‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 37 sur 143 · Diogi ne, 11, v, d après Phavorinus · texte numérisé non relu

Diogi ne, 11, v, d après Phavorinus

4. Entendez le second grief comme Platon l'explique dans VApologie : il est coupable de corrompre la jeunesse en lui enseignant des nouveautés dangereuses, ce qui rentre dans le premier grief.

la vertu. Condamné à mort sur cette déclaration, il refusa de s’évader de sa prison, comme ses amis le lui proposaient, et de se retirer à l’étranger, afin de témoigner jusqu’au bout de son respect pour les lois de sa patrie ; et il but tranquillement la ciguë, en s’entretenant avec ses disciples sur l’immortalité de l'âme, l’an 399, à l’âge de soixante-dix ans*.

Est-il besoin de faire remarquer à quel point un tel personnage est supérieur à tout ce qui jusqu’ici avait paru de philosophes sur la terre, et combien tous les systèmes de l’Orient, remplis de si étranges contrastes, pâlissent devant une philosophie, pure de toute témérité comme de toute superstition, où se rencontrent et se fondent dans une admirable harmonie l’héroïsme, le bon sens, la finesse, la modération? Autant Pythagore et Anaxagore sont au-dessus d’un Confucius et d’un Lao-tseu, d’un Kapila et d’un Çakyamouni, autant Socrate les surpasse eux-mêmes. Voilà donc jusqu’où la raison humaine peut s’élever par ses propres forces ! Ce noble spiritualisme paraît dès les premiers jours du quatrième siècle avant l’ère chrétienne. Il ouvre la deuxième époque de la philosophie grecque. Il recueille, il couronne et il clôt les brillants et heureux débuts des colonies, et commence sur le continent, à Athènes, une nouvelle école, l’école attique, qui réunit et porte à leur perfection les deux ordres de travaux et de mérites qui avaient illustré ses deux devancières,

1. C’est méconnaître la grande destinée et le rfllo historique de Socrate que de mettre en première ligne dans son procès des raisons politiques. Voyez Fragments de philosophie ancienne, Du procès Je Socrate, etc., p. 82-87. Il est vrai qu'on profila, pour l’accuser arec succès, de la dernière révolution démocratique de Thrasybule, mais l'affaire tenait à une cause plus profonde.

l’école ionienne et l’école italique, la première exclusivement tournée vers l’étude de la nature, la seconde déjà parvenue à des études essentiellement intellectuelles1.

On aurait pu croire que des leçons aussi élevées et aussi sages que celles de Socrate auraient contenu l’esprit de système, et qu’au moins il faudrait attendre quelque temps pour rencontrer des exagérations idéalistes ou sensualistes. Non, sous les yeux mêmes de Socrate se forment deux écoles qui se vantent de venir de lui, et qui déjà tombent l’une dans un rigorisme outré, l’autre dans un relâchement excessif : la première est la philosophie morale d’Antisthène ou le cynisme; la seconde est celle d’Aristippe ou le cyrénaïsme. Enfin, Euclide de Mégare fonde sur la dialectique de Socrate, corrompue par un mélange adultère avec les traditions éléatiques, une école éristique qui dégénère b entât en une école de scepticisme.

Mais laissons là ces tristes débuts de la révolution dont Socrate est l’auteur. C’est dans Platon et dans Aristote qu’il faut chercher le vrai développement de cette révolution. Quel caractère a-t-elle pris entre les mains des deux plus beaux génies du plus beau siècle de la philosophie ancienne?

Commençons par protester contre le caractère exclu-

1. C’est au dernier grand philosophe grec que nous empruntons celte vue historique. Pnocu philosophi platonici Opéra inedità, in-4% Parisiis, 1864. El; xôv ÏIap|j.evi$Tiv, I, p. 629 : Tè ’lwvixèv nâv SifiaoxaXgtov toiovtov è<rctv oùx oïov xà ’lxaXixôv. Toüxo 8apit «ipi

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sif en sens contraire qu’on a imputé à la doctrine de Platon et à celle d’Aristote. Ces deux excellents génies ont élevé les deux grands systèmes opposés de la philosopie dogmatique à leur plus haute puissance, et en même temps ils ont su les retenir dans les limites de la sobriété et de la tempérance socratique.

