‹ Histoire générale de la philosophieChapitre 96 sur 143 · Ibid., p. 321. — 8. Ibid., p. 351, et p · texte numérisé non relu

Ibid., p. 321. — 8. Ibid., p. 351, et p

accoutumées de dévotion et l’hypocrite fréquentation des sacrements, après un long procès, des confrontations de t'moins et des débats contradictoires, il fut déclaré atteint et convaincu d’athéisme*. Il eût été fort permis assurément, dans l’intérêt de la morale publique, de le chasser de Toulouse et de France, et de le renvoyer en Italie prêcher et pratiquer ses maximes : au lieu de cela on le condamna à être brûlé vif, et l’affreuse sentence fut exécutée le 9 février 1619.

Voici maintenant deux personnages d’un tout autre ordre, et dont la prétention est d’être entièrement indépendants, de ne se ranger sous le drapeau d’aucune secte, et de philosopher sur des principes qui leur appartiennent.

Bernardino Telesio était né à Consenza, dans l’État de Naples, en 1 508. Il étudia à Padoue et professa la philosophie naturelle à Naples. Son grand ouvrage est intitulé de Nalura, juxta propria principia, Romæ, 1565, in-4°*. Telesio y combat la scholastique, et il appelle son

1. Voyez notre dissertation déjà citée. Nous y avons publié l'arrêt même, retrouvé dans les archives du parlement de Toulouse.

2. Telesio publia à Naples, en 1570, une nouvelle édition de cet ouvrage : « Bernardini Telesii Conscntini de rcrum Natura, juxta pro- « pria principia, liber primus et secundus denuo editi, Neapoli, 1570, « in-4*. » Le Tond est le même, la forme diffère beaucoup. Lib. I, c. I : > Mumli construclioncm corporumque in eo contenlorum naluram non « ratione, quod antiquioribus factum est, inquirendam, sed sensu per-

• cipiendam et ab ipsis habendam esse rébus. ■ Le dernier chapitre du second et dernier livre est ajouté : « Ouïe Deum esse et rerum

• omnium conditorem nobis declarare possunt. » — Telesio publia à Naples, la même année, et en même format, trois petits traités : « Ber-

• nardini Telesii Consentini De mari, liber unicus. — De his quæ in

• AERE PIUNT ET DE TERHÆ MOTIBUS, liber UnicUS. — De COLORUM OE- « nehatione, opusculum. Antonio Persio, de Padoue, a réimprimé à Venise, en 1590, ces trois traités avec plusieurs autres : a Bernardini « Telesii Consentini varii de naturalibus rebus libeili, ab Antonio Per-

siècle à l’étude de la nature. Il proc'ame le principe qu’il faut partir des êtres ré' ls, et non pas d’abstractions : Realia enlia, uon abslracUi. Il ne reconnaît d’autre lègle que l’expérience, et l’expérience sensible. Il sé déclare un adversaire d’Aristote. Son héros est Démocrite, et dans plusieurs passages, et particulièrement dans sa préface il parle comme Bacon qui, en effet, l’avait lu et lui rend justice. Telesio a fondé une académie libre qui, de son nom et de celui de sa patrie, s’appela Academia Telesiana ou Cosenlina. Avec une pareille indépendance, il tomba dans la disgrâce de l’autorité ecclésiastique, et il fut inquiété; mais il prévint l’événement, quitta Naples, et se réfugia dans sa patrie, où il mourut en 1688.

