‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 72 sur 143 · Nous dirons tout à l’heure un mot de ses hymnes · texte numérisé non relu

Nous dirons tout à l’heure un mot de ses hymnes

sances et sa puissance de compréhension et de coordination, l’Aristote du mysticisme alexandrin.

Jusqu'ici les deux écrits philosophiques les plus considérables qui fussent imprimés étaient la Théologie platonicienne et le Commentaire du Timée. Sans doute la Théologie platonicienne ressemble à la vraie théologie de Platon, à peu près comme la mythologie alexandrine ressemble à celle d’Homère et l’art chargé de symbolisme du deuxième et du troisième siècle à l’art simple et pur de Phidias et de Praxitèle. On ne peut nier pourtant qu’une critique prudente ne puisse tirer d’assez grandes lumières de la Théologie platonicienne, et il est reconnu que le Commentaire du Timée est une source abondante de documents de tout genre relatifs à la vieille physique des Grecs. Nous avons nous-même publié deux autres commentaires de Proclus, restés jusqu’alors inédits, sur V Alcibiade et sur le Parmènide, c’est-à-dire sur la partie la plus élémentaire et sur la partie la plus élevée de la métaphysique de Platon. L’Alcibiade, socratique autant que platonicien, expose la méthode de Socrate fondée sur le fameux Connais-loi toi-même, et établit solidement que la connaissance de 1’dme, de lâme libre et intelligente, est la seule voie qui conduise à la vraie morale et à la vraie politique, ainsi qu’à la vraie théologie. Le commentaire, conçu dans le môme esprit que le dialogue, nous fait pénétrer dans le sanctuaire de la psychologie platonicienne. Dans le Parmènide le vieux philosophe d’Élée, s >n disciple Zénon, et le jeune Socrate disputent ensemble sur l’Un et le Multiple, £v x«t TroXXa. Platon y prouve la nécessité de l’unité pour expliquer logiquement et ontologiquement le Multiple, qui ne peut ni

exister un moment sans quelque chose qui l’empêche de se dissiper sans cesse, ni arriver à être connu sinon dans cette unité de cognition qui est la loi de toute connaissance; comme ailleurs il démontrera que l’Un, posé seul et partant immobile, n’expliquerait pas le Multiple et aucun des phénomènes du monde et de la pensée. Proclus va bien plus loin dans son commentaire : de cette qualité qui est la réalité même, et de l’unité qui en est le principal et essentiel élément, il s’élève, d’abstraction en abstraction, jusqu’à l’Un absolu, l’Un imparticipé et imparticipable, s’il est permis de parler ainsi grec en français, l’Un supérieur à l’acte, à la pensée, à l’être ; l’L’n que l’œil de l’entendement ne peut pas plus atteindre que celui des sens, et qui ne se révèle que dans l'extase, état de l’âme dont le caractère est d’être indescriptible, parce qu’on ne peut pas en avoir conscience, l’extase abolissant la conscience et la moindre lueur de la conscience sufüsantàfaire évanouir l’extase.

Dans un autre écritcourt et profond sur la Providence , le Destin et la Liberté humaine, dont le texte a péri et qui ne nous a été conservé que dans une vieille traduction latine du moyen âge, Proclus, après avoir énuméré les divers degrés de la connaissance, arrivé à la connaissance suprême, à la connaissance extatique, tente de l’analyser et s’exprime ainsi : « Outre ces diverses opérations, je viens t’en faire connaître une autre. Aristote t’a enseigné tout ce qui appartient à l’intelligence, mais il ne t’apprend rien au delà. Adresse-toi maintenant à Platon, et, avant Platon, aux théologiens qui célèbrent un mode de connaître au-dessus de l’intelligence, l’appelant une folie divine. Le semblable seul

