Plus haut, leçon 111, p. 139, etc., et p
blant sous une idée commune ce qu’il y a de semblable en divers individus; et allant d'abord jusqu’a'i bout de son opinion, il dit que les genres ne sont que des mots, palus vucis.V oilà le nominalisme. Cette opinion avait ses conséquences. Si tout genre n’est qu’un mot, il s’ensuit qu’il n’y a de réalité que dans les individus; bien des unités peuvent paraître des abstractions, entre autres l’unité par excellence, l’unité qui fait le fond de la très-sainte Trinité; il n’y a plus de réel que l<s trois personnes, et alors la Trinité n’est qu’une unité factice, un simple signe représentant le rapport des trois. Le pauvre chanoine de Compïègne fut mandé au concile deSoissnns en 1092. Il se rétracta melu moriis, dit saint Anselme, qui écrivit contre lui un traité de l’unité dans la Trinité1. Un aatr e personnage, qui régnait à Paris dans la dialectique, Guillaume de Champeaux, se jetant à l’extrémité contraire , soutint que les genres sont si loin d’être de purs mots, que ce sont les seules entités qui existent, et que les individus dans lesquels on a voulu résoudre les genres n’ont eux-mêmes d’existence que par leur rapport aux genres, appelés les universaux, de l’expression péripatéticienne -rb xaOéXou. Par exemple, disait-il, dans les hommes ce qui existe substantiellement, c’est l’humanité dont les ditlérents hommes participent. Doii le réalisme des universaux2. C’est alors qu’Abélard entra dans la lice : il combattit énergiquement Guillaume de Champeaux et le força de
1. Sur Roscelin, voyez nos Fragments de philosophib do moyen âge, Nominalisme de lioscelin, p. 86-100. Voyez aussi I'ethi Abælariu Opéra, t. Il, Appendix, V, p. 792.
2. Sur Guillaume île Champeaux, voyez Fhaumen rs de philosophie du moyen aoe, p. 109-124, el Appendice, III, p. 326-036.
convenir que les individus constituent l’essence des êtres, s ins tomber toutefois danslenominalismedeRoscelin, et en reconnaissant que les genres ne sont pas de purs mots, qu’ils existent bien dans l’esprit, ce qui est assurément une manière d’exister très-réelle. De là le conceptualisme, opinion intermédiaire qu’Abélard lit triompher sur les deux' opinions opposées et à laquelle il conquit le sceptre de la scholastique. Il ne s’arrêta pas là : il appliqua aussi la critique philosophique à la théologie , et fonda une école de libre interprétation. On peut le regarder comme le père du rationalisme moderne. Il occupa dt ux grands conciles et attira sur sa tète les foudres de saint Bernard. Ajoutez les aventures où le jeta sa. passion pour Héloïse. Il eut tour à tour de prodigieux succès et des revers éclatants qui tous ensemble contribuèrent puissamment à répandre le goût de la philos phie, à multiplier les écoles autou de Notre-Dame, près du pont Saint-Michel, sur la montagne Sainte - Geneviève, à créer enfin ce grand mouvement intellectuel d’où naîtra bientôt l’Université de Paris'.
1. Nous avons donné une nouvelle et complète édition de tous les ouvrages d’Abélard en 2 vol. in-4", Peiri Abælardi Opéra, 1849- 18ô9, et mis au jour pour la première fois ses traités de dialectique et le Sic et Son. arec uue introduction et des notices sur divers mauuscrits du neuvième, dixième, onzième et douzième siècle, Ouvrages inédits d’Abêlard, 1 vol. in -4“, 1830. Nous avons reproduit cette introduction et ces notices dans nos Fragments de philosophie du moyen âge. Qu'il nous soit permis de placer ici ce portrait, par lequel s'ouvre le travail spécial que nous avons consacré à cet aventureux génie : « Abélard, de Palais, près Nante’s, après avoir fait ses premières études en son pays cl parcouru les tcolesde plu-ieurs provinces pour y augmenter son instruction, vint se perfectionner à Paris, oé d’élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de tout ce qu’il y avait de maîtres renommés : il régna en quelque sorte dans la dialectique. Plus tard, quand il rnè a la théologie à la philosophie, il attira une si
Jean de Salisbury, quoique disciple d’Abélard, n’est pas un philosophe : c'est un homme d’esprit et de goût égaré dans la scholastique , un charmant écrivain, qui se moque un peu des controverses de l’école, mais qui nous les fait parfaitement connaître1.