Après Telesio vint un autre Calabrais, Thomas Campanella, dominicain, né en 1 568, qui étudia dans la ville natale de Telesio, à Cosenza, continua et étendit même

■ sio edili, quorum alii nunquam anlca excusi, alii meliores facti « prodeunt. >

1. Proœmium (édit, de Rome), les dernières lignes. — «Si qui nosa ira oppugnare voluerint, id ilios iusuper rogatos velim ne mecum, « ut cum aristolelico, verba faciant, sed ut cum'Aristolelis adversario; « neque igitur sese il ! i us tueantur posiliombus dictisque ullis, at « sensu tantum et rationibus ab ipso habitis sensu, quibus solis in « naturalibus babeuda videtur fi les; tum ne ut nobis notas illias affe- « raut dislincliones lenninosque, quas ingenue fatcor percipere me « nunquam salis potuisse; proptcrea reor quod non seDsui eipositas « nec hujusmodi similes continent res, sedsumme a sensu remotaset • ab bis etiacn quæ percipit sensus, quales, taidiore qui sont crassio- « reque iLgenio, cujusmo li mini ipsi et nulla animi molestia esse a videor, peicipere baud queant. Quæ igilur contra nos afferent, ex- « ponant oporiet et veluti in luce ponant, larditaiis meae si libet com- « miserti, et rebus agant, non iguolis vocibus, que nisi res conti- « néant, vanæ sunt tnanesque. illud pro certo habcre omnes volumus « nequaquam pervivaci nos esse mgenio, aut non unius ainatures ve- « nlalis, et libenter itaque errores nostros animadrersuros, et summa a ilit grattas babituros qui, quam solam quærimus colimusque patefe- « ceiil Teritatem, »

son entreprise. Telesio n’avait voulu réformer que la philosophie de la nature; Thomas Campanella entreprit de réformer toutes les parties de la philosophie. Il parait même qu’il ne s’était point borné à une tentative de réforme philosophique, et que ce moine énergique avait conçu un plan d’insurrection contre la domination espagnole; du moins en fut-il accusé, et jeté dans les fers, où il resta pendant vingt-sept ans. Il supporta cette longue captivité avec une fermeté d’âme admirable, et il y composa des chants où brillent çà et là des traits d’une rare vigueur*. Enfin tiré de sa prison, il vint chercher un asile à Rome, et de là se sauva en France sous la protection du cardinal de Richelieu, ennemi déclaré de la puissance autrichienne et espagnole. Il vécut tranquillement à Paris, dans le second couvent que les dominicains s’étaient bâti dans la rue Saint-Honoré, au lieu appelé aujourd’hui le marché des Jacobins, et y finit ses jours en 1639. Sans doute la réforme qu’il avait entreprise était au-dessus de ses forces; il avait dans l’esprit plus d’ardeur que de solidité, plus d’étendue que de profondeur. Il annonçait une révolution, il n’était pas capable de la mener à son terme. Cependant il serait injuste de ne pas tenir compte de si nobles efforts*. Campanella est un adver-

1. Sceltà cPalcune poesie filosofiche, di Seltimontano| Squilla, 1622. M. Orelli a réimprimé ces poésie» à Lugano, en 1834. Lisez surtout Modo di filotofare, délia Plrbe, il Carcer, al Telesio, lamentevole Oraiione dal profondo délia fossa, etc.

2. C mpaneila étant en prison, confia ses écrits à Tobias Adamus, qui les publia successivement à Francfort : 1® Prodromus philosophie iiutaurande, Francf., 1617, in-4® ; 2® de Sensu rcrum et «agio, Francf., 1620, in-4®; 3® Âpologia pro GatiU-o, Francf., 1622, in-4®; 4' Philosophie realis epilogitlice partes IV , Francf., 1623, in-4®. Luimènie donna à Home : Atheismus Iriumphalus, Houiæ, 1630. En

saire prononcé de la scholastique, et il incline au platonisme, mais ce ne sont pas ses meilleurs côtés qu’il lui emprunte. Il a plus d’une analogie avec Bruno : leur patrie, leurs malheurs, leur courage, les associent; et si on peut dire avec vérité que Telesio a devancé Bacon , on peut sans trop d’indulgence considérer les deux autres philosophes napolitains comme les précurseurs italiens de Descartes '.

