et de Dieu, à un matérialisme déclaré ou à un théisme chimérique.

L’école d’Élée, avec sa subtile dialectique, confond aisément l’empirisme ionien, et le pousse à la contradiction et à l'absurde, en lui prouvant que, soit dans le monde extérieur, soit dans celui de la conscience,

variété n’est possible et n’est concevable qu’à la condition de l’unité. En même temps le bon sens de l’empirisme ionien fait aisément justice de l’unité éléatique, qui existant seule, sans aucun dualisme, et par conséquent sans pensée, car toute pensée suppose au moins la dualité du sujet pensant et de l’objet pensé, exclut toute pensée, toute notion, jusqu’à celle d'elle-même, et se réduit à une existence absolue, fort semblable au néant de l’existence.

La lutte de ces deux écoles principales, et de celles qui s’étaient formées autour d’elles, remplit une partie du cinquième siècle. On ne peut étudier une seule de ces écoles sans y reconnaître l’impression féconde de toutes les autres, et c’est par leurs réciproques oppositions que toutes avancent, que toutes se développent.

I. Pour toute l’école d’Êlée, voyez dans nos Fragments de philosophie ancienne deux morceaux étendus sur Xenophane et Zenon dlilée.

L’immobilité absolue de Parménide est à la fois le contre-coup et le contre poids de la guerre qu’Héraclite établit entre les choses, et à leur tour les atomes répondent aux nombres. 11 n’y a d’ailleurs ici, répétons- 1»-, aucun système qui ne soit parfaitement grec, car il n’y en a pas un qui ne s’explique aisément par son voisin, son analogue ou son contraire.

Cependant quelques esprits éminents, survenant au milieu de ces luttes, essayent de s’élever au-dessus de ces différents systèmes en emprutant quelque chose à chacun d’eux.

Empédocle, né à Agrigente, colonie dorienne de la Sicile, qui passe auprès des uns pour un pythagoricien et auprès des autres pour un Éléate, semble bien s’étre proposé de se rapprocher de l’école ionienne.au moins sur quelques points importants. 11 reprit la théorie des divers éléments et l’acheva en admettant les quatre éléments qui jusque-là avaient été employés séparément : lui, les employa tous, l’eau, l’air, la terre, le feu*. Ainsi qu’Héraclite, il considère le feu comme le principal agent de la nature. L’âme n’est pas un nombre, c’est un composé d’éléments. Avec Parménide, il distinguait deux mondes, le monde sensible et le monde intelligible sur lequel l’autre est formé. Avec Héraclite encore, il concevait la discorde, la guerre, la haine, comme un principe essentiel des choses ; mais à côté et au-dessus de ce principe il en plaçait un autre qui

1. Aristote, Métaphysique, I, 3: « Empédocle est l’auteur du célèbre système des quatre éléments, ayant ajouté la terre aux trois éléments que nous avons nommés; selon lut, ces éléments subsistent toujours et ne deviennent pas; le seul changement qu’ils subissent est celui de l’augmentation et de la diminution lorsqu’ils s'agrègent et se séparent. » Fragments de philosophie ancienne, p. 202.

lui est supérieur, la concorde, l’amitié, l’amour*. C’est l’amour, qui trouvant divisés les quatre éléments que la haine fait sortir du chaos primitif, les a réunis et a fait du monde une sphère, image de l’unité, en sorte que le fameux Spherus, sur lequel on dispute encore, serait seulement, selon le sens du mot1, le monde accompli, le monde vainqueur de la haine et reposant dans sa bienheureuse harmonie. Telle est du moins l’hypothèse que nous tirons, non sans déliance, de cette multitude de fragments d’Empédocle, empreints d’une poésie sublime et mystérieuse, reliques vénérables d’un grand ouvrage qui, dit^on, était divisé, à l'exemple de elui de Parménide, en deux parties, consacrées l’une à la vérité, l’autre à l’apparence et au probable*, où il n’est pas aisé de se bien orienter et de découvrir nettement la pensée du vieui philosophe*.

L’entreprise d’Anaxagore est bien autrement simple et profonde*. 11 était d’Ionie, de Clazomène; il possédait toute la science ionienne, et cette science ne lui suflit point. Comme ses devanciers, il part de la matière à l’état de chaos, composée d’éléments simples, similaires entre eux, les homèomeries, fort analogues

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