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Leçon II, Philosophie orientale, p. 45-41, p

dure si longtemps, où tout subsiste à côté de tout, nous voyons encore la Mimansa à un âge assez récent. Ainsi Koumarila, le fameux docteur Mimansa, Tardent persécuteur du bouddhisme *, est du quatorzième siècle de notre ère. En Grèce nous savons au moins avec certitude quand a commencé la philosophie; elle a commencé six siècles avant notre ère avec Thalès. Mais le temps qui précède, le temps des mystères, est couvert d’épaisses ténèbres. Que s’est-il passé entre Orphée et Thalès? Comment l’esprit humain a-t-il été du sanctuaire des temples aux écoles de l’Ionie et de la grande Grète? Nous le savons mal, ou plutôt nous ne le savons pas. Nous sommes plus heureux au moyen âge. Nous savons non-seulement quand la philosophie est née, mais comment elle s’est peu à peu dévelopée et finalement émancipée.

Le moyen âge a été conçu, pour ainsidire.au premier siècle de l'ère chrétienne, quand le monde antique reçut la blessure mortelle à laquelle il devait succomber; mais le moyen âge n’a commencé à paraître à la lumière qu’avec le triomphe même de son principe. Or, si la religion chrétienne a triomphé avec Constantin, elle n'est arrivée à la domination parfaite qu’après avoir été délivrée de tous les débris de l’ancienne civilisation, et après que le sol de notre- Europe, enfin assuré contre le retour d’invasions et de débordements barbares, fut devenu plus ferme, et capable de recevoir les fondements de la société nouvelle que l’Église portait dans son sein. L’Europe et l’Église ne se sont véritablement assises qu’au temps de Charlemagne, et à l’aide de Charlemagne.

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Charlemagne * est le génie du moyen âge; il l’ouvre & la fois et le constitue. Il avait plus d’une tâche à accomplir, et il a suffi à toutes: 1° Il fallait fonder l’ordre matériel, en finir avec ces invasions de toute espèce, qui, remuant sans cesse l’Europe, s’opposaient à tout établissement fixe. Aussi, d’une main Charlemagne a arrêté les Arabes au Midi, et de l’autre les Barbares du Nord, dont lui-méme il descendait; il a mêlé en sa personne, lui fils de Franc, mais né sur les bords de l’Oise, les Francs, les Gaulois, les Gallo-Romains, et de ces divers éléments il a composé, et fortement établi, entre le Rhin et l’Océan, les Alpes et les Pyrénées, cette nation nouvelle originairement si diverse et de plus en plus une, qui devait être la France. 2» 11 fallait fonder l’ordre moral. On ne le pouvait que sur la base de la seule autorité morale du temps, l’autorité religieuse; aussi ce Charles, dont la personalité était si forte, n’a pas hésité à redemander la couronne qui était déjà sur sa tête à l’autorité pontificale. 3° Il fallait fonder l’ordre scientifique. C’est Charlemagne, ou c’est à l’exemple de Charlemagne, que ses successeurs et ses rivaux, Charles le Chauve et Alfred le Grand, ont de toutes parts recherché les moindres étincelles de l’ancienne culture, pour rallumer le flambeau presque éteint de la science. C’est

1. Instruction publique en France, t. II, Défense de VVnitertHé et de ta Philosophie, p. 25 : • Quel est, Il l'entrée du moyen fige, co personnage extraordinaire, fils de Franc et lui-méme presque sans culture, mais portant dans son sein tous les instincts qui font le grand homme, le génie de la guerre, le génie de la législation, le génie surtout de l’organisation, aussi passionné qu’Alex&ndre, aussi réfléchi que César, jeté par le sort au milieu des ruines de l’empire romain et parmi les flots de peuplades à demi sauvages, et lé ne rêvant qu’ordre et discipline, barbare qui soupire après la civilisation, conquérant dont toutes les entreprises sont des conceptions politiques I •

Charlemagne qui le premier ouvrit des écoles, scholæ K Ces écoles étaient le foyer de la science d’alors; aussi la sience d’alors fut-elle appelée la scholastique. Voilà l’origine delà chose et du mot. Et où Charlemagne instituat-il et pouvait-il instituer des écoles? Là où il y avait le plus d’instruction encore, le plus de loisir pour en acquérir, avec le devoir d’en répandre le bienfait, c’est-à-dire auprès des sièges épiscopaux et dans les grands monastères. Oui, les couvents sont le berceau de la philosophie moderne, comme les mystères avaient été celui de la philosophie grecque, et la Miraansa celui de la philosophie indienne Voilà comment la scholastique est empreinte, dès sa naissance, d’un caractère ecclésiastique.