France, il entreprit une collection de ses écrits; il donna d’abord en 1636, à Paris, une nouvelle édition de l’Atheismus Iriumphalut, qu’il dédia au roi Louis XIII, avec plusieurs autres écrits. Puis, en 1637, il réimprima le de Sensu rerum, qu’il dédia au cardinal de Richelieu; puis encore, en 1637, il dédia au chancelier Séguier sa Philosophia realis, très-augmentée, in-fol.; enfin, en 1638, il dédia à Bullion, surintendant des finances, sa métaphysique, Met aphysicarum rerum jurto propria dogmata parles très , in-fol. Voici quelques pensées de Campanelta. Contre la scholastique : < Cognitio divinorum non habetur per syllogismum, qui est quasi sagilta qua scopum attingimus a longo absque gestu, neque modo per auctoritatem quod est tangere quasi per manum aliénant, sed per tactum intrinsecum Comme apo-

logie de sa conduite : « Non omnis novitas in republica et Ecclesia philosophis suspecta, sed ea tantum quæ principia ælerna'destruit. Novator improbus non est qui scientias ilerum format et reformat hominum culpa collapsas. »

1. Fragments de philosophie moderne, 1" Partie, Forum, etc., p. 19 : < Campanella, dominicain comme Bruno et novateur comme lui, a déjà plus de raison. Tout aussi ardent que Bruno contre Aristole, la réforme qu’il entreprend est à la fois plus sage et plus vaste. Plein d’enthousiasme pour le bien, il combattit la doctrine morale et politique de Machiaiel ; du fond de sa prison, il défendit le système de Copernic, et composa une apologie de Galilée pendant le procès que faisait à celui-ci l’inquisition : victime héroïque écrivant en faveur d’une autre victime dans l’intervalle de deux torluresl On a de lui un trèsbon livre contre l’athéisme. Sa pensée est toujours chrétienne, et loin d’attaquer l’Église, il la glorifie partout. Mais il parait qu’à force do lire saint Thomas et Platon, il y puisa une telle horreur de la tyrannie et une telle passion pour un gouvernement fondé sur l’esprit et sur la vertu, qu’il rêva de délivrer son pays du despotisme espagnol, et trama dans les couvents et dans les châteaux de la Calabre une conspiration de moines et de gentilshommes, qui n’ayant pas réussi, le plongea dans un abîme d’infortunes. De profondes ténèbres couvrent encore toute celle affaire. Le dernier historien de Campanella, M. Bal-

Mais hâtons-nous de parcourir les deux dernières parties du tableau que je me suis proposé de mettre sous vos yeux.

