On parlait ainsi en
physique, en médecine, en redressant aussi les propositions d’Aristote qui avaient besoin d’être expliquées et même réfulées, ils parvinrent à ce résultat inattendu de mettre de leur côté et de conquérir à leur cause celui dont on voulait se faire une arme contre elle. L’Église, qui dans toutes les querelles philosophiques n'a d’autre intérêt que celui de la foi chrétienne, voyant que, grâce aux nouveaux docteurs, Aristote semblait favorable et non au contraire à une saine théologie, laissa tomber peu à peu en désuétude les anciennes prohibitions, et elle-même, entraînée au delà des justes limites, un siècle à peine écoulé, elle imposait l’étude de ces mêmes ouvrages qu’elle avait d’abord tenté d’étouffer1.
Après avoir marqué avec quelque précision le caractère de ce second âge de la scholastique, sa formation et son objet, nous regrettons que le temps nous permette à peine de vous signaler quelques-uns des docteurs les plus illustres qui ont fleuri dans cette grande époque.
L’ordre de Saint-Dominique nous présente au premier rang de ses philosophes au treizième siècle un bienheureux et un saint.
Albert, de la maison de Bolstædt, né à Lavingen en Souabe, fut tour à tour professeur à Cologne et à Paris; nommé évêque de Ratisbonne en 1260, il finit par quitter son évêché pour se livrer tout entier à ses études à Cologne dans un couvent de son ordre,
1. Voyez Launoy, de farta AristateUe itx Academia Parisienti forlu no, etc., Luletiee, 1653. H y eu a bien des éditions. La meilleure et la plus complète, donnée par l'auteur lui-mème, est la troisième, de 1672, in-8*.
où il mourut en 1280. Il est douteux qu’il sût l’arabe ni peut-être même le grec, mais il parvint à se procurer des traductions latines d’Aristote et de ses commentateurs d’Espagne, qu’il paraît avoir assez bien connus. Son goût dominant était pour les sciences proprement dites, pour les mathématiques et la physique ; aussi passait-il autour de Cologne pour un magicien. Il a été appelé grand par ses contemporains, et l’Église l’a mis parmi les bienheureux. C'était un esprit libre, passionné pour toutes espèces de recherches, un compilateur infatigable, une sorte de savant allemand au treizième siècle*. Sa meilleure gloire est d’avoir fondé l'école dominicaine de Paris et de lui avoir donné saint Thomas.
Saint Thomas est Italien, né dans le royaume de Naples, à Aquino, en 1225, d’une famille noble qui naturellement voulait le pousser dans le monde et dans les emplois. Il s’y refusa et entra dans l’ordre de Saint-Dominique, afin de n’avoir à s’occuper que de théologie. Il étudia sous Albert à Cologne, et vint avec lui à Paris, où il eut bientôt les plus grands succès. Il porta dans toute sa carrière le même désintéressement qu’il avait fait paraître à son début : il déclina toutes les dignités, et ne voulut être que professeur, mais il fut un professeur incomparable. Aussi l’appela-t-on doclor angelicus, l’ange de l’école. Mais ce surnom mal entendu pourrait trompersur la nature deson talent.Ce n’est point un homme éloquentdont la parole ou la plume ait une grande élévation ; c est un maître accompli dont le mérite essentiel est une clarté