Maintenant que vous connaissez son caractère et son origine, voyons quelle a été sa lin. La scholastique a fini quand a fini le moyen âge; et le moyen âge a fini quand l’autorité ecclésiastique a cessé d’être tout, quand la royauté, comprenant sa mission et ses droits, sans s’écarter de la juste déférence et de la vénération qui est toujours due à la puissance religieuse, a revendiqué et conquis son indépendance. La science a fait peu à peu comme l’État. Je dis peu à peu ; car la révolution qui a fait passer la philosophie de l’état de servante de la théologie à celui de puissance indépendante, ne s’est pas accomplie en un jour; elle a commencé au quinzième siècle, mais elle s’est terminée beaucoup plus tard, et la philosophie moderne ne date véritablement que de Bacon et de Descartes.

1. Voyez l’ouvrage (le Launoy, de Scholis celebrioribus seu a Carolo Magno seu post Carolum per Occidentem instaurais , 1672 ; et le Dis eours de l’abbé Lebeuf sur l'état des sciences dans l'étendue de la mo nurchie française sous Charlemagne , 1734.

Voilà donc les deux points extrêmes posés; d’une part le siècle de Charlemagne, de l’autre celui de Bacon et de Descartes, le huitième siècle et le commencement du dix-septième. Entre ces deux extrémités de l'asservissement et de la liberté, il y a eu un milieu, une époque intermédiaire, où la théologie et la philosophie se sont prêté un mutuel appui. De là trois moments distincts dans la scholastique: 1“ subordination de la philosophie à la théologie ; 2° alliance de la philosophie et de la théologie; 3° commencement d’une séparation, faible d’abord, mais qui peu à peu grandit et produit la philosophie moderne.

Le premier âge de la scholastique nous montre la philosophie réduite à un certain exercice non pas même d’interprétation mais d’exposition et de simple arrangement sur le fond sacré de la théologie chrétienne. La théologie embrassait, avec les saintes Écritures, les saints Pères, surtout les Pères latins, car les Pères grecs étaient alors presque ignorés hors de Constantinople. Du huitième au douzième siècle toutes les ressources de la philosophie se bornaient à VOrganum * d’Aristote, traduit en latin, et à quelques écrits médiocres, demi-littéraires et demi-philosophiques, qui renfermaient le peu de connaissances échappées à la barbarie; c’étaient les écrits de Boëce», de Mamert *, de

1. Ou plutôt à quelques-unes de scs parties; car à parler rigoureusement on ne connaissait alors de YOrganum que 17nlroduclton de Porphyre, les Catégories et Y Interprétation. Voyez nos Fragments de PHILOSOPHIE DO MOTKN AGE, p. 52 Sqq.

2. Né en 470 ; encore païen, mais bien près du christianisme ; sénateur du roi goth TV'odoric; commente l’Orpanum, écrit le traité de Consolatione philosophi.r dans sa prison de Pavie, d’où il ne sort que pour être décapité. Opp., Bêle, 1570, 1 vol. in-fol. — 3. De Vienne on Daupbiné, m. vers 477. De Statu animer. Souvent réimprimé.

Capella', de Cassiodore*, d’Isidore de Bède le Vénérable *, d’Alcuin enfin que Charlemagne mit à la tête de cette laborieuse régénération de l’esprit humain*. ,

Pour bien comprendre cette première époque, il ne faut jamais perdre de vue saint Augustin et I ’Organum; l’un qui vous explique la grandeur du fond, l'autre la pauvreté de la forme. Il se rencontre alors un ordre d’idées bien supérieur à ces temps barbares; et quand on ne sait pas quelle en est la source, on est tenté de voir des profondeurs dans ces essais de la philosophie du moyen âge : c’est au christianisme et à saint Augustin qu’il faut rapporter son admiration. Quant à la forme, elle est comme je vous l’ai dit, pauvre, faible, incertaine, et cette forme est alors toute la philosophie.

