‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 86 sur 143 · Opp., 3 vol. in-fol., Rothomagi · texte numérisé non relu

Opp., 3 vol. in-fol., Rothomagi

3. Opp., 1 vol. in-fol., Rothomagi, 1650. Voyez surtout Area mystica, imprimée k part in-12, en 1494, avec le traité de Duodeeim patriarchis.

4. Mort k Strasbourg en 1361. Ses ouvrages, en allemand, ont été publiés k Francfort par Spener, 1680-1692, et il en a paru une traduction latine à Cologne, 1615, in-4", par le chartreux Surius. Les Institutions divines ont été plusieurs fois traduites en français. La meilleure traduction est celle que les dominicains ont donnée à Paris en 1665, et qui est aussi dédiée k madame de Longueville.

vrent dans l'âme les soucis qu’engendrent les choses humaines; 3° de Remediis utriusque fortunæ, des Remèdes contre la bonne et la mauvaise fortune; 4* enfin, de Vila solilaria et de otio religiosorwn , de la Vie solitaire et du repos des religieux1. A côté du grand poète italien, il faut mettre un tout autre personnage, un savant Espagnol, Raymond de Sébonde, professeur de médecine à Toulouse, qui, las aussi de controverses métaphysiques trop souvent infructueuses, voulut bor- «■ ner toute étude à celle de deux livres, seuls déposi- ’ taires de la vraie science, la nature et les saintes. Écritures, et la nature est ici surtout la nature humaine'. Laissons-le s’expliquer lui-même dans le prologue de son ouvrage, à l’aide d’un excellent truchement, Montaigne :

« (La science à laquelle je vous invite) ne présuppose ni la grammaire, ni la logique, ni autre art libéral, ni la physique, ni la métaphysique, attendu qu’elle est la ■ première, et que c’est elle qui range, qui accommode et qui dresse les autres à une sainte fin, à la vraie vérité et à notre profit, parce qu’elle instruit l'homme à se connoître lui-même, à savoir pourquoi il a été créé et par qui il l’a été, à connoître son bien, son mal, son devoir, de quoi et à qui il est obligé. Or, à l’homme ignorant de ces choses que peuvent servir les autres

1. Né à Arezzo en 1304, mort à Padouc en 1374. Opéra varia, Basil., in-4°, 1496, et Opéra omnia, Basil., 1554,2 vol. in-fol. a 2. Né, dit-on, à Barcelone, et mort à Toulouse en 1432. Son grand

ouvrage, Theologia n aturalis, tive liber crealurarum, a éié imprimé in-fol. à Deventer en 1480, puis à Strasbourg en 1496 et 1501, b Nuremberg en 1502, et très-souvent réimprimé en divers formats. Montaigne l’a traduit en français en 1569, et en a donné une Apologie dans

ses Estais, liv. Ii, cbap. xu.

sciences? Ce n’est que vanité, attendu que les hommes n’en usent que mal et à leur dommage, vu qu’ils ne savent ni où ils vont, ni d’où ils viennent, ni où ils sont.... Cette doctrine est commune aux laies, aux clercs et à toute sorte de gens, et se peut comprendre en un mois et sans peine. Il ne la faut apprendre par cœur ni en avoir des livres, car depuis (dès) qu’elle est conçue, elle ne se peut oublier. Elle rend l’homme content, humble, gracieux, obéissant, ennemi du vice et du péché, amoureux de vertu, sans l’enfler pourtant ou enorgueillir pour sa suffisance. Elle ne se sert d’arguments obscurs qui aient besoin de profond et long discours, car elle n’argumente que par choses apparentes et cognues à chicun par expérience, comme par les créatures et par la nature de l’homme.... aussi n’a-telle mestier ( mestiere , besoin) d’autre témoin que de l’homme. Elle semble de prime face desprisable et de néant, d'autant qu’elle a des commencements vulgaires et fort bas; mais elle ne laisse pas d’apporter un fruit grand et notable, à savoir la connoissance de Dieu et de l’homme, et d’autant qu’elle part de plus bas, d’auta t plus monte et s’élève aux choses saintes et célestes.... Elle n’allègue nulle autorité, ni celle même de la Bible, parce que son but est de confirmer ce qui est couché aui saintes Écritures, et de jeter les fondements sur lesquels nous puissions bâtir ce qui s’ensuit en icelles obscurément. Ainsi quant à nous, elle va devant le vieil et nouveau Testament. Dieu nous a donné deux livres, celui de l’universel ordre des choses ou de la natore et celui de la Bible Celui-là nous fut donné premier et dès l’origine du monde, car chaque créature n’est que comme une lettre tirée par la main de Dieu....

