Do Vrai, du Beau et du Birn, leçon V, Du mysticisme
PREMIÈRE LEÇON
sieurs; peut-être, en effet, les premiers systèmes sontils plutôt sensualistes qu'idéalistes. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que les deux systèmes qui se montrent d’abord sont le sensualisme et l’idéalisme : ce sont là les deux dogmatismes qui remplissent le premier plan de toute grande époque philosophique. Il est clair que le scepticisme ne peut venir qu’après; et il est tout aussi clair que le mysticisme (j’entends comme système philosophique) vient le dernier; car le mysticisme n’est pas autre chose qu’un acte de désespoir de la raison humaine, qui, forcée de renoncer au dogmatisme, et ne pouvant se résigner au scepticisme, croit se sauver en renonçant à elle-même.
Quels sont les mérites de ’ces quatre systèmes, et quelle est leur utilité? Leur utilité est immense; et je ne voudrais pour rien au monde, quand je le pourrais, en retrancher un seul ; car ils sont tous presque également utiles. Suppose» qu’un de ces systèmes périsse : selon moi, la philosophie tout entière est en péril. Aussi, je veux réduire le sensualisme, je ne veux pas le détruire. Car le détruire, c’est ôter le système qui seul peut inspirer et nourrir le goût ardent des recherches physiques, et l’énergie passionnée qui fait faire des conquêtes sur la nature, comme étant la seule réalité évidente, la seule digne de l'attention et du travail de l’homme ; et encore, c’est ôter à l’idéalisme la contradiction qui l’éclaire, le contre- poids salutaire qui le retient sur la pente glissante de l’hypothèse. D'un autre côté, supprimez l’idéalisme, et soyez sûrs que l'étude et la connaissance de la pensée et de ses lois en soufTriront beaucoup, et que le sentiment de la dignité de la nature humaine en recevra un coup
mortel. Et puis le sensualisme aura trop beau jeu, et lui-même se perdra dans des hypothèses déplorables. Si vous ne voulez pas que la philosophie se réduise bientôt au fatalisme, au matérialisme et à l’athéisme, gardez-vous de retrancher l’idéalisme; car c’est lui qui fait la guerre à ces trois terribles conséquences du sensualisme, qui les surveille et les empêche de triompher. Enfin, gardez-vous bien de supprimer le scepticisme ; car le scepticisme est pour tout dogmatisme un adversaire indispensable. S’il n’y avait pas dans l’humanité des gens qui font profession de critiquer tout, même ce qui est bien, qui cherchent le côté faible des plus belles choses, et résistent à toute théorie, bonne ou mauvaise, on aurait bientôt plus de mauvaises théories que de bonnes ; les conjectures seraient données pour des certitudes, et les rêveries d’un jour pour l’éternelle vérité. Il est bon qu'on soit toujours forcé de prendre garde à soi; il est bon que nous sachions, nous autres faiseurs de systèmes, que nous travaillons sous l’œil et sous le contrôle du scepticisme, qui nous demandera compte des principes, des procédés, des résultats de notre travail, et qui d’un souffle renversera tout notre édifice, s’il n’est pas appuyé sur la réalité et sur une méthode sévère. L’utilité du mysticisme n’est pas moins évidente. Le sensualisme s’enferme dans le monde sensible; il n’admet que ce qu’il a senti, vu, touché. L’idéalisme s’enfonce dans le monde des idées, il se perd dans la raison pure. Le scepticisme, avec sa dialectique acérée, réduit en poussière les sensations comme les idées, et pousse à rind'fTérence et à la moquerie universelle. Il faut donc que le mysticisme soit là pour revendiquer les droits sacrés de l’inspiration et
PREMIÈRE LEÇON
de l’enthousiasme. Il est de la plus haute importance qu’on rappelle à l’homme que les sciences, avec leurs méthodes et leurs classificat:ons, leurs divisions et leurs subdivisions, et leurs arrangements un peu artificiels, sont très-belles sans doute, mais que souvent la vie manque à ces chefs-d’œuvre d’analyse, (t qu’elle a été surtout donnée aux vérités éternelles, à l’opération primitive et spontanée qui les révèle à l’ignorant comme au savant, opération rapide et sûrp, qui se dissipe et périt sous l’abstraction de l’idéalisme comme sous le scalpel du sensualisme, dans le mouvement aride de la dialectique et dans les disputes de l’école comme dans les distractions du monde, et qui ne se retrouve, ne se conserve, ne s’alimente que dans le sanctuaire de l’âme au foyer de l’inspiration solitaire.