Son contemporain, et disciple aussi d’Abélard, Pierre le Lombard, est un tout autre personnage : c’est essentiellement un professeur, un esprit didactique et méthodique; il a compilé les Pères de l’Église, et essayé ce qu’on appellerait aujourd’hui une concordance des arguments puisés à ces différentes sources ; il les mit
grande mnltitude d'auditeurs de toutes les parties de la France et même de l'Europe que, comme il le dit lui-méme, les hôtelleries ne sulfisaient plus à les contenir ni la terre à les nourrir. Partout où il allait, il semblait porter avec lui le bruit et la foule; le désert où il se retirait devenait peu à peu un auditoire immense. En philosophie, il intervint dans la plus grande querelle du temps, cells du réalisme et du nominalisme, et il créa un système intermédiaire. Eri théologie, il mit de côté la vieille école d'Anselme de Laon, qui exposait sans expliquer, et fonda ce qu’on appelle le rationalisme. Et il ne brilla pas seulement dans l’école; il émut l’Eglise et l’Etal, il occupa deux grands conciles, il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples fut Arnauld de Brescia. Enfin, pour que rien ne manquât à la singularité de sa vie et A la popularité de son nom, ce dialecticien, qui avait éclipsé Roscelin et Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du douzième siècle, était beau, poète et musicien ; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames; et chanoine de la cathédrale, piofesseur du cloître, il fut aimé jusqu'au plus absolu dévouement par cette noble créature, qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible, puisqu’elle charma saint Bernard lui-méme. Héros de roman dans l'Église, bel esprit dans un temps barbare, chef d'école et presque martyr d une opinion, tout concourut â faire d’Abélard un personnage extraordinaire, etc. » Voyez encore, voyez surtout l’ouvrage à la fois si exact et si élégant de U. de Rémusat, Abélard, 2 vol., 1845.
1. Policratus, teu de nu gis curialtum et veitigvs philosophorum, libri VIII. Sur Jean de Salisbury, comme élève d’Abelard, voyez Fragments de philosophie uo MOYEN AGE, p. 214-215. M. Giles a donné de ses divers ouvrages une édition complète en cinq volumes, Oxford, 1&8
dans un ordre si commode à l’enseignement que son livre a fait loi dans les écoles et s’y est soutenu pendant plusieurs siècles*.
On ne pouvait aller plus loin avec le seul Organum. Pour avancer, il fallait à l’esprit humain de nouveaux secours. Il les trouva dans les autres ouvrages d’Aristote restés jusqu'alors ignorés de l’Europe occidentale, et qui, au milieu du treizième siècle, nous arrivèrent de divers côtés, surtout par les écoles arabes d’Espagne.