Telle est l’enfance de la scholastique. Mais insensiblement le chaos du moyen âge se débrouille, les écoles carlovingiennes se développent, et de siècle en siècle se fait un progrès continu et de plus en plus marqué. Si les maîtres de cette première époque se ressemblent dans leur soumission sans bornes à l’Église, ils diffèrent comme hommes, comme penseurs, ou du moins

1. Marcien Capella, de Madaure en Afrique, fl. v. 474. Salyricon de nuptiis philologix et ifcrcurii, et de ru artibui liberalibus. La dernière et meilleure édition est celle de Kopp, in-4*, 1836.

2. Né à Squillace, v. 480, m. en 675. De Septem disciplinis. Opp.,

2 vol. in-fol., Rouen, 1679.

3. Évêque de Sénile, m. en 636. Opp. Rome, 1796, 7 vol. in-4*.

‘4. Anglo-Saion, né v. 673, m. en 735. Opp., Cologne, 1612, 8 vol.

■n-fol.

5. Né à York en 726, mort en 804. Opp., Ratisbonne, 3 vol. in-fol., 1777 . Il eut pourélève Rhabanus Maurus, mort archevêque de Mayence, en 856. Opp., 6 vol. in-fol., Cologne, 1626. Voyez sur quelques écrits inédits de dialectique de Rhaban Maur 1 s Fragments de puilosophib du moyen âge, p. 76 sqq., et dans l'Appendice, p. 313.

comme appartenant à des temps divers. La philosophie n'est toujours pour eux que la forme de la théologie ; mais cette forme se modifie et se perfectionne successivement entre leurs mains. Bornons-nous à citer quelques noms.

Jean Scot * se distingue par une érudition assez rare pour avoir trompé sur son originalité. Il savait le grec, et il a traduit Denis l’Aréopagite. Or, Denis l’Aréopagite est un écrivain mystique, qui réfléchitplus ou moins le mysticisme alexandrin. Jean Scot avait puisé dans ce commerce une foule d’idées depuis longtemps perdues en Europe et qui parurent bien nouvelles lorsqu’il les produisit dans ses deux ouvrages, l’un sur la Prédestination et la Grâce, l’autre sur la Division des Êtres. Comme ces idées n'avaient de racines ni dans les études ni dans les tendances du temps, elles l'étonnèrent plus qu’elles ne l’instruisirent, et de nos jours elles ont ébloui ceux qui n’en connaissaient pas l’origine. Jean Scot n’est point un profond métaphysicien, comme on le croit en Allemagne, c’est tout simplement un Alexandrin attardé, qui aurait dû naître trois ou quatre siècles plus tôt ou plus tard.

Le vrai métaphysicien de ce temps est saint Anselme, né en 1034 à Aoste en Piémont, prieur et abbé du Bec en Normandie, mort archevêque de Gantorbéry en 1109.

1. Jean Scot Érigène, ainsi nommé parce qu’il était Irlandais, vécut à la cour de Charles le Chauve, qui le protégea; tombé en disgrâce, il retourna en Angleterre, sur i'invitation d’Alfred le Grand, et enseigna à Oxford, où il mourut en 886. Il traduisit en latin Denis l'Aréopagite. Ses ouvrages imprimés sont : 1° de Divina prædestinatione et gratia, dans la collecl. de Maugin, t. I", p. 103 sqq., Paris, 1650; 2" de Divinont natures, libri V, éd. Th. Gale, in-lol., Oxford, 1681. U y en a une réimpression récente, if uniter, m-8*, 1838.

On lui a donné le surnom de second saint Augustin. Parmi ses écrits il en est deux dont je vous citerai au moins les titres, car ces titres en indiquent l’esprit et révèlent déjà un progrès remarquable. Dans l’un saint Anselme suppose un homme ignorant qui cherche la vérité avec les seules forces de sa raison; fiction bien hardie p >ur le onzième siècle : Monologium, seu exemption medilandi de ratione fidei, Monologue, ou modèle de la manière, pont on peut arriver raisonnablement à la foi *. L’autre s’appelle Proslogium, seu Fidts quærens intellectum, Allocution, ou la Foi qui tente de se comprendre. Dans le premier écrit, saint Anselme n’est pas en possession de la vérité, il la cherche par le chemin de la raison ; dans le second il est en possession de la vérité, il essaye de s’en rendre compte*. Le

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