L’école sceptique compte peu d’adeptes dans cet âge

dachini, de Naples (Vila e /ilosofia di Tommaio Campanella, 2 vol. in-8, Napoli, 1840-1842), a en vain cherché dans toutes les archives le procès de son célèbre compatriote ; tout a disparu , et nous en sommes réduits au témoignage de ses ennemis. Tous du moins sont unanimes pour sa constance et son inébranlable courage. Une fois mis en prison pour crime politique, on y mêla d’autres accusations théologiques et philosophiques; il demeura vingt-sept ans dans les fers. Un auteur contemporain et digne de foi (J. N. Érythræus, l'inacotheca lmaginum iliustrium (1643-1648), raconte que Campanella soutint pendant trente-cinq heures continues une torture si cruelle « que toutes les veines et artères qui sont autour du siège ayant été rompues, le sang qui coulait des blessures ne put être arrêté, et que pourtant il supporta cette torture avec tant de fermeté que pas une fois il ne laissa échapper uu mot indigne d'un philosophe. » Campanella lui-même fait ainsi le récit de ses souffrances dans une lettre écrite à un de ses amis d’Allemagne, en lui adressant VAtheismus triumphatus . lettre retrouvée et publiée par Struve, Acta litteraria, 2" fascicule, p. 38 : « J’ai été renfermé daDS cinquante prisons et soumis sept fois à la torture la plug dure. La dernière fois la torture a duré quarante heures. Garrotté avec des cordes très-serrées et qui me déchiraientlesos, suspendu, les mains liées derrière le dos, au-dessus d’une pointe de bois aigu qui m’a décoré la seizième partie de ma chair et tiré dix livres de sang, guéri par miracle après six mois de maladie, j'ai été plongé dans une fosse. Quinze fois j'ai été mis en jugement. La première fois, quand on m’a demandé : Comment donc sait-il ce qu’il n’a jamais apprist a-t-il donc un démon à scs ordres? j’ai répondu : Pour apprendre ce que je sais, j’ai usé plus d'huile que vous n’avez bu de vin. Une autre fois on m'a accusé d’être l'auteur du livre des trois Imposteurs, qui était imprimé trente ans avant que je fusse sorti du ventre de ma mère. On m'a encore accusé d'avoir les opinions de Démocrite, moi qui ai fait des livres contre Démocrite. On m'a accusé de nourrir de mauvais sentiments contre l’Église, moi qui ai écrit un ouvrage sur la monarchie chrétienne, où j’ai montré que nul philosophe n’avait pu imaginer une république égale à celle qui a été établie à Rome sous les apôtres. On m’a accusé d'être hérétique, moi qui ai composé un dialogue contre les hérétiques de notre temps.... Enfin, on m’a accusé de rébellion et d’hérésie, pour avoir dit qu'il y a des taches dans le soleil, la lune et les étoiles, contre Aristote qui fait le monde éternel et incorruptible.... C’est pour cela qu'ils m’ont jeté, comme Jérémie, dans le lac inférieur où il n'y a ni air ni lumière. •

d’enthousiasme; il n’y en a que trois. Le premier est Sanchez, né à Bracsra en Portugal, qui étudia en France, prit le grade de docteur en médecine à Montpellier en 1573, et enseigna la médecine à Toulouse. Le titre de son ouvrage est : De multum nobili et prima universali Scientia.... Et quelle est cette noble, première et universelle science? Quod nihil scilur ’. Mais

1. La première édition est de 1381, à Lyon, in-4’, très-hien imprimée chez Griphe ; mais la préface est datée de Toulouse, 1576, et l’auteur dit en effet dans la dédicace, adressée & un de ses compatriotes, qu'il y a déjà sept ans qu’il a composé cet écrit. Lui-méme nous apprend qu’il est professeur de médecine : « Artem medicam cujus professâtes sumus, » p. 3 de la préface. Cet ouvrage a été plusieurs fois réimprimé : Francfort, 1618; Rotterdam, 1649. Elirait de la préface de Sanchez : • A prima vita naturæ contemplation! addictus minutim omnia inquirebam ; et quamvis initio avidus ammus sciendi quocu nique oblato cibo contemus esset, utcumque, post modicum tamen lempus, indigestiope prehensus removere crépit omnia. Quærebam jam tune quid illi darem quod et perfecte amplecterctur et frueretur absolute, nec erat qui desiderium expleret meum. F.volrebam præteritorum dicta, tentabam præsentium corda; idem respondebant, quod tamen mihi saiisfaceret omnino nihil ... Ad me proinde memetipsum retuli, omniaque in dubium revocans, ac si a quopiam nihil unquam dictum res ipsas ezaminare cœpi.... Ouo magis cogito, magis dubito. Despero. Persiste tamen. Accedo ad doclores, avide ab iis verilatem exspectaiurus. Ouisque sibi scientiam construit ex imaginalionibus tum alterius tum propriis; ex bis alia inferunt.... quousque labyrinthum verborum absque aliquo fundamento veruatis prodpxere.... Deciplaotur qui decipi volunt. Non bis scribo, nec proinde scripta legant mea... cum iis mibl res sit qui nulliusaddicti jurare in verba magistri proprio marte res expendunt, sensu rationeque ducti. Tu igitur quisquis es ejusdem mecum conditionis temperamentique, quique de rerum naturis sæpi-sime tecum dubitasti, dubita modo mecum , ingénia nostra simul exerceamus.... Nec proinde tamen verilatem tibi omnino polliceor, ut qui eam ut alia omnia ignorem.... nec eam arripere speres unquam aut sciens tenere • sufRciat tibi, quod et mihi, eamdem agitare. Hic mihi scopus, hic finis est. » La conclusion de cette préface et comme le symbole du scepticisme de Sanchez est la formule célébré, Quid? Est-ce la source du Que tais-je f II est difficile de supposer que l’ouvrage du célèbre professeur de Toulouse ne fût pas venu à la connaissance du traducteur de Raymou 1 de Sebonde, et que Montaigne ne l'ait pas lu dans l’intervalle de la première édition à la seconde des Essais.