connaît le semblable, le sens connaît le sensible, l’intelligence l’intelligence, l'un ce qui est un. L’âme intelligente se connaît elle-même et tout ce qui est contingent. Qu’elle surpasse l’intelligence, et alors elle s’ignore elle-même et tout le reste. Adhérente à l’unité elle y repose en paix, fermée à toutes les connaissances, muette et silencieuse. Il faut qu’elle devienne une pour voir l'unité ou plutôt pour ne pas la voir ; car si elle la voit, elle ne voit qu’une unité intellectuelle et non pas la vraie unité supérieure à 1‘intelligence, elle ne saisit qu’une certaine unité, et non pas l’unité absolue. Voilà, ô mon ami ! l'opération divine de l’âme : celui qui en est capable, est affranchi des liens de l’autorité ; il ne croit plus à un autre, mais à lui-même et à lui seul ; il ne possède plus l’intelligence ordinaire, mais la fleur même de l’intelligence ; il s’est mis à l’abri non-seulement des mouvements du dehors, mais des mouvements du dedans : il est Dieu*. »

Proclus a fini par des hymnes1 2 empreints d’une mé-

1 . PflOCU PH1LOSOPHI PLATONICI OPERA INEDIT*, PRIMA PARS, de ProVÎden lia et Fato et eo quod in nobis, p. 171-112 : » Omnia simili cognoscuntur, sensibile sensu, scibile scientia, intelligibilc intelloctu, unum uniali. Intelligens quidem anima et se ipsa cognoscit et quæcumque intelligit contingentia. Super intelligens autem et se ipsam et ilia ignorât, quo, adjacens -« uni, quielem amat, clausa cognilionibus, muta facta et silens intrinseco silentio.... Fiat igitur unum ut videat tè unum, magis autem ut non videat. Vidcns enim, intcllectuale videbit et non supra intellectum, et quoddam unum intelliget et non aù-co ■tà unum. Hanc, amicc, divinissimam cntis operationem ai.ims aliquis operans, soli credens sibi ipsi, scilicet flori intellectus, et quietans se ipsum non ab exterioribus motibus, sed ab interioribus, Deus factus.... •

2. Ibid., Quart* pars, p. 1315. 11 y a sept hymnes : au Soleil, aux Hases, à Vénus, i Vénus Lycienne, & tous les dieux, i Hécate et à Janus, à Minerve qui préside à l’intelligence. Ce dernier hymne, composé devant la statue de la déesse qui était encore au Parthenon, et n’en fut enlevée par les chrétiens qu’au temps de Proclus pendant que

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lancolie profonde, où, désespérant de la terre et l’abandonnant aux Barbares et à la religion nouvelle, il se réfugie un moment en esprit dans la vénérable antiquité, avant de se perdre dans le sein de cette unité absolue, objet constant de toutes ses pensées, suprême asile de ses misères.

Après lui, à peine paraissent encore quelques philosophes dignes d'être connus de la postérité, son biographe Marinus, Isidore de Gaza, Ammonius, fils d’Hermias, le Syrien Damascius, le savant stoïcien et péripatéticien Simplicius de Gilicie, et le platonicien Olympiodore*. Bientôt une persécution de plus en plus violente se déclare ; l’école d’Athènes est fermée par un décret de Justinien l’an 529 Les derniers interprètes de l’antique religion et de la philosophie qui la représente, en sont réduits à aller chercher quelque temps un refuge en Orient, à la cour de Chosroès’; puis, revenus en Europe, ils se dispersent sur la surface du monde, et la plupart se perdent et s’éteignent dans les déserts de l’Égypte, convertis pour eux en Thébaïde philosophique.

Nous sommes arrivés au terme de la philosophie grecque. Le sensualisme et l’idéalisme étaient épuisés ; le scepticisme les avait détruits, et s’était détruit lui-même ; il n’était resté d’autre ressource que le mysticisme qui

celui-ci enseignait à Athènes, est d’un intérêt particulier. La poésie de Procius a beaucoup de ressemblance avec celic de Nonnus. Comme toutes les poésies de décadence, elle vise à l’éclat et au grandiose et ne rencontre que l’enflure; elle est surchargée de locutions homériques et orphiques, accumulées avec plus d’érudilion que de goût.

1. Sur Olympiodore et ses quatre commentaires sur V Alcibiade, le Philibe, le Gorgiat et le Phédon, voyez nos Fbagmrntb dr phiiouoprik ancienne, p. 229-505.

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