Voilà l’utilité de ces quatre systèmes ; quant à leur mérite intrinsèque, accoutumez-vous à ce principe : ils ont été, donc ils ont eu leur raison d’être, donc ils sont vrais au moins en partie. L’erreur est la loi de notre nature, nous y sommes condamnés; et dans toutes nos opinions, dans toutes nos paroles, il y a toujours à faire une large part à l’erreur et trop souvent à l’absurde. Mais l’absurdité complète n'entre pas dans l’esprit de l’homme; c’est la vertu de la pensée de n’admettre rien que sous la condition d’un peu de vérité, et l’erreur absolue est impossible. Les quatre systèmes qui viennent de passer sous vos yeux ont été, donc ils ont du vrai, mais sans être entièrement vrais; et ce que je vous propose, c’est de n’en pas rejeter un seul, et aussi de n’en admettre aucun que sous bénéfice d’inventaire et avec de fortes réserves.
Moitié vrais, moitié faux, ces systèmes reparaissent
à toutes les grandes époques. Le temps n’en peut détruire un seul ni en enfanter un de plus, parce que le temps développe et perfectionne l’esprit humain, mais sans changer sa nature et ses tendances fondamentales.
Il ne fait donc autre chose que multiplier et varier presque à l’infini les combinaisons des quatre systèmes simples et élémentaires.
L’histoire recueille ces innombrables combinaisons, et sa tâche est de les expliquer. Mais elle ne le peut si elL n’est éclairée par la philosophie elle-même. Concevez-vous, en effet, qu’on puisse rien comprendre à l’histoire d’une science, sinon à la condition de posséder plus ou moins cette science? Concevez-vous qu’on puisse étudier avec fruit ou môme avec intérêt l’histoire de la philosophie, si on n’est pas plus ou moins philosophe? En sorte que la philosophie est la clef nécessaire de l'histoire de la philosophie. D'autre part, que fait celle-ci? Elle nous montre la philosophie, c’està-dire les quatre systèmes qui la représentent, faibles d’abord, pauvres en observations et en arguments, puis s’enrichissant et se fortifiant sur leur route, et agrandissant de plus en plus la connaissance de fous les éléments, de tous les points de vue de l’esprit humain. D'où il suit que l’histoire de la philosophie n’est pas moins à son tour que la philosophie en action, pour ainsi dire, se réalisant à travers les siècles, dans un progrès perpétuel dont le terme recule sans cesse comme celui de la philosophie elle-même. Voilà cette harmonie de la philosophie et de son histoire sur laquelle j’ai tant de fois appelé votre attention, et qui est, vous le savez, le but suprême de mts efforts et de tout cet enseignement.
PREMIÈRE LEÇON
Au point où nous en sommes parvenus ensemble, et si j’ai réussi à faire passer dans vos esprits les principes de haute critique, historique et philosophique, que je viens de vous exposer, il me semble que vous pouvez aisément juger vous-mêmes combien se trompent les historiens de la philosophie qui', tantôt préoc cupés d’une seule question, si importante quelle soit, tentent d’y ramener artificiellement toutes les autres questions; tantôt ayant un parti pris, une doctrine particulière, qui leur est la vérité tout entière, y mesurent et y sacrifient toutes les autres doctrines. Nous, qu’une étude sincère a familiarisé avec les diverses tendances et dispositions de l'esprit humain, nous les respecterons dans les divers systèmes qui y correspondent, sachant bien qu’un seul de ces systèmes négligé ou altéré gâterait la fidélité de tout le tableau. Une impartialité scrupuleuse nous est donc plus particulièrement imposée. Mais entendons-nous bien : l’impartialité n’est pas l’indifTérence. Parmi les différentes parties de la nature humaine, que nous reconnaissons et acceptons toutes avec respect et reconnaissance des mains de l’auteur des choses, il en est pourtant que nous préférons à d’autres : nous préférons l’esprit aux sens, quelque utiles que les sens nous paraissent, et la croyance est, à nos yeux, meilleure que le doute. Aussi nous ne nous défendons pas d’une sympathie déclarée pour tous les systèmes qui mettent l’esprit au-dessus
1. Par exemple, nos deux éminents prédécesseurs français, M. Royer- Collard et H. de Gérando, l'un, faisant tourner toute l'histoire de la philosophie moderne autour de la perception externe; l’autre, essayant l'histoire entière de la philosophie sur la question du principe des connaissances humaines. Voyez Premiers essais de philosophie , p. 23, et Fragments de philosophie cottemporaine, p. 386, etc.