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Le second livre, des saintes Écritures, a été depuis donné à l’homme, et ce, au défaut du premier. ■

C'est alors aussi que doit avoir été composé, non pas pour l’école mais pour le cloître, un ouvçage qui en est évidemment sorti et y rappelle sans cesse, ce doux et triste livre de l’Imitation de Jésus-Christ, fruit naturel et trop véritable image de ces temps malheureux où l’homme, accablé du poids de l’existence présente, ne trouvait un peu de consolation que dans la pensée d’une mort anticipée et de la prochaine vision de Dieu. Son auteur est un moine, qui a écrit pour des moines, comme on peut s’en convaincre par le grand nombre de copies de l 'Imitation qui se rencontrent dans les couvents de l’Allemagne, des Pays-Bas, de l’Italie et de la France. Pourquoi se tourmenter à découvrir le nom d’un homme qui a désiré être ignoré et passer inconnu sur la terre î C’est comme une profanation de tenter de l’arracher à l’oubli, où il a voulu s’ensevelir, et c’est une méprise étrange d’attribuer un pareil écrit à notre Gerson *.

Gerson en effet n’est pas un moine, c’est un docteur, un docteur très-chrétien, doctor chrislianissimus. Il était l’élève du célèbre Pierre d’Ailly, ardent nominaliste; il lui succéda dans la charge de chancelier de l’Université de Paris. Il avait toute la science de son temps, et cette science ne lui suftit point; le nominalisme qui régnait dans l’école le dégoûta de la métaphysique, et ce grand cœur se tourna vers une tout autre philosophie. A la fin de sa carrière, après avoir été mêlé è

1. Né près de Reims en 1363, mort en 1429. Opp., Paris, 1706, 5 vol. ln-fol., belle édition due aux soins d’Ellits Dupin, qui y a joint des dissertations sur la vie et les ouvrages de Gerson.

toutes les luttes du quinzième siècle, assisté au concile de Bâle et pris parti pour une sage réforme de l’Église, il quitta sa charge de chancelier, soit volontairement, soit involontairement, se retira ou fut exilé à Lyon, et là se fit maître d’école pour de petits enfants, comme on le voit dans le traité si remarquable de Parvulis ad Christum trahendis, de l’art de conduire à Jésus-Christ les petits enfants1.

L'ouvrage le plus important et le plus original de Gerson est son traité de théologie mystique, Theologia mystica. Remarquez que nous n'avons pas ici un solitaire tombant dans le mysticisme sans le savoir, mais un théologien, un homme d’école, un esprit pratique qui renonce volontairement à la science, et qui, en préférant le mysticisme, sait parfaitement ce qu’il fait, ce qu’il prend et ce qu’il quitte. L’auteur du Bhagavad- Gita, et plus tard Plotin et Proclus, se donnent pour des philosophes; c’e«t nous qui les avons appelés mystiques : ici c’est le mysticisme qui se décrit et s’analyse lui-même. La théologie mystique du savant et vertueux chancelier de l’Université vient sans doute de celle de Denis l’Aréopagite, mais elle la surpasse infiniment en bon sens et en raison. Elle est très-peu connue et mériterait bien de l’être; je crois bien faire de vous en citer quelques morceaux caractéristiques.

La théologie mystique, dit Gerson, n’est pas une

1. Opp., t. 111, p. 218 et suiv. 11 y en a une vieille édition séparée, ln-fol.,dc Nuremberg, sans date. — Pour se convaincre que 17m»<af»on n'est pas de Gerson, il suffit, outre bien d’autres preuves, de comparer le style simple, limpide et souvent même onctueux de l’aimable livre avec celui du traité de Pariulis qui sans doute a de la force, mais aussi une sécheresse et une rudesse presque repoussante, et ou se retrouvent toutes les habitudes de l'ccole.

science abstraite, c’est une science expérimentale; l’expérience qu’elle invoque n’est pas l’expérience des sens, mais l’expérience de faits qui se passent dans le plus intime de l’âme religieuse. Cette expérience-là est très-réelle et conduit à un système réel aussi, mais qui ne peut être compris par ceux qui n’ont pas éprouvé les faits de cet ordre'.

La vraie science est celle du sentiment religieux, qui est l’intuition immédiate de Dieu par l’âme. Quand ou a cette intuition immédiate, on a la vraie science ; et fût-on d’ailleurs ignorant en physique et en métaphy- * sique et dans toutes les sciences mondaines et pro-

fanes, fût-on faible d’esprit et même idiot, on est un véritable philosophe1.

