‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 81 sur 143 · T. VIII, p · texte numérisé non relu

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2. 11 dit positivement, première partie du tome VI, p. 786 : « Non potest demonstrari quod sit immortalis. * Ailleurs, tome X, sur le livre IV du Maître des sentences, dist. xun, quest. 2, il agite la question de l'immortalité de l’&mo, et la résout par la foi.

3. Deuxième partie du t. V, p. 1368: « Sicut Deus potest aliter agere, ita potest etiarn logeai statuere rectam, quia si statucrelur a Deo recta esset, quia nuha lex est recta nisi qualenus a voluntate Del acceptatur. •

PHILOSOPHIE DU MOYBN AOE.

opinions. Heureusement un Français qui l’avait connu et qui l’appréciait, Guy Foulques, devenu pape en 1265, sous le nom de Clément IV, étendit sa protection sur le pauvre franciscain, leva toutes les prohibitions, de son autorité souveraine, et lui demanda de lui envoyer à lui-même ces ouvrages qui faisaient si peur aux supérieurs de son couvent. Roger Bacon se mit à l’œuvre, et écrivit un résumé assez ample de toutes ses opinions, qu’il fit porter à Rome par un de ses élèves. Puis, craignant que le précieux envoi ne parvint point à son adresse, il en fit un double avec bien des changements; enfin, n’étant entièrement satisfait ni de sa première ni de sa seconde rédaction, il en fit une troisième qui contenait la dernière et la meilleure expression de sa pensée. Telle est l’origine des écrits appelés Opus majus , Opus minus , Opus tertium. Le premier seul a été publié* ; et il est fort à regretter que le second, et surtout le troisième, le plus important des trois, soit encore enseveli dansla poussière des bibliothèquesd’Angleterre*.

1. Public par Jebb, & Londres, 1733, grand in-fol., et réimprimé h Venise en 1750. — Dans des études nouvelles sur Roger Bacon, dous avons prouvé que l’Opui majus, tel qu’il est dans l’édition de Jebb, est incomplet, et qu'outre les six parties qu’il oontient dans l’imprimé, il en avait une septième, très-importante, consacrée à la philosophie morale; et sur nos indications celle septième partie vient d'étre retrouvée dans le même manuscrit du collège de la Trinité ce Dublin, sur lequel Jebb avait travaillé. Voyez Fragments de philosophie do moyen aos , D’une septième partie inédite de I’Opos majus. p. 297-310.

2. Nous avons fait connaître ÏOpus tertium d’après un manuscrit de la bibliothèque de Douai, collationné sur un manuscrit du Musée britannique, Journal des Savants, 1843, mars, avril, mai et juin, Fragments de philosophie du motën aoe, De (’Opus tebtium, récemment trouvé dans la bibliothèque de Douai, p. 218-296. On y peut voir indiquées toutes les matières que Roger Bacon s'était proposé d’embrasser, les ouvrages de l'antiquité qu’il connaissait, surtout ses jugements sur les contemporains, sur ses maîtres et sur ses disciples, dont plusieurs étalent entièrement inconnus, et particulièrement son

Tant que vécut Clément IV, Roger fut assez ménagé par son ordre; mais à peine l’excellent pontife eut-il fermé les yeux que la persécution recommença; et l’homme de génie, coupable d’êlre venu un siècle ou deux trop tôt, fut enfermé, dit-on, comme sorcier, doctor mirabilis, dans un cachot de son couvent pendant de longues années.

Je ne veux point quitter le treizième siècle sans vous dire un mot d’un tout autre personnage, qui n’appartient à aucun ordre religieux, qui n’a été professeur dans aucune université, qui au fond n’a laissé aucune découverte sérieuse, mais qui dans son temps a fait grand bruit dans l’Europe entière: je veux parler du fameux Raymond Lulle, né vers 1235 ou 1240, à Palma, petite ville de l’Ile de Majorque, entre l’Espagne et l’Afrique. C’est en effet un esprit espagnol et africain, exalté et mystique, fort bien surnommé le docteur

