Xénopbon, ibid., 1, 4, et Platon à la On du Phédon
telligence et de l’ordre, acheva la théodicée inaugurée par Anaxagore.
Plein de révérence, d’admiration, de reconnaissance pour ce Dieu, père de l’homme aussi bien qu’auteur et ordonnateur de l’univers, il le cherchait et s’en inspirait sans cesse ; il le sentait particulièrement dans cette voix intime et puissante du devoir, qu’il consultait comme un oracle, et qui lui était une sorte de démon, t\ Satuôvtov, c'est-à-dire, suivant le sens populaire du mot, un enfant des dieux, un intermédiaire entre les dieux et l’homme. C’est dans sa conscience, comme en un sanctuaire, qu’il recueillait pieusement les ordres de ce guide suprême, qui lui indiquait moins ce qu’il avait à faire que ce dont il devait s’abstenir; et dès que la voix intérieure avait parlé, nulle puissance au monde n’aurait su l’empêcher de la prendre pour règle de sa conduite*.
Et cette grande et solide philosophie à laquelle Socrate était parvenu par une méditation assidue, il ne s’est pas contenté de l’enseigner à quelques esprits d’élite; il s’était donné ou croyait avoir reçu la mission de la répandre. L’estimant utile et nécessaire à tous, il sacrifia à cette occupation le soin de ses affaires domestiques, ses intérêts, son repos, et jusqu’à sa vie. Il institua contre les Sophistes une lutte inexorable, les prenant à partie l’un après l’autre, démasquant leur faux savoir pire cent fois que l’ignorance, et combattant leurs doctrines corruptrices aussi désastreuses à l’État qu’aux particuliers. On le vit pendant plus de trente ans
1. Xénophon, Des choses mémorables, I, 1, et Platon, dans ses dialogues les plus différents.
poursuivre de ses questions, souvent même de ses sarcasmes, afin de les obliger à rentrer en eux-mêmes, des hommes de toute condition et de tout âge, citoyens d’Athènes ou étrangers, chez qui il espérait réveiller le sens moral et l’amour de la vérité. Tantôt il s’attaquait à un avocat, et le forçait de s’élever avec lui de la loi positive à la loi naturelle; tantôt il confondait un jeune ambitieux, en lui prouvant son incapacité. Un autre jour, ayant affaire à des rhéteurs ou à des poètes, il reprochait aux uns et aux autres de ne connaître la raison de rien , pas même les principes de leur art. Quelquefois, enfin, rencontrant un ministre des autels ignorant et fanatique, esclave de légendes qu’il ne comprenait plus et prenait aveuglément à la lettre, il essayait de lui montrer que la mythologie populaire ne contient pas toujours les notions les plus justes sur la Divinité, et qu’elle a besoin d’être éclairée par une sage philosophie. Ce n’est pas qu’il eût dessein de renverser la religion de son pays • loin de là, il y conformait sa vie et en observait les pratiques, consultant les oracles, offrant des sacrifices; mais il est incontestable qu'il se proposait d’épurer et d’élever les idées religieuses de ses concitoyens.
Jamais homme ne conçut un dessein mei leur, et il avait bien des moyens de succès. Son désintéressement en imposait à tous. Il avait infiniment d’esprit, de bonne humeur, de bonne grâce. Il se prêtait à toutes les circonstances, et savait prendre tous les tons. Il passait des entretiens les plus relevés aux conversations les plus familières, armé de sa redoutable ironie contre les plus superbes, et se fiant à sa maieutique pour accoucher les esprits les moins féconds. If
n’y avait pas jusqu’à sa personne qui n’excitât une curiosité bienveillante. Socrate n’était pas beau : lui qui se disait amoureux de tous les beaux jeunes gens avait un peu la tournure et l’aspect du Silène antique'. Par tous ces motifs, il étonnait, il attirait, il plaisait.
Cependant Socrate avait chosi le rôle d’un apôtre : il en devait avoir le sort. Il s’était fait bien des ennemis : ils se réunirent contre lui. La preuve sans réplique que la religion eut la part principale dans le procès qui lui fut intenté, c’est que l’accusation tout entière portait sur un grief religieux. Xénophon et Platon * nous ont conservé cette accusation, et on la gardait encore, deux siècles avant notre ère, dans le temple de Cybèle qui servait de greffe aux Athéniens1. La voici: « Socrate, fils de Sophronisque, du dème d’Alopèce, est coupable de ne pas reconnaître les dieux que reconnaît l’État et d'introduire des divinités inconnues. Il est coupable aussi de corrompre la jeunesse4. Peine, la mort. » Socrate, loin de se reconnaître coupable, déclara nettement qu’il n’entendait pas se conduire autrement qu’il l’avait fait jusque-là, et qu'il ne cesserait point d’exhorter les Athéniens & la recherche de la vérité et de
J. C’est la comparaison qu’emploient Xénophon et Platon, chacun dans leur Banquet. Voyez, dam l'Iconographie grecque de Visconti, 1« partie, p. 77-80, et planche 18, le busto du musée Napoléon, vraisemblablement emprunté de la statue de Lysippe, lequel n'avait jamais vu Socrate et devait avoir surtout travaillé sur les portraits laissés par ses doux grands disciples. Ce buste a particulièrement dans les plis du front l'empreinte de la constance et de la fermeté, et les lèvres retiennent un trait d'ironie prêt à échapper.
2. Xénophon, Des choses mémorable e, I, 1; Platon, l'Apologie.