I. Albtrti Magm Optra, édit. Jamaiy, Lyon, 21 Vül., iu-Iol., 1651.
parfaite. Il décompose, divise et subdiviseles questions, au risque de paraître les amoindrir, ne songeant à rien qu’à les éclaircir, et sans nul souci de l’intérêt littéraire Son style n’a ni grandeur, ni éclat, ni élégance, mais il est d’une fermeté, d’une rigueur, d'une précision qui ne fléchissent jamais. C’est juste la manière opposée à celle de saint Augustin. Celui-ci, comme Platon son maître, habite dans la région de l’idéal ; il a le souffle puissant, et jusque dans la plus austère dialectique il introduit involontairement du mouvement, de la vie et de la grâce. Celui-là comme son maître Aristote, demeure toujours dans l’école, sévère comme l’analyse, et presque aussi froid que l'abstraction. Jamais un mot qui parte du cœur, qui élève et qui soutienne. Il ne faut pas non plus rêver dans saint Thomas un membre de la famille des grands philosophes, un rival de Platon, d’Aristote ou de Plntin : son originalité est bien plus dans la qualité de son esprit que dans celle de sa doctrine. Il n’a mis dans le monde ni une méthode, ni un principe, ni même une direction qui lui appartienne; mais, à défaut de génie, on n’a pas plus de justesse de mesure,. d’équilibre dans toutes ses pensées. Ajoutez que saint Thomas, tout grand théologien qu’il est, ne cesse jamais d’être fidèle à l’esprit philosophique. Si dans les choses de l’ordre surnaturel il soumet la raison à la règle de la foi, il n’en méconnaît pas la puissance dans les choses de son ressort, et il se plaît à reconnaître que la lumière naturelle est parfaitement capable par ses propres forces de s’élever à la connaissance et même à la démonstration de l’existence de Dieu et de ses principaux attributs1.
1. Contra Centiles, 1, 3: « Est in his quæ de Deo confitemur du-
Son chef-d’œuvre est la fameuse Somme, Summa iheologiæ , qui est un des monuments les plus respectables du moyen âge et comprend, avec une haute métaphysique, un système entier de morale et même de politique; et cette politique est trop chrétienne pour n’ètre pas libérale. Entre autres choses, vous y trouverez une défense des juifs qu'on persécutait alors, et qui étaient si utiles, non-seulement au commerce, mais à la science. Saint Thomas est particulièrement un moraliste. Il est mort en 1274, et a été canonisé en 1323».
plex veritatis modus. QDædam namque vers sunt de Deo quæ omnem facultatem humanæ rationis ezcedunt, ut Deum esse trinum et unum; quædam vero sunt ad quæ eliain ratio naturalis pertingere potest, sicut Deum esse, Deum esse unum, et alla bujusmodi quæ etiam pbilosophi demoostrative de Deo probaverunt, ducti naturalis lumine rationis. »
I. La première édition complète des Œuvres de saint Thomas est de 'Rome, 1570, 18 vol. m-fol. Elle a été faite par les ordres de Sixte- Qaint; elle contient des commentaires du cardinal de Cajetan; elle est très-correcte et très-nette. Souvent réimprimée à Paris, à Lyon , à Anvers. t-a dernière édition est de Venise, 28 vol. in-4*, 1775. — Il y aurait de l’injustice i ne (tas mentionner aussi dans l'ordre de Saint- Dominique un Français, Vincent de Beauvais qui n’apasété professeur, mais qui a tenu une assez grande place en son temps comme précepteur et lecteur de saint Louis, et qui, dans un immense ouvrage appelé Miroirs, Spécula, a donné une véritable encyclopédie du treizième siècle. Ceite compilation est divisée en Spéculum doctrinale, Spéculum rationale et Spéculum historiale. Il y a de Vincent de Beauvais une rare et magnilique édition en plusieurs vol. in fol., sortie des presses de Mentelin, Argenlorati, 1473. Disons aussi que l’ordre de Saint-Dominique ainsi que l’ordre de Saint-François avaient été précédés dans leur entreprise contre les erreurs importées de l’Orient, par un Français du plus rare mérite, Guillaume d’Auvergne, qui fut évêque de Paris de 1228 à 1245. Témoin de l’enivrement panthéiste qui s’était répandu des écoles juives dans celles de Paris, et qui avait perdu Amaury et David, Guillaume fut un des premiers à le combattre, et il concourut à la sentence portée en 1248 contre le Talrnud. Il mourut en 1249. Ses deux principaux ouvrages sont intitulés de Universo et de Anima. Voyez Guillelmi Arverni épis copi Parisiensis Opéra omnia,
2 vol. in-fol., Aureliæ, 1674.