opinion sur Albert et sur saint Thomas, où paraît d’une manière si frappante l’antagonisme, pour ne pas dire l’inimitié, qui déjà régnait entre l’école dominicaine et l’école franciscaine. — Depuis, en 18;>9, dans la grande collection des Kcrum Britannicarum medti sévi scriptores, M. Brewer a publié Fr. Hogeri Bacon opéra qu.vdam inedila, parmi lesquels l'Opus lertium et l’Optif minus, en se servant pour l’Optu lertium de ce même manuscrit du Musée Britannique que nous avions pris soin de collationner. — Enfin, après avoir établi que Roger Bacon était aussi un moraliste, nous l’avons présenté comme métaphysicien, d’après un manuscrit tort ancien de la bibliothèque d’Amiens, qui contient, avec des gloses sur la Physique d’Aristote et sur le Traité des Plantes, une glose assez étendue sur la plupart des livres de la Métaphysique. Ce manuscrit, que nous recommandons 4 M. Brewer et que M. Charles (jeune professeur de philosophie auquel nous devons un excellent travail sur Roger Bacon, Paris, 1861) n'a pu suffisamment étudier, mérite l'attention de quiconque veut connaître toute l'entreprise du grand et infortuné franciscain. Voyez Journal des Savants, août 1848, Fragments de phu osoemt nu moyen âge, Appendice, XI, Description d'un manuscrit inédit de Boyer Bacon sur la Physique et la Métaphysique d'Aristote qui se trouve dans la bibliothèque d’Amiens, p. 408-428.

illuminé, doctor illuminants, et en même temps subtil et fécond, magnus inventor artis. Entraîné par une imagination inquiète, il passa sa vie à courir le monde ; sa jeunesse avait été légère ; sa maturité fut studieuse et sainte, mais toujours agitée, et sa fin déplorable : il périt en 1315 sur les côtes d’Afrique, près de Bougie, entreprenant de convertir les infidèles, ce qui le fit honorer comme un martyr, quoique plusieurs de ses opinions lui aient attiré des censures canoniques. 11 avait imaginé sous le nom d’Art universel, universalis , une espèce de tableau dialectique où toutes les idées de genre étaient distribuées et classées; de sorte qu’on pouvait se procurer à volonté dans telle ou telle case tel ou tel principe. C’est cette invention ingénieuse, mais fort peu utile, comme la machine arithmétique de Pascal, qui, jointe à l’éclat de ses aventures, rendit célèbre le nom de Raymond Lulle, et l’a soutenu dans l’école jusqu’à la fin du seizième siècle'.

Telle est, beaucoup trop rapidement esquissée, la seconde et brillante époque de la philosophie scholastique. Aristote y est le philosophe par excellence ; il a fini par surmonter tous les ombrages, toutes les résistances ; il règne dans cette même Université de Paris

1. Il avait beaucoup écrit parmi les agitations de sa vie et le mouvement de ses continuels voyages. Ses ouvrages sont datés de Paris, de Montpellier, de Naples, de Messine, de Rome, de Vienne, de Majorque, de Tunis; les uns en latin, les autres en espagnol. Toute sa dialectique se trouve à peu prés dans Raymundi Lulli Opéra ta qutr ad inventant ab ipso artem unirersalem teienliarum artiumque omnium pertinent, Argentorati, 1609, chez Zetzner, avec divers traités logiques de Jordano Bruno servant de commentaires. Il y aune grande et magnifique édition des Œuvres complètes de Raymond Lulle, donnée par Fal/.ing. r, à Mayence, en 10 vol. in-fol., de 1121 à 1142. Aujourd’hui très- rare.

qui, en 1209, avait proscrit ses meilleurs, ses plus illustres ouvrages. On prétend même que ses admirateurs fanatiques formèrent le projet le plus étrange, celui (devinez-le) de le faire déclarer authentiquement infaillible et en quelque sorte de le canoniser. Nous tenons ce projet comme un conte, inventé à plaisir ; mais ce conte-là signifie qu’à la fin de cette seconde époque la philosophie était parvenue à une assez grande puissance pour traiter avec la théologie presque d’égale à égale.