celui qui a répandu et popularisé en France le scepticisme en lui donnant l’aspect le plus aimable et le tour le plus modéré, c’est Michel de Montaigne, né à Bordeaux en 1533, mort en 1592. Comme le sensualisme et l’idéalisme ne sont guère alors que du péripatétisme et du platonisme, c’est-à-dire des systèmes d’emprunt, de même le scepticisme du très-spirituel mais très-instruit Montaigne rappelle aussi le pyrrhonisme de l’antiquité. Cependant il faut convenir qu’il y avait quelque chose d’essentiellement sceptique dans l’esprit du gentilhomme gascon, et qu’au milieu des guerres de religion dont il avait été le témoin, et après tant de sanglantes folies des deux côtés, le doute lui devait paraître bien naturellement l’oreiller le plus commode à une tête bien faite. Les Essais, qui parurent en 1580 et furent complétés en 15881 2, devinrent bien vite, comme on l’a dit, le bréviairedes libres penseurs. L’ami et l’élève de Montaigne, Pierre Charron, né à Paris en 1521, longtemps théologal à Bordeaux, mort en 1603, plus méthodique etmoins original que son maître, a élevé au scepticisme un monument régulier, décoré du nom de Sagesse *.

Le my>ti<-isme compose une famille bien autrement nombreuse. Sa grandesourceest l’école néoplatonicienne

1. Première édition à Bordeaux, chez Millanges, 1580, deux livre» en deux volumes in- 12 ; U seconde édition comprend les trois livies, in-4*, à Paris, chez l’Angelier, 1588. Montaignsen préparait une nouvelle que Mlle de Gournay, sa fille adopiive, adonnée en 1595, in-lol. C’est le teste de cette édition qui seul est le vrai texte de Montaigne, malheureusement altéré et défigure depuis presque deux siècles par complaisance pour des lecteurs frivoles.

2. La Sagesse e st en trois lives comme les Essais, et parut en 1601, aussi à Bordeaux, chez Millanges, in- 12 ; la seconde est de Paris, 1604, avec les corrections laissées par l’auteur.

de Florence. Or, le néoplatonisme alexandrin se prêtait à la théologie du temps par l’allégorisation, et touchait même à la théurgie. Delà deux tendances du mysticisme florentin, l’une allégorique en religion, l’autre théurgique et alchimiste. Tantôt ces deux tendances se divisent, tantôt elles se mêlent. Permettez-moi de me borner à vous offrir la liste des principaux mystiques du quinzième et du seizième siècle.

Le mystique le plus sensé et le plus circonspectde cet âge est sans contredit le cardinal Nicolas, qu’on appelle à tort de Cusa,ce qui lui donne un faux air italien, tandis qu’il est Allemand, de Cuss, petit endroit près de Trêves. Né en 1401, il partit d’assez bas, on le dit fils d’un pauvre pêcheur des bords de la Moselle, pour arriver au cardinalat- Il joua un assez grand rôle dans les affaires de son temps, ainsi que Gerson, avec lequel il a plus d’une analogie. Lui aussi, il assista au concile de Bâle, et il y tint une conduite ferme et modérée. La scholastique ne l’avait pas autant dégoûté de la philosophie que le chancelier de l’Université de Paris, et son mysticisme a un caractère plus scientifique. Ses solides connaissances en mathémat ques et en astronomie le défendirentcontre le scepticisme. Nous n’affirmons point qu’il se rattache à Ficin et à l’école florentine, mais il est certain qu’il connaissait bien l’Italie ; il avait pris à Padoue son doctorat en droit canon ; quelque temps il fut chargé, dit-on, du gouvernement de Rome; et persécuté, emprisonné même en Allemagne pour avoir voulu rétablir la discipline dans un couvent de son diocèse, c'est en Italie qu’il chercha un asile, et il alla finir sa vie dans un village de l’Ombrie. Son système reproduit la partie pythagoricienne du néoplatonisme, sous