L’intuition immédiate, comme le nom l’indique, ne procède point par des argumentations successives, et arrive directement à Dieu, qui, une fois en contactavec l’âme, lui envoie la lumière au moyen de laquelle et dans laquelle elle découvre les premiers principes; il suffit que l’àme saisisse les termes qui expriment ces principes, pour qu’elle les reconnaisse et y croie immédiatement. Alors la raison est comme sur la borne de deux mondes, du monde corporel et du monde intellectuel*.

1. Opp., t. III, p. 366: « Theologia mystica innititur ad sui doctri-

• nam experientiis babitis intra in cordibus animarum devotarum....

• ilia autem expericntia qu* extrinsecus habetur, nequit ad cognitio-

• nem intuitiram vel immediatam deduci illorumqui talium ineiperti

• aunt. »

2. Ibid : ■ Eruditi in ea, quomodolibet aliunde idiots sint, philo-

• sophi recta ratione nominantur. *

3. Ibid., t. III, p. 370-371 : « Intelligente simplex est visanimæco-

• gnoscitiva suscipiens immédiate a Deo nat uralem quamdam lucem

• in qua et per quam principia prima cognoscuntur esse vera et cer-

Ce qu’est l’intuition immédiate sous le rapport de la connaissance, le désir immédiat du souverain bien l’est en morale. 11 suffit que, dans l’ordre de la connaissance, la raison conçoive immédiatement le bien absolu, pour que dans l’ordre moral l’âme s’applique directement à ce bien aussitôt que l’intelligence le lui présente 1 .

La théologie mystique est supérieure à la théologie spéculative des écoles par plusieurs raisons ; en voici quatre :

1° La théologie mystique joint le sentiment à l’intelligence; elle élève l’homme au-dessus de lui-même, l’échauffe, lui donne une connaissance expérimentale au lieu d’une connaissance abstraite, et cette connaissance expérimentale ne vient pas moins que de Dieu se manifestant lui-même à l’homme. 2° Pour l’acquérir, on n’a pas besoin d’être un savant, il suffit d’être homme de bien. 3° Elle peut conduire à la plus haute perfection sans littérature, tandis que la théologie spéculative ne peut pas être parfaite, si elle n’arrive de degré en degré jusqu’à l’intuition immédiate de Dieu et jusqu’à l’appréhension du souverain bien, c’est-à-dire sans un rapport plus ou moins étroit avec la théologie mystique. Ainsi la théologie mystique, menant directement à Dieu, peut se passer de la science de l’école, et la science de l’école ne peut se passer du mysticisme

• tissima, terminis apprehensis. — Ex hoc (ratio) ponitur constitui

• velut in borizonte duorum mundorum, spiritualis scilicet et corpo- . ralis. •

1. Opp., p. 374: « Synderesis est vis anim* appetitiva suscipiens « immédiate naluraiem quamdam indinationem ad bonum, per quam

• trahitur insequi monitionem boni, ex apprehensione simplicis intel-

• ligenliæ praesentati. •

si elle veut arriver à Dieu. 4° La théologie mystique met seule dans l’âme la paix et le bonheur. La science de l’école n’est qu’un exercice stérile où l’homme, en croyant s’approcher régulièrement de Dieu, s’en écarte en s’écartant de lui-même; la théologie mystique est un exercice salutaire, qui part de l'âme pour arriver à Dieu, et par conséquent ne sort jamais de la réalité*.

Enfin, le dernier but du mysticisme est l’exaltation, non de l’imagination, non de l’intelligence seule, mais de l’âme tout entière qui se compose à la fois d’imagi- • nation et d’intelligence, et cette exaltation se termine à l’unification avec Dieu ’.

Nous voici parvenus à l’extase', et Gerson l’appelle ainsi, comme l’avaient fait Plotin et Proclus. Il n’y a donc pas à s’y méprendre :1e mysticisme, né des débats des deux systèmes nominaliste et réaliste, reproduit le mysticisme que nous avons déjà rencontré dans l’Inde et dans la Grèce, et il le reproduit après une apparition plus ou moins considérable du septicisme, après le décri général de l’idéalisme et du sensualisme. Seulement, le mysticisme de Gerson a sa circonspection et s’arrête à l'extase, comme le scepticisme, au moyen âge, s’arrête à l’abandon de la forme dialectique, comme le sensualisme d’Occam s’arrête au mépris des entités souvent absurdes de l’idéalisme, et comme cet idéalisme se préserve lui-même des folies extrêmes où nous avons vu tomber, et dans la Grèce et dans l’Inde, l’idéalisme

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