Diogene, X
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le compte des atomes avec lesquels on peut expliquer l’âme, n’en trouve pas d'autres que ceux que je viens de vous nommer, mais il avoue que ces atomes ne peuvtnt rendre raison de la sensation ; il avi.ue que, pour expliquer la sensation, il faut un autre élément encore, un élément qui n’est pas le feu, qui n’est pas l’air, qui n’est pas la lumière, un quatrième élément qui échappe à toute analyse, qui est pourtant quelque chose, un je ne sais quoi sans nom'. Est-ce encore cette âme que nous avons déjà rencontrée dans le Sankhya de Kapila, et que M. Colebrooke avait très-bien définie une sorte de compromis entre une âme matérielle et une âme immatérielle’? Ou bien est-ce le je ne sais quoi de quelques matérialistes modernes, ceje ne sais quoi qui, loyalement proposé et bien compris, suffirait à un spiritualisme circonspect qui n’a pas la prétention de connaître la nature intime de l’âme? Je crains que ce ne soit pas autre chose qu’un élément matériel mal analysé, et par conséquent encore sans nom dans la physiologie d’Épicure, comme, par exemple, les esprits animaux du dix-septième siècie ou le fluide nerveux du dix-huitième. .Même dans ce cas ce serait déjà un progrès dans la physique antique. De tout cela il s’ensuit évidemment que si l’âme est matérielle, elle est mortelle. Elle est un composé qui se dissout à la mort; les atomes se séparent, et tout est fini.
Voyons à quelle morale conduiront une pareille canonique et une pareille physique. S’il n’y a pas dau-
1. Stob., Eclng. Phys., édition de Heeren, liv. I", chap. lu, p. 798:
To8e «xaTovo|Mt(jTOv tr,v i» ^iv i(nroiiïv alefoiaiV i» oùJivt fàp tûv ôvoti.aCopi,(jüv trïO'.^iitjv (ivai aloÔT.eiv.
î. Plus haut, les- II, Philosophie orientale, p. 51 et 52.
très phénomènes moraux primitifs que les sensations agréables ou désagréables, quelle règle appliquer à ces sensations, sinon la recherche des unes et la fuite des autres ? Et à quoi arrive- t-on en fuyant les sensations pénibles et en recherchant les sensations agréables? au plaisir. Mais les plaisirs sont fort différents entre eux; il y a les plaisirs du corps et il y a les plaisirs de l’espril ; le plaisir sans doute en tant que plaisir est égal à lui-mème : il n'y a pas de plaisir qui ait en soi plus de valeur qu’un autre; mais si tous sont égaux en dignité, ils ne sont poiDt égaux en vivacité, ils ne sont point égaux en durée, ils ne sont point égaux dans leurs suites. Premièie distinction, qui mène Épicure à une distinction plus générale, dans laquelle réside l’originalité de sa philosophie murale.
Le plaisir le plus vif, celui qui remue le plus l’àme, Épicure l’appelle 7)$o.vi èv mrfcu. Ce plaisir est mêlé du peines. C'est le bonheur de la passion, dont la jouissance est courte et inquiète et les fruits souvent amers. Aristippe n’avait pas été plus loin ; mais Épicure a trèsbien vu que c’est là un bonheur d’un ordre inférieur, qu’il faut saisir quand on le rencontre sur sa route, mais toujours subordonner au bonheur véritable, qui consiste dans le repos de l’àme, vjîovri xaTa<jTr,jAixTixrî. En effet, quand l’àme n'est pas en paix, il n’y a pas de bonheur, il n’y a que du plaisir. Ne repoussez pas le plaisir, mais prenez-le sous cette condition qu'il ne mettra pas en péril le bonheur, la paix de l’âme, il faut donc opposer aux attraits des plaisirs la raison qui n’apprécie pas seulement leur vivacité, mais leur durée, mais leurs suites. L’application de la raison aux passions est la sagesse, ®pov7i<jt;, et la sagesse prescrit la modéra-
tion, qui est la vertu suprême. Sans vertu, sans sagesse, plaisirs agités, féconds en tristes conséquences ; avec la sagesse, avec la vertu, moins de plaisirs agités, mais une tranquillité intérieure, pleine de charme. Épicurc n'a pas songé à se passer de la vertu, et ici je le défends et le distingue d’Aristippe, mais il n'a pas non plus reconnu à. la vertu une excellence qui lui soit propre; il n’en a fait qu’un moyen de bonheur.