Signalons encore les luttes fécondes qui déjà commencent entre les deux grandes écoles qui partageaient alors la scholastique, l’école dominicaine et l'école franciscaine. Elles avaient été instituées dans le même dessein, pour défendre à la fois Dieu et le christianisme, la vraie philosophie et l’Eglise, contre l’école juive et arabe qui, comme nous l'avons vu, renouvelait, en plein treizième siècle, s’imaginant le tirer d’Aristote, le subtil et raffiné panthéisme dans lequel l'antiquité païenne s’était éteinte. Elles avaient glorieusement rempli leur tâche, arrêté l’Averroïsme, et par les armes de la seule dialectique remporté à Paris une solide victoire sur l’esprit oriental. Les deux écoles étaient admirablement unies contre l’ennemi commun, mais hors de là elles étaient fort divisées. Elles se firent d’abord une guerre sourde qui ne tarda pas à se déclarer. Saint Thomas et Duns Scot se prononcèrent l’un contre l’autre sur le grand problème de la création ; ils se combattirent encore, et plus ouvertement, sur un autre terrain, celui de la théologie positive, dans la controverse sur l’immaculée conception "de la Vierge. La question des ordres est alors très-importante, beau-

coup plus importante que celle des nationalités ; car où domine l’unité de l’Église, les individualités nationales, sans s’effacer entièrement, s'affaiblissent. La grande affaire est la différence des ordres. Une fois qu’un ordre a embrassé une doctrine, il la garde longtemps, par habitude, par préjugé, par amour-propre, par ambition, par intérêt; en sorte que l’histoire des ordres savants et religieux est l’histoire de l’esprit humain au moyen âge. Nous ne voudrions point afürmer que l’ordre des Dominicains, par ses tendances élevées et rationnelles, représente l’idéalisme dans la théologie scholastique, et l’ordre des Franciscains le peu d’empirisme qu’il y avait alors ; la distinction serait beaucoup trop absolue ; mais il est à remarquer que c’est surtout des Franciscains et des Scotistes que sont sortis pendant plus d’un siècle ceux qui se distinguaient par des connaissances plus ou moins étendues dans les sciences physiques et par l’esprit d’innovation, tandis que les Dominicains et les Thomistes ont particulièrement produit les métaphysiciens et les moralistes.

Cependant partout commençait à se faire jour un mouvement d’indépendance. Ce mouvement devait passer jusque dans la philosophie, et peu à peu il a amené la troisième époque de la scholastique, c’est-àdire la séparation de plus en plus marquée de la philosophie d’avec la théologie, et par là successivement l’affaiblissement et la destruction de la scholastique elle-même.

Comment ce grand événement a-t-il eu lieu î comment la guerre s’est-elle établie entre la forme et le fond, entre la philosophie et la théologie, qui jusqu’alors avaient vécu en bon accord, et quel a été le champ

de bataille? Ç’aété la vieille querelle des nominalistes et des réalistes.

Elle avait agité, comme nous l'avons vu, le onzième et le douzième siècle. P is elle s’était un peu amortie. Cependant le réalisme avait repris le dessus.

Saint Thomas et Scot, en effet, les deux grands représentai ts de l’école dominicaine et de l’école franciscai ;e au treizième siècle, sont, quoi qu'on en ait dit, très-sensément mais très-positivement réalistes. Ils condamnent le nominalisme et le conceptualisme, qu’ils ne séparent point, et ils admettent la réalité des genres, sans leur attribuer une existence chimérique à part, et en les plaçant à la fois dans les choses naturelles où ils coexistent inséparablement avec l’élément particulier, matière et principe de l’individualité, et hors de là, avant le monde, dans le plan et dans l’essence même de Dieu.

La querelle sommeillait donc, et le nominalisme au moins se taisait, quand, au commencement du quatorzième siècle, un disciple de Duns Scot, un Anglais, un Franciscain, reprit en sous-œuvre l’opinion vaincue et qu’on croyait à jamais défaite.-Il se nommait Guillaume, d’Occam, dans le comté de Surrey, d’où, selon l’usage, il fut appelé simplement Occam II était professeur à Paris, sous Philippe le Bel. C’était l’époque où les pouvoirs politiques tendaient à s’émanciper du pouvoir ecclésiastique. Vous connaissez les entreprises de Philippe le Bel. Occam, tout moine qu’il était, se mit du côté du roi : il écrivait pour lui contre les prétentions du saint-siège et du pape Boniface Vlll. U écrivit aussi pour l’empereur Louis dq Bavière, qui entrait dans la môme route que le roi de France, et ré-

sistait au pape Jean XXII. Occam disait à Louis: Tu me defendas gladio, ego te defendam calamo : Défends-moi avec l’épée, et je te défendrai avec ma plume. Violemment persécuté, il se réfugia et alla mourir, en 1347, à Munich, à la cour de Louis de Bavière. Vous sentez bien qu’un tel homme, aussi hardi en politique, ne devait pas être timide en philosophie. Il fut donc un nominaliste obstiné. Son courage et sa fermeté lui firent donner le surnom de doctor invincibilis * . Voici les traits principaux de sa philosophie :