Le Mahométisme s’était répandu dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie et jusqu’au sein de U péninsule espagnole. Il avait fondé un vaste empire qui peu à peu s’était civilisé ; et peu à peu aussi cette civilisation avait po'té ses fruits; elle avait eu sa littérature, sa poésie, ses arts, en particulier la plus brillante architecture , de nombreuses et florissantes écoles , en Maroc, en Égypte, en Syrie, en Perse, en Andalousie : elle devait avoir aussi et elle a eu sa philosophie, qu’on appe'le la philosophie arabe, et qui serait plus justement nommée philosophie musulmane, puisqu’elle embrasse toutes les contrées soumises à la religion de Mahomet. Cette philosophie s’est développée comme l’avaient fait auparavant la philosophie indienne et la philosophie grecque ; d’abord, elle n’est qu’un comment lire du Coran , puis elle s’émancipe et finit par une indépendance qui alarme l’orthodoxie et provoque une énergique réaction. Elle est originale en ce sens que, prise dans son ensemble, elle porte le caractère de la forte race qui a produit Mahomet et donné au
1. De Novare, professeur de théologie à Paris, mort en 1164. Sententiarum libri IV. De 14 son surnom de Magister ienlenltarum. Il y a mille éditions de toute forme de ce manuel théologique
monde la civilisation musulmane, à savoir, l'exaltation à la fois et un raffinement poussé jusqu’à la subtilité; mais en même temps il faut bien reconnaître qu’elle n’a pas apporté à l’esprit humain une seule idée nouvelle, et cela parce qu’au lieu de suivre son propre génie elle s’est bornée à recueillir et à commenter la philosophie qu’elle rencontrait, se survivant à elle même et à moitié morte, sur les côtes orientales de la Méditerranée, à savoir la philosophie grecque, surtout celle d’Aristote conservée dans ses derniers interprètes alexandrins. Voilà le trait général de la philosophie musulmane; elle renouvela le péripatétisme, avec ses innombrables divisions et subdivisions, et tel qu’on l’avait enseigné en Afrique et en Asie, depuis Alexandre d’Aphrodisée jusqu’à Simplicius et Jean Philopon. Elle commence à peu près vers le neuvième siècle et décline dès la fin du douzième.
Les principaux représentants de cette époque de l’histoire de la philosophie , plus curieuse qu’importante, sont Al-Farabi* , Avicenne1, Ibn-Tophail*, Algazel*, et
1. Al-Karabi, du dixième siècle, fleurit à Bagdad, à Alep, à Damas. Nous ne connaissons de lui que Alpharabii, retustissimi Aristotelis inler/rrelix, Optra omnia quæ latina lint/ua conscripta reperiri pntuci uni, Paris, 1638; et deux opuscules publiés et traduits par M. schmoldnrs, Documenta philosophiez Arabuin, Bonnæ, 1836.
2. Avicenne, Ibn-Sina, Persan, né à Bochera. vers 980, vécut à la cour d’Ispaiian, et mourut en 1036. 11 est célèbre surtout comme médecin. Nous n'avons entre les mains d'autres écrits phtlo»ophiques d’Avicenne que sa Métaphysique, Metaphysica Aricennsc, sire rjns prima philosophio, Veuctiis, 1495, m-fol.; et la Logique du fxU de Sina, communément appelé Aric nue, par Val er, Paris, in- 1 2, 1658.
3. Ibn-Tophail, d'Andalousie, fleurit au douzième siècle à i.renade, et mourut au Maroc, Pococke a traduit en latin son principal ouvrage, Philosnphus autO'lidactus, Oxonii, in-4*, première édition, 1671, et deuxième édition, 1*00.
4. Al-Gazel, Al-Gazali, né à Tous, ville du Khoras&n, enseigna
cet Averroès dont l’enthousiasme de ses contemporains et de ses disciples a osé dire : la nature interprétée par Aristote, Aristote interprété par Averroès. Tous ces philosophes ne diffèrent entre eux que comme leurs maîtres d’Alexandrie, par une tendance ou plus rationnelle ou plus mystique. Averroès lui-même est sans doute un esprit étendu et puissant, mais qui s’enferme dans un pas?é stérile au lieu de suivre le mouvement du monde.