La morale sociale comme la morale privée repose sur l’utilité*. La société est un contrat; elle ne se soutient que parce que les deux parties contractantes observent le contrat ; et elles l’observent parce qu’ellesont intérêt à l’observer. Objecteriez-vous à Épicure que dans beaucoup de cas l’intérêt même d’une des parties est de ne pas observer le contrat? Il répondrait qu'en effet si l’une des parties ne considère que le plaisir du moment, l’avantage immédiat, elle violera souvent le contrat ; mais que si elle considère l’avenir et embrasse un temps de quelque étendue, elle reconnaîtra qu’elle a intérêt à l’observer dans beaucoup plus de cas qu’elle n’a intérêt à le violer, et que par conséquent en l’observant toujours elle s’impose un sacrifice momentané dans son intérêt même, en sorte que l’utilité personnelle suffit à enseigner la vertu. Bien répondu, mais pas encore assez bien. Oui, quand il yade l’avenir et de longues chances; mais quand il n’y a pas d’avenir, quand il s’agit sur-le-champ de violer le contrat ou de périr? Placez qui vous voudrez entre un devoir et la mort5; quel est ici l’avenir, quelles sont
1. Diogène, X, 150. — 2. Nous avons pris plus d'une fois cet exem-
les chances réservées, quel fondement est laissé aux calculs de l’intérêt? Il n’y a point d’autre vie, et la mort à l’heure même; nul avenir d’aucun genre, ni dans ce monde ni dans l’autre; il s’agit ou de violer le contrat ou de se perdre sans retour. Si donc pour observer ou violer le contrat vous n’avez d’autre règle que votre utilité, soit dans le présent, soit dans l’avenir, il est clair qu’alors vous violerez très-légitimement le contrat. Tel est le droit naturel, telle est la morale sociale d’Épicure. Elle met en péril la société en la mettant à la merci d’un calcul. Elle l’attaque encore par un autre côté. Épicure place beaucoup moins le bonheur dans la jouissance agitée des plaisirs positifs , que dans la possession de ce plaisir presque négatif qui est la tranquillité de l’âme. Mais en se mêlant à la vie pratique, en étant époux et père, on court bien des risques, on compromet singulièrement l’#|SovJi xaTa<j'T,(iaTi*T, ; on la compromet bien davantage si on veut être citoyen, magistrat, guerrier, si on entre dans les affaires publiques. Epicure en conclut qu’il faut bien se garder d’introduire le trouble dans son âme , en y donnant place aux affections domestiques, ou au patriotisme plus dangereux encore; et on arrive ainsi à une douce indifférence, à un parfait égoïsme décoré du beau nom d’impassibilité,
dT«pa£(ct.
Le stoïcisme procède à peu près comme l’épicuréisme. La morale est pour tous les deux la philosophie par excellence. Les stoïciens comparent la philosophie à un jardin : la logique est l’enclos, la phy-
ple, entre autres, Do Vrai du Beau et du Bien, leçon XVI, p. 415, et Philosophie de Locke, leç. VIII.
Biologie la terre et les arbres, la morale le fruit.
Ainsi que l’épicuréisme encore, le stoïcisme admet comme introduction à la morale la physiologie et la logique; c’est la physique et la canonique de l’épi- , curéisme; les noms seuls sont un peu changés. D’ailleurs, tout le reste diffère jusqu’au plus absolu contraste.
Selon l’une et l’autre école, toute connaissance commence par la sensation. Mais comment la sensation s’opère-t-elle et que suppose-t-elle hors de l’homme et dans l’homme î Les stoïciens mettent au dehors, dans les choses mêmes , un mouvement qui se communique à l'homme, et au dedans une puissance propre, laquelle, mise en mouvement par les Impressions du dehors, s’y applique par l’attention, principe de la perception1 2 3.
Comme il y a dans la connaissance deux éléments, de même dans la nature il y a deux éléments tout à fait différents aussi, l'un passif, la matière, l’autre, une cause, une force toujours en action’, qui possède l’intelligence et le pouvoir suprême , et dont l’emblème , peut-être même l’agent universel est le feu, selon la doctrine d’Héraclite. La cause intelligente, appliquée à la matière*, y a mis les raisons primitives et séminales des choses, X<fyot eiMpgtmxof, qui deviennent les lois du
1. Cicéron, Académiques, II, 10: « Mens.... naturalem vint hahet quant in tendit ad ea quibus movetur. • Sérias, VII, 258 : ivttivtt vJjv tyiv.
2. Diog. VII, 1, § 68 : Aoxti S’«vT'r< 4px*î llvai tûv Jliav Mo , xè xoioüv xai t4 ità«xov. Sénèque, Spist. 65 : « Dicunt, ut scia, stoici nostri duo esse iu rerum nature e*. quibus omnia liant, causant et materiam. >