cette réserve néoplatonicienne encore que, si avec la théorie des nombres on peut rendre compte des phénomènes du monde et remonter à leur principe, l’unité, on ne peutconnaître cette unité en elle-même. L’ouvrage le plus célébré de Nicolas de Cuss est une apologie de la docte ignorance, de docta ignoraniia , dont l’argument principal, depuis si employé, est l’impossibilité pour un être fini d’embrasser et de comprendre l’infini *. Comme saint Anselme, c’estsur l’idée du maximum résidant en notre esprit, que l’auteur fonde ce qu’on pourrait appeler fa philosophie. Il parait avoir connu et il cite souvent, là et ailleurs, Denis l’Aréopagite et Algazel. Le traité de la Vision de Dieu est semé d'allégories assez chimériques au milieu desquelles se rencontrent des pages dignes de Y Imitation de Jésus-Christ, bien qu'elles sentent et rappellent toujours le philosophe*. Ce mélange à doses presque égales de platonisme, de scepticisme et de mysticisme, fait le plus grand honneur à cet homme du quinzième siècle, car le cardinal de Cuss

1. Nicolai Cutani Opp., 3 vol. en un, Bâle, 1565, in-fol. — De docta '• i •

ignoraniia, c. lu : « Ex se manifestum est infiniti ad finitum propor- ,

tionem non esse. » , ^

2. Ibid. De l itione Dei, lib. 1, c. vu. • 0 Domine, suavitas oronis dulcedinis, posuisti in libertale mea ut sim si voluero mei ipsius, et quia boc posuisti in libertale mea, non me nécessitas sed exspectas ut ego eligam mei ipsius esse. Quomodo autem ero mei ipsius, nisi tu,

Domine, docueris me? Hoc autem tu me doces ut sensus obediat ra- » tioni et ratio dominetur. Quand» igitur sensus servit rationi, sum mei ipsius ; sed non habet ratio unde dirigatur nisi per te, Domine, qui es verbum et ratio rationum. Unde nunc video, si audiero verbum tuutn quod in me lnqui non cessât et continue lucet in ralione, ero mei ipsius, liber, et non servus peccati, et tu eris meus et dabis videre faciem tuam et tune salvus ero. » Voyez aussi le chapitre vin* : Quomodo Visio Dei est smare, etc.; et le ix* : Quomodo Deus est universalis pariter et singularis, etc. On peut lire aussi le petit dialogue de

Deo abscondito.

est antérieur à Reuchlin età Agrippa; c’est un contemporain de Ficin; il est mort en 1464.

Jean Reuch'in de Pforzheim, né en 1455, mort en 1522, avait fait la connaissance personnelle de Ficin et des Pic de La Mirandole dans un voyage en Italie, et il avait rapporté en Allemagne un goût décidé pour le mysticisme. Il est moins alchimiste qu allégoriste : il a écrit nn traité de la cabale, de Arte cabalistica, et un autre de Verbo mirifico'. 11 étudia les langues orientales, en particulier l’hébreu et le Talmud, et défendit les Juifs persécutés.Renri-Corneille Agrippa de Nt ttesheim, né à Cologne en 1486, mort à Grenoble en 1535, est un ami de Reuchlin. Il est alchimiste comme lui. Il expliqua à l'Université de Dôle, alors florissante, le livre de Verbo mirifico. Il avait aussi composé un ouvrage de Philosophia occulta; mais comme pour attirer au mysticisme il faut commencer par décrier toute espèce de savoir, il en fit un autre de Vanitate scientiarum *. Paracelse, né à Einsielden en Suisse, en 1493, mort à Salzbourg en 1541, était un chimiste et un médecin

