‹ Histoire générale de la réformationChapitre 27 sur 80 · ÇHAP. I. ÉTAT DE L*EUROPE · texte numérisé non relu

ÇHAP. I. ÉTAT DE L*EUROPE

Les ordres mendiants s'étaient d'ailleurs assuré la haute main dans les écoles, et ils avaient trouvé le moyen de donner la forme de la connaissance, en la dépouillant de toute réalité. Les subtilités de la scolastique tenaient lieu du vrai savoir » et l'on applaudissait à la philosophie ou à l'éloquence de ceux qui en savaient le mieux manier l'absurde jargon. Sous cette influence, l'on n'avait pour toute doctrine que de puériles et vaines disputes sur des mots.

Mais n'oublions pas ce qui marquait de traits plus sombres encore et plus repoussants le siècle dont nous esquissons le caractère. C'est la foi chrétienne surtout qui s'était corrompue, et les erreurs du romanisme qui avaient atteint leurs dernières limites. La théologie de Rome, si toutefois on peut lui donner le nom de théologie , se résumait en un mysticisme qui foulait aux pieds toutes les lois de la critique sacrée et toutes les analogies de la foi ; ou bien c'était un amas de formules scolastiques, où il n'y avait pas moyen de reconnaître la simplicité de l'Evangile de Jésus-Christ. De là des débats interminables ; car il était loisible aux moines des différents ordres de se disputer sur tous les points du dc^me, pourvu qu'ils maintinssent la suprématie du pape. Luther lui-même eût pu , sans encourir le châtiment , soutenir ses thèses évangéliques sur le démérite des œuvres , si ses premières attaques contre Rome ne l'eussent mis en antagonisme direct avec Léon X, et si ses recherches subséquentes ne l'eussent convaincu que l'évêque latin est l'Antéchrist.

A quelle distance, hélas ! l'église papale ne se trouvaitelle pas des églises chrétiennes fondées par les apôtres, sous la direction du Saint-Esprit! D'un côté, nous voyons

14 HISTOIftB DE LA AÉFORMATION. ItiTROD.

à la tète d'une orgueilleuse hiérarchie un homme qui, se vantant d'être le chef de l'Eglise universelle, foule sous ses pieds les rois et les princes de la terre ; et en regard de cela , nous avons d'humbles pécheurs de la Galilée qui ne réclament aucun droit de seigneurie sur les héritages de Dieu ; qui ne prétendent à aucune prééminence les uns sur les autres; qui montrent au milieu des églises la douceur d'une nourrice pour ses enfants ; qui n'ont enfin d'autre souci que de glorifier leur divin Maître et de sauver les âmes.

Là, vous contemplez avec étonnement un puissant monarque , c vêtu de pourpre et de fin lin , et se traitant tous les jours somptueusement. > Entouré d'une cour brillante, de fiers cardinaux et de prêtres qui le servent, il dépasse en luxe un despote asiatique ; il s'assied sur un trône élevé ; il habite un palais tout resplendissant d'or et de pierreries ; et , dans sa folle présomption, il s'ap* pelle «r le seigneur Dieu, le pape. » Ici, vous voye« les apôtres de Christ, ces hauts commissaires du ciel, « travaillant de leurs propres mains pour n'être pas à charge aux églises , > sans demeure fixe , et disant à ceux en faveur desquels s'exerce leur pouvoir miraculeux : c Nous n'avons ni or ni argent ; mais ce que nous avons, nous vous le donnons : au nom de Jésus de Nazareth , levez-vous et marchez. »

Là, une masse énorme de cérémonies humaines, propres seulement à captiver les sens, et qu'on donne toutefois comme possédant une souveraine vertu. Ici, une incomparable simplicité de doctrine et de rites ; rien pour séduire ou seulement attirer les regards et l'imagination ; rien qui détourne de la spiritualité du culte; rien qui puisse tenter de se <;onfier dans les formes ; rien non plus

CttAl>.l. ÉTAT t)fe L*EI}1AOF«, , !S

qui favorise fe propre justice, et qui distraie de Celui par lequel seul les pécheurs petivetit s'approcher de Dîeu.

A Ramé, nous rencontrons une fouie de médiateurs entre le pécheur et Dieu ; tout^e clerçé d'abord, puis l'imuiense cohorte des saints patrons. Mais si nous ouvrons le Nouveau -Testament, nous en voyons sortir, avant tout, cette sainte et sublime et restaurante doctrine t qu'il y a un seul Dieu, et un seul médiateur entre Dieu et leS hommes, savoir, THomme-Christ Jésus, > (1) doctrine qui met là hache à la racine du système romain I tout entier.