L’ordre de Saint-François a donné à l’Université de Paris des docteurs qui ne le cèdent point à Albert et à saint Thomas. A peine cet ordre a-t-il mis le pied à Paris qu’il attire à lui un des professeurs les plus autorisés. argumentateur accoutumé à vaincre, le maître du syllogisme, Alexandre de Haies, doctor irrefragabilis\ Alexandre inaugure l’école franciscaine, où il est bientôt remplacé par trois personnages éminents à divers titres, saint Bonaventure, Duns Scot, Roger Bacon.
On ne peut prononcer sans respect le nom de ce Jean Fidanza, né en Toscane, à Bagnaréa’, en 1221, dans son ordre frère Bonaventure, dont l’Église a fait un saint, et auquel ses contemporains ont donné, avec tant de raison, le nom de docteur séraphique, doctor seraphicus. Saint Bonaventure est en effet le séraphin de la philosophie, comme son compatriote Fra-Angelico est le séraphin de la peinture. Plus près de saint François d’Assise, il en avait retenu la bienveillance universelle, cette tendresse, cet amour qui, le suivant fidèlement au milieu des luttes de l’école, lui a fait définir le but de la science ainsi que de la vertu l'union la plus intime de l’âme avec Dieu. Saint Bonaventure est un mystique, mais le mystique le plus doux et le plus éclairé, qui tire le mysticisme de son cœur, et non pas d’une érudition profane. 11 n’est Alexandrin en aucun degré, il n’est que chrétien, mais chrétien ado-
1, Il était Anglais et du comté de Glooester. Mort en 124&. Sumrna universa theologùv. La meilleure et la dernière édition est de Vtnise en 1576, 4 roi. in-fol.
2. Bagnarèa est une petite ville entre Orvioto et Viterbe. Dante l'appelle Bagooregio, Paradis, chant XII, v. 128.
rable, comme l’était le père de son ordre, et comme le seront un jour Gerson, sainte Thérèse et Fénelon. L’ Ilinerarium mentis ad Deum est un des livres les plus profonds et les plus touchants avant l’Imitation de Jisus-Christ1 2.
Duns Scot, ainsi nommé parce qu’il était de Duns en Irlande, né vers lS6t>, et mort à Cologne en 1308’, est un homme tout diflérent. Il n’inclme pas du tout au mysticisme, il penche bien plutôt vers la rudesse et la sécheresse de l’école. C’est un esprit d’une trempe saine et forte, et d’une solidité peu commune. Moins moraliste que saint Thomas, il est plus dialecticien que lui, et il l’est jusqu’à la dernière subtilité. Aussi a-t-il été surnommé, non pas le docteur angélique, ni encore moins le docteur séraphique, mais le docteur subtil, iloctor subtilis. C’est un digne interprète d’Aristote, qu’il étudie en lui-méme sans l’embrouiller par les Alexandrins ni par les Arabes. Comme son maître, c’est sur les choses particulières qu’il prend son point d’appui, et la détermination la plus précise, l’individualité, l’hæccéilé, hxcctilas, lui est la condition de toute réalité. Nul être, dit-il, ne peut être sans être tel ou tel, ceci ou cela, hoc aliquid , sans posséder tel ou tel degré déterminé d’existence : Quodcumque ens est in
1. Saint Bonaventure est mort & Lyon, en 1374, cardinal avant d’être saint. Sixte-Quint a fait pour saint Bonaventure ce qu’il avait fait pour saint Thomas; il a recueilli ses Œuvres en 7 beaux vol. in-fol. imprimés au Vatican, Rome, là88-1596.