1. De Arte eabaliitica, Haguenau, 1517, in-M. De Verbo mirifico, Tubingæ, 15t4,in-fol., et Lugduni, 1551. tout petit in 18, ch*i de Tournes. Itéimprimés dans la collection de Pisiorius, Bâ e, 1587, In-'ol.

2. Cet ouvrage a vu le jour en 1530, 4 Anvers, in-4 , et il fut censuré par la Surbunne en 1531, comme renfermant quelques piopositi uns un peu luthériennes. Il y en a eu de nombreu-es éditions en 1531, 1532, etc. II. C. Agrippx Opp., 2 vol. in-8", Lugdut.i, | er Beriiigos frai res, sans date. Voici quelques pensées d Agrippa, tirée, de ses lettres :

• Supremus et unicus rationis actus religio est.

• Omnium rerum cognoscere opificern, atque in ilium tota similitu-

• dinis imagin-, cum esscntuli contactu, transirc, quo ipse translor-

• meris elficnreque Deus, ea detnum ver i solidaque philosophia est.

• Sed quomodo qui in cinere et morlali pulvere se ipsum amisit

• Deum invemetî Mori nimirum oportet mundo et carni et sensibus

• omnibus, si quis relit ad hœc secretorum penetraüa ingredi.... >

ingénieux et savant*. Il avait beaucoup voyagé en Italie et en Allemagne : il occupa la première chaire publique de chimie à Bâle ; et Bacon fait la remarque que le plus grand tort de Paracelse est d'avoir caché les expériences très-réelles qu’il avait faites sous une apparence mystérieuse. La doctrine de Paracelse consiste en trois principes dont l'union forme YArchæum magnum avec lequel il explique toute la nature. Valentin Weigel, né en Misnieen I533,ministreluthérien, mort en 1588, suivit la tendance théurgique de Paracelse, en Punissant à la mysticité morale et religieuse de Reuchlin, de Tauler et de Gerson*. Leibniz a dit de lui* : « Homme d’esprit, et qui en avait même trop. » On peut aussi placer parmi les mystiques de cette époque Jérôme Cardan, de Pavie né en 1501, mort à Rome en 1576, mé lecin et naturaliste d'un savoir trèsétendu et qui, au milieu de grandes chimères, présente souvent les vues les plus élevées*. J’aurais dû

1. La plus récente édition des Œuvres de Paracelse est celle de Genève, 2 vol. in-fol., 1668. Le premier volume comprend la médecine; le deuxième, la chimie et la philosophie.

2. Libellus de Vit i beata. non in particularités ab extra quærenda, sed in summo bono intra nos ipsos possidendo; item exercitatio mentis de luce et caligine d vina; collectus et conscriptus a M. Valentino Weigelio, Halæ Saxo um, 1609.

3. Théodicée, Discourt de la conformité de la raison avec la foi, p. 14 de la première édition, Amsterdam, 1710, et p. Il du t. I de l’édition d’Amsterdam de 1747. Leibniz dit que Weigel peut bien avoir • tenu quelque chose » du système auquel, depuis, Spinoza a donné son nom.