avec le plus grand succès à Bagdad; et, après avoir fait le pèlerinage delà Mecque et visité Damas, Jérusalem et Alexandrie, il revint mourir en sa ville natale vers 1 127. Le seul ouvrage d’Algazel, traduit en latin et imprimé, Logica et Philosophia Al-Caselis Arabis, Venetiis, lôOO, ne contient pas sa vraie philosophie. Il paraît qu’il s'était vite dégoûté de la spéculation et qu’il Était devenu sceptique, mais sceptique seulement en philosophie, et au prolit du mysticisme. Algazel est un Soufi qui combat les philosophes avec leurs propres armes (sur le Soufisme ou mysticisme musulman, voyez le savant écrit de M. Tboluk, Sufismus sire tlieosophia Persarum pantheistica, Berlin, 1821). Étonné de rencontrer jusque sur les bords de l’Euphrate, au douzième siècle, un genre de scepticisme sur lequel nous avions déjà appelé l'attention et que nous nous proposions de combattre de toutes nos forces (voyez plus haut dans ce volume, leç. I, p. 22), nous exhortâmes vivement un jeune orientaliste italien, que les révo'utions politiques avaient jeté en France, à etudier pour lui-.iiéme et pour nous un manuscrit d’AI-Gazel que possède la bibliothèque de Paris, et qui a pour titre: Celui qui délivre de l'erreur et qui expose l'état vrai des choses. On peut voir le fruit des premières élud»s de M. Pallia dans un mémoire lu à l'Académie de. sciences morales et politiques, le là juillet 1837, Mémoires des savants étrangers, l. I", p. làà-193. La mort de M. Pallia ayant arrêté un travail si heureusement commencé, nous priâmes M. Sehmôlders, qui était alors à Paris, de vouloir bien achever l'œuvre interrompue : de là l'Essai sur lesécoles philosophiques "chez les Arabes, et notamment sur la doctrine d’Algaziali, par Auguste Sehmôlders, Paris, 1 842. M. Sehmôlders traduit un peu différemment que M. Pallia le titre de l’ouirage d'Al-Gaze! : Ce qui satire des égarements et ce qui éclaircit les ravissements. Et il ajoute celte note : .« Si l’on voulait paraphraser le titre riuté qui, comme les titres de presque tous les ouvrages arabes, est un peu obscur et vague, on pourrait dire : Avertissements sur les erreurs des sectes, suivis do notices sur les extases des Soufis. » C'est bien là du moins l’objet de l'ouvrage intéressant et curieux du théologien de Bagdad ; son procédé est le scepticisme, son but et sa conclusion est le Soufisme.
Quoique vivant au milieu du douzième siècle1, c’est un homme du cinquième ou du sixième, pour lequel le temps n’a pas marché, et qui semble n’avoir connu ni le mosaïsme, ni le christianisme, ni le mahométisme même, tant il a peu profité de leurs lumières. C’est un autre Alexandre d’Aphrodisée , et il n’ajoute guère à celui-ci que ce qu’il emprunte aux commentateurs des âges suivants, qui couvraient et étouffaient les grandes lignes de la philosophie d’Aristote sous la poussière de subtilités et d’abstractions chimériques, comme les néoplatoniciens corrompaient de leur côté la philosophie de Socrate et de Platon par des in-
