Voyez plus bas, leç. VIII
porte fort; mais c’est précisément cette observation qui, nous présentant des phénomènes d'un certain caractère, nous impose une substance d’une nature analogue'.
Une autre théorie de Scot et d’Occam, moins séduisante, et qui pourtant compte encore aujourd’hui de nombreux partisans et se rattache à l’esprit général du nominalisme, est la théorie qui fait reposer la morale, non pas à la fois sur la nature et sur la volonté de Dieu, ce qui serait très-vrai, mais sur sa volonté seule1, ce qui détruit et la morale et Dieu môme dans ses attributs les plus saints.
Tout ce que je viens de vous dire montre assez qu’il y avait plus ou moins de sensualisme dans l'école d'Occam, et c’est où j’en voulais venir. Certes, ce n’tst pas là le sensualisme déclaré, tel que nous l’avons vu dans les écoles indépendantes de la Grèce; mais c’est bien le sensualisme tel qu’il pouvait être à la fin de la scholas tique, sous l’empire du christianisme et d’une autorité déjà contestée mais non encore ébranlée.
Ne croyez pas que les autres écoles se tinssent tranquilles pendant que l’esprit d’indépendance s’éveillait sous les auspices d’Occam. Les thomistes et plusieurs scotistes, réunis en tant que réalistes contre le nouveau nominalisme, lui firent une longue guerre. Dans l’école réaliste, il faut citer aux premiers rangs Henri* de
J. Philosophie écossaise, leç. II, p. 44 et 45, et leç. VIH, p. 350.
2. Occam, ln mag. Sentent., II, q. 19. « Ea est boni et mali mo<alis
• natura ut, cum a liberrima Dei voluntate sancita sit et definita, ab
• eadem facile possit emoveri et rofigi : adeo ut mutala ea voluntate,
• quod sanctum et justum est possit evadere injustum. » Voyez, sur cette théorie, Do Vsai, nu Beau et du Bif.n, leç. XIII, p. 330-335.
3. Mort en 1293, auteur d'une Somme de Tltiologie et de Quetltom
Gand, doclor solemnis, qui enseignait à Paris au treizième siècle, Walter Burleigh, doclor planus et perspicuus, qui enseignait à Paris et à Oxford au quatorzième, auteur d’un long commentaire sur la Physique d’Aristote et de la première histoire de la philosophie faite au moyen âge1; et au siècle suivant Thomas de Bradmardine, à la fois théologien et matnématicien, mort archevêque de Cantorbéry personnage éminent qui mériterait d’étre plus connu Ils attaquèrent la doctrine d'Occam et comme théologiens et comme philosophes. Parmi leurs arguments philosophiques, je choisirai les trois suivants l° Il est tellement vrai qu’il y a des genres tout à fait distincts des individus auxquels on veut les réduire, que la nature , à laquelle en appelle sans cesse l’école nominaliste, se joue des espèces et conserve les genres ; 2° les lois humaines font comme la nature : elles négligent les individus et ne s’occu pent que des genres; donc les lois humaines reconnaissent qu’il n’y a pas seulement des ressemblances dans l’espèce humaine, mais un fond identique; 3° nous cherchons le bonheur dans les différents biens de ce
quodlibétiques, 2 vol. in-fol., 1518 et 1520. 11 appelait avec saint Augustin les idées des formes principales, principales quædam formée, des raisons éternelles, rationes xternx, contenues dans l’intelligence divine et qui sont les modèles de la création. Quodl., VIII, q. 1. L’homme ne peut découvrir la vérité que dans la pure lumière des idées qui est la divine essence, in pura luce idæarum, quæ est divina essentiel. Summa Theol., art. I, q. 3.
1. Né en 1275, mort en 1337. Son commentsire sur la Physique d'Aristote a été imprimé à Venise, en 1482, in-fol. Sa compilation historique est intitulée : de Vita et moribus philosophorum et poetarum; elle commence à Thaïes, finit après Plotin et Sénèque, et comprend les poètes moralistes. Nuremberg, 1477, in-fol.; et ibid., 1479. Il y en a une autre belle édition in-fol., sans lieu ni date.
2. En 1439 . Son principal ouvrage est un traité de Causa Dei contra Pelayium et de virlute causarum, Londini, 1618, in-fol.
monde ; mais tous sont relatifs, tous variables, tous insuffisants; et nous ne pouvons pas ne pas nous élever de ces biens particuliers à un bien général, qui n’est pas la collection de tous les biens particuliers, mais le bien en soi, meilleur qu’eux tous, et qui nous est le souverain bien.
Ces arguments trouvaient des réponses plus ou moins solides dans l’école nominaliste*. Je me contente de remarquer que cette polémique représente assez bien la lutte de l'empirisme et de l’idéalisme. Elle fut soutenue des deux côtés avec beaucoup de talent et d’habileté. Elle ne pouvait engendrer autre chose que le ‘scepticisme, et elle l’engendra. L’Université de Paris, et, à son exemple, toutes les autres universités se lassèrent peu à peu de la haute spéculation ; le dogmatisme recula, et lit place au doute. Mais quel scepticisme pouvait-il y avoir au moyen âge? L’esprit humain ne mettait pas encore en question le fond luimême, c’est-à-dire la théologie ; le scepticisme devait donc tomber sur la forme, c’est-à-dire sur la philosophie schohstique. Delà le décri de la scholastique auprès de tous les bons esprits du quinzième siècle, et de là encore un nouveau système, ce système que nous avons vu jusqu’ici sortir, après le scepticisme’, de la