des sens et ne s’arrêtent point à la négation et au scepticisme. Nous sommes hautement spiritualistes dans l’histoire de la philosophie, tout autant que dans la philosophie elle-même. Mais comme nous ne prétendons point enlever à la raison humaine le nécessaire appui de la sensibilité, et comme les plus solides croyances ont toujours besoin, selon nous, de s’épurer et de s’éclairer par la contradiction et par la lutte, de même nous nous ferons un devoir de relever et de faire paraître, en face du dogmatisme spiritualiste, les puissants efforts du sensualisme et du scepticisme. Enfin, dans la grande famille idéaliste, nous applaudirons surtout aux systèmes qui ont su le mieux se retenir sur la pente de leurs tendances naturelles, et garder la modération qui appartient à la vraie sagesse. Vous le verrez, messieurs, Socrate et Platon ne sont rien moins que des fanatiques. Malgré leur saint enthousiasme pour toutes les idées sublimes qui leur révèlent un Dieu bienfaisant, ils savent douter, et quelquefois confesser leur ignorance. Un des traits les plus frappants du génie d’Aristote est de rechercher avec soin toutes les grandes opinions de ses devanciers, afin de les réunir, souvent mieux interprétées que par leurs auteurs eux-mêmes, dans le sein d’une doctrine plus vaste. Plotin, si profond et si pur, nous choque, nous repousse même, par l’intempérance de son idéalisme et l’extravagant oubli de toutes les conditions de la destinée de l’homme sur la terre. Dieu n'a pas fait un esprit plus sobre et plus mâle que celui de notre grand compatriote Descartes, et Leibnitz nous est particulièrement cher pour avoir au moins conçu l’idée d’une philosophie qui ne périt point, perennis philosophia, dont les divers membres
PREMIÈRE LEÇON
essentiels sont les systèmes célèbres, opposés entre eux, mais nécessaires les uns aux autres afin de composer un tout immortel.
L’art qui recherche et discerne le vrai dans les différents systèmes, qui, sans dissimuler ses justes préférences pour quelques-uns, au lieu de se complaire à condamner et à proscrire les autres à cause de leurs inévitables erreurs, s’applique plutôt, en les expliquant et en les justifiant, à leur faire une place légitime dans la grande cité de la philosophie, cet art élevé et délicat s’appelle l'éclectisme. Il se compose d’intelligence, d’équité, de bienveillance. Il est la muse qui doit présider à une histoire vraiment philosophique de la philosophie, et c’est celle-là que nous invoquons.
Un mot sur l'Êgypte, la Perse, la Judée. — La Chine : Confucius et Lao-tseu. — Inde: vue générale do la philosophie indienne d’après Colebroclce. — Du sensualisme : école Sankhya de Kapila. Ses principes , ses procédés, ses conclusions. Matérialisme, fatalisme, athéisme indien. — Idéalisme : le Nyaya et le Védanta. — Scepticisme. — Mysticisme : école Sankhya de Patandjali. — Du BhagavadGita comme appartenant à cette école. Sa méthode, sa psychologie, sa morale, sa théodicée Moyen de s'unir h Dieu. Magie. — Le Bouddhisme. Le Nirvana. Caractère libéral de la révolution bouddhique.