2. 11 y a quelque obscurité sur la date précise de sa naissance. Il faut s’en tenir à son épitaphe : Scolia me genuit, Anglia me tuscepil, Gaiha me docuit, Coloni a me le net, Wadding, Vie de Duns Scot, à la tête de ses Œuvres, 12 vol. in-foL, Luaduni, 1639; édition dédiée 4 l'archevêque de Lyon, le cardinal Alphonse de Richelieu, frère du grand ministre.
se quid, tl habel in se aliquem gradum delerminatum in entibus1. Scot a encore l’immense mérite d’avoir parfaitement connu la volonté et ce qui fait la liberté, h savoir, la conscience de pouvoir toujours choisir autrement qu’elle ne choisit1. En opposition directe avec les chimères des philosophesalexandrinsou arabes, qui ont peur de mettre en Dieu aucun attribut, lui, comme Avicebron, place en Dieu la volonté, la volonté libre; il lui fait même créer l’univers, non-seulement avec une entière liberté, mais sans aucun motif qui repose sur sa propre nature et l’oblige au moins moralement : extrémité contraire à celle de l'émanation, qui risque de réduire la création à un acte arbitraire. Par là il entrait en lutte avec saint Thomas qui, tout en admettant la liberté de Dieu, le fait agir et créer conformément à sa nature et à ses attributs essentiels, tandis que selon Scot la volonté de Dieu lui est sa seule, sa suprême loi*. Enfin Scot n’est pas très-net sur l’unité et
1. Sur le Mattre des sentences, liv. I, distinction h, question 7, p. 370-374 de la première partie du t. V. de ses Œuvres, ettbi’d., p. 1018, distinction xix, question 1.
2. Ibid., p. 1301 et suiv. : < Voluntas in quantum est actus primus libéra est ad oppositos actus; libéra etiam est, mediantibus illis actibus opposais, ad opposita objecta in quæ tendit, et ulterius ad oppositos actus quos producit.... Attamen libertatem non comitatur una polenlia ad opposita manifesta. Licet enim non sit in ea potentia ad simul vellc et non velle, quia hoc nihil est, tamen in ea est polenlia ad telle post non velle, sive ad successionem oppositorum.... Voluntati, etiaiu quando producit hoc velle, non répugnât opposituui velle. >
3. Saint Thomas avait dit : • Excluditur error quorumdam dicentium ornnia procedere a Deo secundum simplicem voluntatem, ut de nullo oporteat rationera reddi, mai quia Deus vult, quod etiam divinæ Sc-ipturæ conlrariatur, quæ Deum perhibet secundum ordinem sapienliæ suæ ornnia fecisse. » Contra Genlilcs , I, 86, et II, 7k, 25, 29 et suiv. Scot, pour réfuter Avicenne, va jusqu’i prétendre qu’il n’y a rien dans l’essence de Dieu qui lui soit une raison de créer. Ibid.,
la simplicité de l’âme 1 ; il ne croit pas que la raison puisse prouver son immortalité1; et commela création n’a pas d’autre motif que la pure volonté de Dieu, de même à ses yeux la loi morale n’est fondée que sur cette volonté*.
Roger Bacon est un homme à part au treizième siècle par la passion des sciences mathématiques et physiques, et aussi par celle des langues. On dirait un nova teurouun curieux de la Renaissance plutôt qu’un moine du moyen âge. Évidemment il a beaucoup emprunté aux Arabes, mais il est incontestable qu’il avait fait luimême de nombreuses expériences ; et môme en réduisant un peu, comme on l’a fait, ses découvertes, il lui en reste assez pour lui composer une juste gloire. Anglais d’origine, né à Ilchester, dans le comté de Somerset, en 1214, c’est en France et dans l'Université de Paris qu’il est venu continuer et perfectionner ses études; c’est là qu’il a enseigné, et là aussi qu'il a souffert. Devenu suspect à son ordre, à cause des connaissances merveilleuses qu’il avait acquises, non-seulement on lui interdit de professer, mais de communiquer ses écrits et ses
t. III, de primo rerum Principio, qu®st. 4. Ulrum Deus ex necessitate producat res, p. 17-28. Scot triomphe en montrant que Dieu n’obéit à aucune coaction : Deus rull, non necessitate coactionis quæ tollit libertatem ; mais il ne prouve nullement que nullum habet motivum in causando.