4. Son grand ouvrage de Subtilitate, a paru à Nuremberg en 1660, in-fol., depuis, souvent réimprimé à Bile, en 1563, 1567, etc. On y peut joindre de tterum va~i'tale; de Immoitalilate anim t; de Sapienlia: de Ælernitatis arcanis ; de Ulilitate ex advenif capienda, surtout la curieuse autobiographie, de l’tla propria. Toutes les œuvres de Cardan ont été recueillies en dix volumes in-fol., à Lyon, 1663, par les soins de Charles Spon.

vous parier de Van Helmont après Paracelse, car il s’y rapporte et il en vient : c’est aussi un mystique alchimiste; il était né à Bruxelles en 1577, et il est mort à Vienne en 16*44'. Robert Fludd , médecin anglais du comté de Kent, né en 1574, mort en 1627, essaya de combiner Paracelse avec l’étude assidue de la Genèse, allégoriquement interprétée2. Mais le plus profond à la fois et le plus naïf de toutes les mystiques du seizième siècle est Jacob Bœhme, né en 1575, mort en 1624. C’était un pauvre cordonnier de Gorlitz2, sans aucune instruction littéraire, uniquement occupé de deux études, que tout chrétien et tout homme peut toujours faire, l’étude plus contemplative que théorique de la nature, et celle des livres saints. Il est appelé le philosophe teutonique. Il a écrit une foule d’ouvrages qui ont été depuis comme l’Évangile du mysticisme. Ils

1. Son fils, Mercure Van Helmont, a publié ses ouvrages. Voyez entre autres Ortus medicinæ, id est initia physicae inaudita, progresses medicinæ novus, in morborum ultionem, ad vitam longam, authore J. -B. Van Helmont. etc. , edente aulboris filio; edit. nova, Amstelodami, 1662, in-4".

2. Pbilosophia Mosaica, Gudæ, 1638, in-fol. — Historia macro et microcosmi metaphysica, physlca et technica, Oppeoheim, 1611, in-fol.

3. Fragments de philosophie contemporaine, Sourenirj d'Allemagne, p. 124 : > C’est là (à Gorlitz) qu'à la fin du seizième siècle naquit un pauvre homme, resté toute sa vie un simp e cordonnier, qui, doué d'un esprit merveilleux, et frappé de bonne heure de la beauté de la nature, s’accoutuma à y voir l imace de Dieu . confondant un peu trop sans doute l'image avec celui qui l'a faite, l'œuvre avec l'artiste, mais pénétrant dans cette œuvre, sans cesse contemplée et étudiée avec l’œil de l'amour et de la foi, à des profondeurs vraiment étonnantes. Ja.,ob Bœhme, dans sa boutique de Gôrlitz, ne parait avoir connu d’autres livresque la Binle et quelques traités de mauvaise chimie; il doit tout à un sentiment extraordina re de la nature, et il en a tiré, à force de méditation, cette philosophie teutonique, ce mysticisme à la fois sublime et absurde qu'ont répandu dans le monde Swedenborg et Saint. Martin.

ont été souvent reproduits* et traduits en différentes langues. Un des plus célèbres, publié en 1612, s’appelle Aurora1 2. Les points fondamentaux de la doctrine de Bœhme sont : 1* l’impossibilité d’arriver à la vérité par aucun autre procédé que l’illumination ; 2° une théorie de la création ; 3° les rapports de l’âme et de Dieu; 4° l’identité essentielle de l’âme et de Dieu, et la détermination de leur différence quant à la forme; 5* l’origine du mal; 6° la réintégration de l’âme; 7° une exposilion symbolique du christianisme.— A partir du dix-septième siècle, les doctrines de cette école, tant allégoriques que théurgiques, passent dans une société secrète, la société des Rose-croix, où elles sont conservées en dépôt, comme le germe et l'espoir d’une réforme universelle.

Telles sont en raccourci les diverses écoles dont l’histoire remplit le seizième siècle. L’incomplète statistique que je viens de vous en donner suffit à démontrer que, même dans cet âge de culture artificielle, l’esprit humain est resté fidèle à lui-même et à ses lois, à ces quatre tendances qui le portent partout et toujours à chercher la vérité ou dans les sens, ou dans la conscience et souvent aussi dans l'abstraction, ou dans le doute et la négation de toute certitule, ou enfin dans l’enthousiasme et dans la contemplation immédiate de Dieu.

Reste à savoir quelle est celle de ces quatre écoles qui a compté le plus de partisans, et qui, par consé-

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