I. Averroès, Ibn-Roschd, né à Cordoue en 1120, mort ver? 1198 au Maroc après une carrière brillante et agitée. Il était jurisconsulte, médecin, mathématicien, philosophe. Nous avons d’Averroès divers onvrages traduits en latin, et imprimés à part, un commentaire sur les deux traités d’Aristote, les Parties des animaux el la Génération, traduit par un médecin juif d’Espagne , Jacob Mantin, in-folio, Rome, 1521, avec un privilège de Léo . X; un commentaire sur les Analytiques postérieurs , avec des paraphrases des Topiques, des Arguments sophistiques, de la Rhétorique, de la Poétique, et quelques autres écrits logiques, traduits par un Juif nommé Abraham de Balmes, in-folio, Venise, 1523. On a rassemble tous les commentaires d'A verrocs dans U belle édition latine d’Aristote, donnée par les Juntes, en onie volumes in-fol., à Venise, 1552. C’est dans le neuvième volume qu’est la réponse d’Averoès à la polémique d’Al-Gazel contre la philosophie, réponse appelée Destruction des destructions d’Al-Gasel, avec deux autres écrits, de la bé titude de l'dme et de l’Intelligence. Cette belle et riche édition a été reproduite h Venise, petit in-4*, en 1560, même nombre de volumes. — Sur Averroès, voyez l’ingénieux et savant écrit de M. Renan, Averroès et l'Arerroisme, Paris, 1852, qui jette de si vives lumières sur toute la philosophie arabe. Nous regrettons seulement que M. Renan, faute de connaître assez la philosophie grecque, se soit laissé séduire à la théodicée panthéiste d’Averroès, qui lui-même, abusé par les commentateurs alexandrins les moins sûrs, a méconnu et embrouillé la théodicée d’Aristote, imparfaite sans doute, mais où la base du théisme est au moins trèsnettement posée, c’est-à-dire l'idée d’un premier moteur qui ne tombe pas dans le mouvement, et d'un principe essentiellement intelligent, qui par conséquent a conscience (le son intelligence.
terprétations d’un mysticisme bien souvent extravagant.
Cependant les écoles musulmanes jouissaient d’une renommée qui retentissait dans l’Europe entière , et celles d’Espagne, par leur voisinage, attirèrent de bonne heure les Français amateurs de connaissances nouvelles. Ainsi déjà, au dixième siècle, Gerbert, qui depuis devint pape sous le nom de Sylvestre II, alla étudier à Cordoue et à Séville, et en rapporta, avec les chiffres arabes, des notions mathématiques et astronomiques* supérieures à celles de ses contemporains, et qu’il essaya d’introduire dans les monastères institués par lui à Aurillac, sa pitrie, à Reims, à Chartres, à Bobbio. Mais c’étaient surtout les Juifs qui, séjournant habituellement en Espagne , en Perse , en Maroc et en Syrie, tolérés, favorisés même sous les Abassides, puisèrent dons les écoles musulmanes un savoir inconnu àl’Occident. Ils traduisirent en hébreu plusieurs philosophes arabes; ces traductions se traduisirent bientôt en latin et se répandirent de proche en proche, jusque dans Paris. Les Juifs ont été à cette époque, si l’on peut s'exprimer ainsi, des espèces de coui tiers philosophiques. Eux-mêmes produisirent à bur tour des philosophes, entre autres Avifcbron et Maimonide, qui rappellent plus ou moins Avicenne et Averroès, comme ceux-ci rappellent les derniers Alexandrins5.