Nous avons emprunté à l’analyse fidèle et complète de l’esprit humain les quatre points de vue qui servent de fondement à tous les systèmes, et par conséquent à l’histoire de la philosophie. Il nous faut maintenant suivre ces quatre systèmes élémentaires dans leur développement, depuis les plus faibles essais de la réflexion naissante jusqu’à la fin du dix-huitième siècle et à la Révolution française qui ouvre à l'humanité et à la philosophie l’ère nouvelle que nous parcourons.
Sans plus de préambule, entrons en matière aujourd’hui môme, et faisons les premiers pas dans l’immense carrière qui est devant nous.
L’Orient est le berceau de lacivilisation : car l’histoire remonte jusque-là et pas plus haut. Nous venons des
Romains, les Romains des Grecs, et les Grecs ont reçu de l’Orient leur langue, leur religion, leurs arts. Mais l’Orient, d’où vient-il? Quelles sont les racines de l’antique civilisation de l’Égypte, de la Perse, de la Chine, de l’Inde? L’histoire n’en dit rien. Comme, dans le raisonnement, il faut toujours arrivera des principes qui ne sont point explicables par d’autres principes, de môme en histoire il faut bien, de toute nécessité, que la critique aboutisse à un ordre de choses qui n’a plus ses racines dans un état antérieur, et qui n’est explicable que par lui-môme, par la nature humaine et les desseins de la Providence.
L’Orient est donc pour nous le point de départ de l’histoire. Mais il y a bien des pays et très-différents dans l’Orient. Tous ont possédé une civilisation plus ou moins avancée? mais tous ont-ils eu des systèmes philosophiques ? Telle est la première question qui se présente à l’historien de la philosophie. Nous n’hésitons point à la résoudre négativement, du moins dans l’état actuel de nos connaissances.
Commençons par une distinction que nous pensons avoir solidement établie, et qu’il importe de rappeler. La philosophie n’est point la religion. De là deux sortes d’études parallèles mais distinctes. Qui les confond les embrouille toutes les deux, et ne voit pas clair dans les développements aussi divers qu'harmonieux de l’esprit humain. Voilà pourquoi, bien que l’histoire des systèmes philosophiques tienne de très -près à l’histoire des religions, nous ne toucherons à celles-ci qu’autant qu’il sera nécessaire pour faire mieux comprendre les systèmes philosophiques qui en sortent à l’aide du temps. C’est en effet un autre principe que nous croyons
avoir établi avec la même certitude : la religion précède, et la philosophie vient après, comme la réflexion ne se développe qu’après l'exercice naturel et spontané des autres facultés de l’intelligence1.
Partout où règne une grande religion, la base d’une philosophie est posée, mais il ne s’ensuit pas que sur cette base aucun système philosophique se soit encore élevé.
Placée comme au centre du monde ancien, asiatique presque autant qu'africaine, et liée par la Méditerranée à la Grèce et à l’Europe, l’Égypte est assurément un puissant empire , en possession d’une civilisation florissante , et nous ne doutons pas qu’il n’y ait eu de sérieuses pensées sous les symboles mystérieux qui couvrent encore l’intérieur de ses temples, sous ces hiéroglyphes qui ont résisté aux siècles comme à tous les efforts de l’érudition, et dont un de nos plus savants compatriotes* essaye en ce moment une clef nouvelle sur les lieux mêmes. Les dynasties qui se sont succédé en Égypte ont fait de très-grandes choses et exécuté des travaux gigantesques. La société égyptienne était une très-forte société assise sur la division des classes*. La classe sacerdotale avait des connaissances plus ou moins étendues en astronomie, en physique, en géométrie. Il n’est pas douteux que les prêtres ne fussent parvenus d’assez bonne heure à une inter-
1. Voyez Introduction a l'Histoire de la philosophie, passim.
2. M. Champollion jeune , qui était alors en Égypte. — Après les monuments eux-mSmes qui sont d’une interprétation si obscure, les documents les plus anciens et les plus véridiques sont encore ceux que nous fournit Hérodote dans son second livre, Eulerpe. 11 ne serait pas plus sûr de s’appuyer sur les fragmentsdc Manéthon, de Suncboniathon et de Bérose que sur les Mystères des Egyptiens de Lambiique.