Les genres ne peuvent avoir d’existence que dans les choses ou dans Dieu. Dans les choses il n’y a point de genres, car ils y seraient ou le tout ou la partie : si le tout, il n’y a plus d’individus; si la partie, il répugne que la partie soit un genre. Dans Dieu, ils ne sont pas comme essence indépendante, mais comme simple objet de connaissance*, ainsi que dans l’esprit humain. Il

1. Abélard, qui a précédé les deux grands ordres du moyen âge, et qui a laissé une mémoire éclatante mais entachée d’hétérodoxie, avait été entièrement négligé jusqu'au dix-septième siècle, et c’est même de nos jours seulement qu'on en a donné une édition complète. Occam appartenait à un ordre riche et puissant, qui soignait sa gloire dans celle de chacun de ses membres; mais cet ordre le rejeta comme il avait fait de Roger Bacon. C’est à l’Angleterre, qui leur a donné le jour, de leur élever de dignes monuments. Grâce aux appels partis de l’étranger et surtout de France, elle commence à s'occuper de Roger Bacon; qu’elle s'occupe aussi d’Occam. Nous renouvelons donc ici publiquement notre instante prière à M. liiles, d’Oiford, auteur de nouvelles éditions de plusieurs Paires ecciesiæ Anglicans, tels que Lanfranc et Jean de Salisbury, pour qu’il achève et couronne son utile collection en y comprenant Occam, et en rassemblant enlin ses divers écrits si difficiles â retrouver et à réunir. Les principaux sont un Commentaire sur le Maitre des sentences, des Questions quodlibétiques, et une Logique souvent réimprimée.

2. « Ideæ non sunt in Doo subjective et realiter, sed tantum sunt in ipso objective, tanquam quædam cognita ab ipso.... » In Magistrum Sententiarum, I, dist. xvxv, q. 5. — Remarquez que subjective et objective sont pris ici dans un sens précisément contraire à celui

n'y a pas tant de difficulté à expliquer la connaissance de l’universel. La sensation atteint l’objet particulier, et de plusieurs particuliers le jugement comparatif et abstractif tire l’idée générale. Le genre, l’universel n’est donc qu’une abstraction ; et Occam en revenait à la thèse de Roscelin. Après avoir attaqué les universaux, il s’en prit à une autre théorie célèbre, liée à la première, la théorie des espèces sensibles et intelligibles. Jusque-là toute la scholastique avait pensé qu’entre les corps extérieurs, placés devant nous, et l’esprit de l’homme, il y a des images qui tiennent aux corps extérieurs et en font plus ou moins partie, comme les *'&ü).a de Démocrite, dont je vous ai entretenus1, images ou espèces sensibles qui représentent les objets externes par la conformité qu’elles ont avec eux. De même l'esprit était supposé ne pouvoir connaître les êtres spirituels que par l’intermédiaire des espèces intelligibles. Occam détruisit la chimère de l’un et de l’autre intermédiaire, et maintiut qu'il n’y a de réel que les êtres matériels et l’esprit de l’homme qui les conçoit directement. Gabriel Biel *, élève d’Occam, a exposé avec beaucoup de netteté cette théorie de son maître. Vous le voyez: Occam renouvelait, sans le savoir, la polémique d’Arcésilas contre l’école stoïcienne*; et il est dans l’Europe moderne l’antécédent de Reid et de l’é-

que leur donne aujourd'hui l’Allemagne. Les mots ont donc aussi leurs révolutions, tandis que les questions véritables restent les mêmes.

t. Voyez plus haut, leç. III, p. 109.

2. Ne à Spire, mort en 1495. Epitome et Collectarium tuper IV libros Sente ntiarum. Bas., 1500, in-fol., Lugd., 1514; Supplemmtum , Parisiis, 1521.

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