Vous jugez quelle fermentation s’alluma dans les
1. Sur Geibert, voyez Fragments de philosophie ou moyen âge, Appendice, V, p. 353.
2. Avicebron n'était jusqu'ici qu’un nom célèbre ; c'est un savant juif français, M. M&nck, qui en a fait un personnage vraiment historique, dont on connaît assez bien maintenant U vie et les ouvrages ;
écoles françaises, lorsqu’après quelques parties del’Organum ou même YOrganum tout entier, les autres ouvrages d’Aristote, la Métaphysique, la Physique, le Traité
voyez Mélanges de philosophie juive et arabe, Paria, 1859. Ce mystérieux Avicebron n’est autre qu’un juir espagnol, nommé Salomon ben- Gebirol. né à Malaga au onzième siècle, élevé à Saragosse et mort à Valence. 11 était poète aussi bien que philosophe, et M. Münck en cite des vers empreints de la touchante mélancolie d’une race opprimée. Le plus célèbre de ses écrits est le Fons rit.v, que les scholastiques du treizième siècle citent souvent et que jusqu’ici personne n'avait vu. M. Münck en a découvert des extraits hébreux, et de plus une traduction latine qui nous a enfin révélé la .Source de vie. C'est un dialogue entre le maître et le disciple. La doctrine elle-même est le péripatétisme arabe avec une nuance néoplatonicienne ; elle n’aurait pas une très- grande importance, si en dépit de ses maîtres anciens et modernes, d’Alexandrie ou d’Espagne, ben-Gebirol n'était resté juif, et n’avait gardé la marque du mosaïsme dans une très-forte intervention de la volonté, qui joue chez lui le rôle de l'unité dans la théodicée alexandrine. Il donne la volonté comme l’attribut essentiel de l'être premier, la cause première, le principe de toute forme, la raison à la fois et l’instrument de la création. « Divina voluntas, dit la version latine citée par M. Münck, p. 212, est causa prima agens; idcirco forma omnium est in ejus essentia ad modumquo forma omnis causati est in sua causa, et exemplatum in suo exemplari, secundum formant quant habet ; scilicet in causa rei est ut ressit htijusmodi vel form* hujus. » C'est par ce trait que le livre retrouvé est vraiment original et essentiellement juif, plus original et plus juif que celui de Spinoza luimême, qui, sans s’en douter, et en croyant être très-novateur, revenait, par un détour, i la vieille doctrine de l'émanation. Voyez plus bas, leçon VIII. — Maimonide était né à Cordoue au milieu du douzième siècle. Sous les Almohades, aussi fanaliques, aussi persécuteurs que les Abassides avaient été éclairés et tolérants, Maimonide fut forcé d’abjurer le judaïsme; il quitta l'Espagne, se réfugia en Afrique, séjourna quelque temps à Fez, toujours contraint de cacher sa religion, et il ne commei ça à respirer un peu librement qu’en Egypte, à la cour de Ssladin, où sa science médicale le mit en grand crédit. 11 mourut au Caire dans les premiér-s années du treizième siècle. Il a composé beaucoup d’ouvrages : celui qui contient sa doctrine philosophique a été traduit en latin et imprimé A Paris, en 1520, in-folio: llabi ilossei Ægyptii duz seu director dubitantium et perplexorum , in très libros divisus. L’éditeur de celle traduction très peu connue est Augtultniu Justinianus, ordinis pr.rdicatorum, episcopus Sebiensium; mais lui-même, dans la dédicace adressée A Ftienne Perponcher, évêque de Sens, déclare qu'elle n’est pas de lui, mais d’un plus ancien interprète qu’il ne nomme pas et qui pourrait bien être Jacob
de l'ame, la Morale , la Politique, etc., avec les commentaires alexandrins, arabes et juifs, mêlés confusément ensemble, y pénétrèrent. C’est de ce mouvement tout à
Mantin. Jean Buxlorf en a donné une autre traduction latine, Bile, 1629, in-4*. M. Münck, en 18ô6, 1861, 1866, a publié le texte hébreu, avec une traduction française sous ce titre : le Guide des égarés, 3 vol. Cet ouvrage atteste un esprit judicieux et éclairé, mais plus arabe que juif, et que la peur du mysticisme et de la superstition a jeté dans l'extrémité contraire : il est, comme on dirait aujourd'hui, tout à fait rationaliste, et sa théodicée se réduit à un vague déisme qui ne laisse guère à lticu qu'une existence nominale. Maimonide combat, dans les premiers chapitres, les préjugés d'une foi aveugle qui, abusée par les métaphores qui abondent nécessairement dans un livre fait pour lé peuple, tel que la Bible, imagine Dieu comme un être sujet à toutes les passions de