Fragments de philosophie ancienne, p
P il I L. GRECQUE. SES COM M EN CE U E NTS. EA MATURITÉ. 125
Socrate n’avait peut-être pas ce qu’on appelle un système bien arrêté; mais il avait de tous côtés des directions utiles pour la pensée. Lrûn d’enflammer l’ambition naturelle de l’homme en lui promettant, comme les sophistes, la science universelle, il s’efforçait bien plutôt de la contenir, et par-dessus tout il assignait à toutes les recherches un point de départ fixe et régulier. Ce point de départ était la réflexion appliquée à toutes choses, et d’abord à la nature humaine. L’étude de la nature humaine, de ses forces et de sa faiblesse, de sa portée et de ses limites, tel est le principe nouveau introduit par Socrate et auquel est à jamais attaché son nom.
Socrate, comme on l’a dit, a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, en ce sens qu’il l’a détournée des hypothèses cosmologiques de l’école ionienne et de l’école italienne, et qu’il l’a ramenée à l’étude de la nature humaine. Grâce à lui, le Connais-toi toi-même, qui n’avait été jusque-là qu’une sage recommandation, devint une méthode. Tandis qu’avant lui les pythagoriciens mettaient toute philosophie dans les nombres, et les Ioniens dans les phénomènes physiques, Socrate démontra le premier que, si l’homme peut connaître quelque chose, les nombres ou les divers phénomènes matériels, c’est en vertu de sa propre nature; qu'ainsi c’est cette nature qu’il faut connaître avant tout : en un mot, pour parler un langage moderne, aux mathématiques et à la cosmologie Socrate substitua ou ajouta la psycologie, comme fondement de toute saine métaphysique. Ainsi l’homme, jusque-là négligé et presque inaperçu, est pris pour point de départ et pour centre de toute étude ; il est constitué à ses propres yeux
un être d'un prix infini, et le plus digne objet de la pensée.
Voilà, dans ce qu’elle a d’original et d’essenlicl, la méthode de Socrate; et sans doute ce serait assez pour sa gloire d'avoir mis dans le monde une méthode, et surtout la vraie, celle qui, souvent éclipsée, a toujours reparu, à toutes les époques de haute civilisation, et dans ces derniers temps avec Descartes, avec Locke, avec Reid, avec Kant, pour présider aux recherches philosophiques; cependant Socrate a été plus loin : jl a fait de sa méthode des applications profondes, décisives, à la logique, à la morale, à la théodicée. Mais Socrate n’ayant rien écrit lui-même, on éprouve de sérieuses difficultés à démêler dans les ouvrages de ses disciples ce qui lui appartient en propre. Ce serait, par exemple, diminuer beaucoup ce grand esprit, et lui enlever presque le don de l’invention et la puissance spéculative, que de le juger uniquement d’après Xénophon, qui ne comprend et n’exprime bien que la partie pratique de sa philosophie. Et d’un autre côté on ne serait guère moins exposé à se tromper si l’on s’en fiait toujours à Platon qui, comme nous le verrons tout à l’heure, par une abnégation sublime, lui prête souvent ses plus rares pensées. Entre ces deux admirables mais infidèles interprètes de Socrate, dont l’un n’a ni pénétré ni embrassé toute l’entreprise du maître, tandis que l’autre y a évidemment ajouté, il faut placer Aristote, bien plus occupé qu’eux de la vérité historique, et dont te témoignage a été jusqu’ici comme ignoré ou trop peu employé. Voici donc la règle générale que nous oserions recommander : rechercher ce que disent sur tel ou tel point Xénophon et Platon ; s’ils s^ccordenti
tenir ce point pour certain et assuré; et lorsqu’il diffèrent ou lorsqu’ils se taisent, recourir à Aristote toutes les fois que cela est possible, sans tout à fait négliger Diogène de Laërte, mais en faisant bien attention aux sources auxquelles il a puisé. Un exemple vous fera loucher au doigt l’importance de cette règle.
Platon et Xénophon s’accordent pour mettre dans la bouche de Socrate l’éloge de la dialectique. Socrate conseillait de s’y livrer sans relâche et d’en pratiquer avec soin les exercices1 2 3. Mais quels étaient ces exercices? Xénophon ne cite guère que la définition1, et Platon nous montre Socrate employant l’abstraction, la division, le raisonnement, l’induction, et déjà même en possession de la théorie des Idées dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus subtil. Aristote nous donne ici la juste mesure : « Socrate, dit-il, avait dans la morale recherché le général, et porté le premier son attention sur les définitions. Platon, qui recueillit son héritage, fut amené par ses habitudes à penser que les définitions devaient reposer sur une ordre d’êtres à part.... qu’il appela Idées'. » En sorte qu’Aristote, sans aller aussi loin que Platon, va aussi un peu plus loin que Xénophon, et rapporte à Socrate, en lui attribuant au moins dans la morale la recherche du général, les premiers germes de la théorie platonicienne des Idées.
Et ce n’était pas seulement par la définition, mais aussi par l’induction que Socrate s’élevait à ce qu’il
1. Xénophon, Des choses mémorables de Socrate, IV, 6. Platon, dans tous ses dialogues.