Platon est un élève direct de Socrate; il est tout pénétré de son esprit et de sa méthode ; il s’est comme consacré à sa mémoire; il s’est fait son historien, son interprète, et par une piété touchante il s’efface luiméme, il rapporte tous ses travaux, toutes ses découvertes à son maître chéri et vénéré : il a l’air de n’étre que son secrétaire. Mais jamais homme peut-être n’a été plus original, en prenant toutes les précautions pour ne le pas paraître. Il unissait les qualités les plus dissemblables : il avait le génie de la métaphysique et le génie de la morale, l’étendue et la hauteur des conceptions avec le sentiment exquis de la vertu, la finesse à la fois et l’élévation, un talent de polémique que nul n’a surpassé, avec une aménité charmante, de profondes convictions sur les points essentiels avec un parfait bon sens, souvent même avec le doute ingénieux de Socrate se trahissant par un sourire. Ajoutez que c'est en même temps un artiste consommé, que ses grands et authentiques dialogues sont des œuvres profondément travaillées et de tout point accomplies, où l’esprit sarcastique d’Aristophane se mêle à la beauté pure et noblement animée de Sophocle. Le style de Platon est toujours d’une simplicité extrême, mais dans cette simplicité domine le sublime tempéré par la grâce1.

1. Études sn* Pascal, 5* édition, Avant-propos, p. vm : ■ Platon

Ce merveilleux mortel était beau ', riche, et il tenait par son père à la famille de Codrus et par sa mère à celle de Solon. Il naquit, selon les meilleurs calculs, le septième jour du mois de Thargélion, notre mois de mai, troisième année de la lxxxvii' olympiade2, c’està-dire le 21 mai 420 avant Jésus-Christ; et il a prolongé sa vie jusqu’à l’âge de quatre-vingt-un ans. Il était né l’année même de la mort de Périclès. Il avait trente ans environ lorsque Socrate mourut, vers 399. Il l’avait connu dès l’âge de vingt ans, II put donc jouir de ses leçons pendant neuf ou dix années.

Il possédait bien mieux encore que Socrate toute la philosophie grecquedes premiers âges, et il en exprime la fleur. C’est à la fois Héraclite, Py thagore et Anaxagore,

et Bossuet, à nos yeux, voilà les deux plus grands maîtres du langage humain qui aient paru parmi les hommes avec des différences manifestes, comme aussi avec plus d'un trait de ressemblance : tous deux parlant d’ordinaire comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par moments momanl sans effort à une poésie aussi magnifique que celle d’Humère. ingénieux et polis jusqu'à la plus charmante délicatesse, et par instinct majestueux et sublimes. Plalon Sans doute a des grâces incomparables, la sérénité suprême et comme le demi-sourire de la sagesse divine.... •

1. Platon revit tout entier dans le buste de la galerie de Florence, trouvé près d'Athènes et acquis au quinzième siècle par Laurent de Médicia. Ce buste est de marbre, do demi-mesure, et porte le nom de Platon. Kst-ce une copie réduite de la figure de la statue en bronze de Silanton qui était placée dans l'Académie? N’était la bandelette sacrée qui ceint la tète du divin personnage, on pourrait considérer ce petit marbre comme un portrait fait sur l'original, tant il est simple, aisé, naturel. L'ensemble de ces traits nobles et rcgulleis respire le sentiment de la proportion et de l’harmonie. Ce vas te front est bien le siège d'une vaste pensée. Ces yeux un peu saillants et la bouche légèrement entrouverte indiquent l'enthousiasme, tandis que sur ces mêmes lèvres repose un sourire fin et bienveillant. Cette large poitrine nous rappelle celle de Goêthc. Voyez 1’ 1 conographie grecque de Visconti, loc. cit.

2. Corsini, de Die natali Plalonis, dans les Symbolæ litterarix de Gori, t. VI, p. 79.

transformés, agrandis et concourant à une fin plus élevée. Dans le monde sensible, Platon maintient la théorie de lecou!emeut perpétuel d'Héraclite : les nombres de Pythagore ont frayé la route aux Idées ; et le Noùi; d’Anaxagore se termine à une Providence bienfaisante. Platon représente tous ses devanciers dans ce qu’ils ont de meilleur; mais celui auquel il doit et emprunte le plus est assurément Socrate1 2 3.

Leur point de départ est à peu. près le même. Il est impossible d’exprimer et de pratiquer avec plus d’art que ne l’a fait Platon les divers procédés inventés par Socrate, l’interrogation, l’ironie, la maieutique. Mais une étude attentive des dialogues nous montre aussi combien le disciple avait perfectionné la méthode du maître pour en avoir tiré ce qu’on appelle la dialectique platonicienne; par exemple, la division dont le Sophiste et le Politique offrent à la fois et les règles et le moiéle; l’induction, où l’on peut dire que Platon excelle et triomphe, suivant le témoignage non suspect de Bacon’; le raisonnement, analysé daos l’ Euthydeme avec tant de sagacité et de rigueur qu’il ne restait plus guère à l'auteur de ÏOrganwn et de la Réfutation des sophismes qu’à dégager les règles cachées sous les agréments du dialogue et à les mettre en formules exactes * ; enfin, la

1. Aristote, Métaphysique, liv. I", ch. iv. Voyez aussi dans nos Fragments de philosophie ancienne, p. 92-103, le morceau qui a pour titre : Les sources du Phèdre.

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