l'humanité. Il démontre solidement â quel point ce grossier anthropomorphisme altère la juste notion de la Divinité. On ne peut trop applaudir à cette partie de l’ouvrage de Maimonide, et l'interprétation qu’il propose d'une foule d’expressions métaphoriques usitées est encore très-bonne à lire, et pourrait servir même à d'autres qu'à des Juifs. Mais la crainte de l’anthropomorphisme poursuit tellement le Guide des égarés qu’elle finit pat l’égarer lui-méme. Il épure si bien, en efTet, la notion (te Dieu qu’il été à Dieu tout attribut ; et ici se montre le disciple des philosophes arabes et du dernier péripatétisme alexandrin, pas toujours conforme à la vraie doctrine d’Aristote. Dans les chapitras L, u, lui, lviii, Maimonide s'efforce d’établir qu'il faut concevoir Dieu dépouillé de toute espèce d'attributs et qu'on ne doit lui attribuer ni l’unité, ni même l’existence. 11 répète sans cesse que les attributs sont des êtres ajoutés à Dieu qui dégradent son essence, tandis que dans la vérité les attributs de Dieu et de tout être quel qu’il soit ne sont que cet être lui-méme, mais réel, par conséquent étant de telle ou telle manière, car il n'y a pas plus d’essence pure, d’être sans qualités, qu'il n’y a de qualités sans un sujet quelconque d’inhérence. Maimonide rappelle le fameux principe alexandrin que • l'unité exclut toute multiplicité hors de l'esprit et dans l'esprit, » ce qui fait de l’unité non-seulement une abstraction, mais une abstraction sans un esprit qui l’opère, c’est-àdire un rien impossible. 11 voit dans les attributs des imperfections au lieu d'y voir la perfection même, la plénitude, l’accomp.issement de l'être, et quand le moindre retour sur lui-même eût pu lui montrer ce qu’il serait sans ses facultés, et lui faire reconnaître qu’elles ne sont pas moins que la manifestation de sou être, cl, comme dirait Aristote, le moi en acte et non pas seulement en simple puissance. Enfin Maimonide croit triompher en invoquant cette maxime qu’il ne peut y avoir rien de semblable entre le créateur et la créature, lorsqu'au ooutraire il est inadmissible que le créateur puisse créer sans
fait nouveau et d'abord assez mal réglé que sortit dans le premier quart du treizième siècle, la seconde époque de la scholastique.
Disons-le avec un juste sentiment d’orgueil national: c’est en France, à Paris, dans l’Université nouvellement fondée par Philippe Auguste, qu’a jeté son plus vif éclat celte seconde époque qu’on peut appeler l’époque classique du moyen âge dans la philosophie comme en tout le reste. La France alors est l’école de l’Europe entière. Si elle n’a pas donné naissance à tous les maîtres illustres de ce temps, c’est elle qui les a formés ou attirés et mis en lumière. Le treizième siècle est notre grand siècle, en attendant le dix-septième. Il a laissé d’immortels monuments en tout genre, et produit des hommes supérieurs dans la politique, dans la guerre, dans les lois, dans les arts et dans les lettres. Rappelez-vous Philippe Auguste et saint Louis. Regardez d’ici Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, ces deux chefs-d’œuvre de majesté et de grâce.
rien mettre de soi dans sa créature. Il est vrai qu’il y a des passages où Maimonide se contredit, comme Plotin lui-même (plus haut, leçon IV, p. 205), et défend la providence et même les attributs moraux de Dieu, mais c'est une inconséquence manifeste, ou peut-être une louable prudence, selon M. Mùnck. Avec une telle métaphysique, il ne faut pas trop admirer Maimonide de s’être préservé de l’ascétisme, et d'avoir une morale assez saine, mais subalterne, composée de préceptes applicables à la vie usuelle, tels qu’on devait les attendre d'un sage médecin. 11 ne faut pas non plus s'étonner qu’il ait trouvé des adversaires dans le sein du mosaïsme, et que les Juifs de France en particulier, vivant au milieu des lumières du treizième et du quatorzième siècle, l’aient accusé d'être un novateur dangereux, qui met en péril tout ensemble et la foi juive et la foi en Dieu. Nous pouvons au moins le défendre de l’accusation de novateur: il ne l’est point; c’est un disciple des philosophes arabes, disciples eux-mêmes des péripatéticiens d’Alexandrie. On ne parle de l'originalité de Maimonide comme de celle d’Averroès que faute de connaître la source commune où ils ont puisé. Sur Maimonide, voyez plus bas, la leçon VIII.
Nos troubadours ont éveillé la poésie italienne et peutêtre aussi la poésie allemande. Chaque jour on retrouve des fragments de belle sculpture, et des lambeaux d’épopées nationales où le grandiose s’unit à la naïveté. N’oubliez pas aussi que Joinville et Villehardouin commencent cette prose qui sera un jour notre gloire particulière. La philosophie ne pouva t pas rester en arrière, et elle a enfanté de son côté des ouvrages dignes à plus d’un égard de rivaliser avec nos épopées et nos cathédrales, et qui méritent une étude approfondie.
Une circonstance inattendue contribua fort au rapide développement de la philosophie : l’apparition de deux ordres nouveaux, l’ordre de Saint-Dominique et celui de Saint-François. Ces deux ordres, jeunes et ardents, en entrant dans l’Université de Paris, toute jeune ellemême, en redoublèrent le mouvement et Ja vie; et en soumettant les esprits à l’autorité de l’Église, les fécondèrent tout ensemble et les disciplinèrent, et concoururent merveilleusemeut à réaliser l’idée de cette seconde époque de la scholastique, l’alliance intime de la théologie et de la philosophie.
Mais il était impossible que les écrits récemment retrouvés d’Aristote, la Physique, la Métaphysique, le Traité de l’âme, et surtout leurs interprétations arabes et juives, n’étonnassent pas d’abord, jusqu’à les jeter dans l’éblouissement et le trouble, des hommes longtemps retenus dans l’étroite enceinte de la logique. A la fin du douzième siècle et dans les premières années du treizième, les études nouvelles commencèrent à porter leurs fruits, et on vit paraître dans l’Université de Paris des doctrines étranges, favorisant, au moins
en apparence, les hérésies alors répandues, particulièrement celle des Cathares qui dans le midi de la France menaçait ei balançait presque le christianisme. L’Église alarmée frappa à diverses reprises sur les écoles des Juifs, suspectes de propager le poison'; et en 1204 elle contraignit un des professeurs de la faculté de théologie, Amaury de Bène, dans le diocèse de Chartres, qui passait pour enseigner les opinions nouvelles, de les désavouer publiquement devant toute l’Université. Amaury obéit, mais la honte d’une telle rétractation lui causa tant de chagrin qu’il en mourut peu de temps après. Son école ne périt point avec lui, et c’est parmi ses disciples que les Cathares recrutèrent des partisans. Aussi en 1209, dans la grande persécution contre les Cathares de Paris, on fit remonter jusqu’à lui la doctrine proscrite, on intenta un procès à sa mémoire, on le déclara anathème, on eïhuma son corps du saint lieu, et ses os furent jetés au vent*. Le décret du comile de Paris, qui contient cette terrible sentence, condamne au feu en même temps les écrits d’un autre professeur qui n’était plus, mais qui avait laissé un livre réputé dangereux, et fort répandu dans les écoles. Ce professeur s'appelait maître David ; il
1. Il est cerlain que jusqu'à la fin du douzième siècle il y avait à Paris plusieurs synagogues en plein exercice auprès desquelles étaient des écoles. C’est vers 1 182 seulement qu’elles commencèrent à exciter les ombrages et les rigueurs de l’autorité ecclésiastique et civile. Du Boulay. Ilistoria universitatis Parisiensit , t. II, p. 450. Toutes les synagogues de Paris furent fermées à la fin du douxiéme siècle. Grégoire IX fit condamner par l’Université plusieurs livres juifs, et en 1244 on rechercha ces mêmes livres avec soin dans toutes les parties du royaume et on les livra aux flammes. Du Boulay, ibid., t. III, p. 191.