On conçoit Saùs peine ce que devait être la prédication, dans une église qui s'était écartée à ce point de la vérité. Voici de quelle manière en parle Mosheim : c Le ûombre de ceux qui avaient les qualités les plus indispensables pour adresser au peuple quelques instructions n'était pas fort considérable ; et leurs discours, au lien dMnstruire, ne faisaient qu'égarer. C'étaient des récits de faux tniracles , des fables puériles , de misérables jeux de mots , un jargon barbare. Il nous reste quelques-uns de ces sermons, et l'on ne saurait les lire sans nn profond d^oût. Lés hommes qui, par la gravité de leurs mœurs, ou la supériorité apparente de leur sagesse et de leur savoir , occupaient un rang distingué parmi ces vains déclamateurs, avaient un certain nombre de thèmes tout faits sur lesquels ils exerçaient la force de leurs poumons et le pouvoir de leur éloquence. L'autorité de la sainte mère-église et le devoir d'obéir à ses arrêts ; les vertus et les mérites des saints, puis le crédit dont ils jouissent à la cour céleste ; la dignité , la gloire

(i) i Tim. Il, 5.

\6 ^ niSTOI^lE DE LA BÉFOBMATION. INTAOI).

et Tanioup de la bienheureuse Vierge; Yè^o^ce des reliqwes ; des appels à orner les églises et à doter les nionastèiies ; la nécessité dei; bonnes lo^uvres (au sens romain), pour obtenir le salut ; le feu dévorant du purgatoire et l'utilité des indulgences : tels étaient les lieux communs qui faisaient le fond des discours de la chaire chrétienne ! Voilà où s'épuisaient le zèle et les travaux des éminents docteurs de l'époque ! Et il faut bien dire que c'était par de tels discours qu'on pouvait le mieux remplir les coffres de la bonne vieille mère l'Eglise, et soutenir ses intérêts temporels. Un clergé qui se fut mis en tête d'inculquer les doctrines et les préceptes de l'Evangile , de proposer l'exemple de son divin Auteur et l'efiBcace de sa médiation, comme le plus puissant motif à la justice et à la vertu , de faire enfin consister la vie chrétienne dans l'amour de Dieu et des hommes , ce clergé eût bien par-là défendu la cause de la vérité et sauvé des âmes, mais l'église et la papauté n'eussent pas retiré grand profit de ses services. » (1)

La corruption de l'église romaine , à l'époque de la Réformation , était telle , que le cardinal Bellarmin luimême n'a pas osé la nier, c Quelques années , dit-il , avant l'apparition des hérésies de Luther et de Calvin, il n'y avait pas beaucoup de sévérité dans les tribunaux ecclésiastiques, ni beaucoup de discipline au regard des mœurs , ni une grande connaissance des saintes lettres, ni un assez profond respect pour les choses divines ; en somme, il n'y avait presque plus de religion. > (2) C'est dit avec autant de ménapments que possible; mais cela ne laisse pas d'être bien fort.

(1) MOSHBIM, Hisl. eccL, vol. IV.

(2) Bellarm, Coneio. XXVIIT, Oper. t. VI, col. 296, édit. Colon. 1617.

CHAP. I. ÉTAT DE t'EUftOfE. ' •H

Ri^ ne parle plus haut sur ce j>oi]it que l6| lois expresses par lesquelles l'Eglise tarifa les crimes» et détf i^ mina les sommes au moyen desquelles cliacun d'eux se pouvait expier. Quelques-uneà de ces lois odieuses ont été imprimées, et il est parfaitement authentique que, par un édit de la chancellerie romaine, c un diacre coupable de meurtre était absous pour vingt écus ; un évêque et un abbé pouvaient assassiner pour trois cents livres. Tout ecclésiastique qui s'abandonnait aux excès de l'impureté, même avec les circonstances les plus aggravantes, s'en tirait avec le tiers de cette somme. Des crimes monstrueux, dont la vie humaine ne fournit que des exemples très-rares, et qui peut-être n'existent que dans l'imagination d'un casuiste, étaient taxés à fort bas prix (1). ^

Celui qui étudie avec un esprit impartial le cours des affaires humaines, celui surtout qui a quelque foi en l'origine céleste du christianisme, ne saurait s'étonner que de sévères jugements soient venus enfin visiter une église si corrompue et si corruptrice. Gomment le Dieu de vérité et de sainteté eût-il pu supporter plus longtemps cette Rome papale, qui osait se donner pour la seule et véritable épouse de Jésus-Christ? Elle, dont les pontifes offraient l'exemple du vice , du luxe , de l'ambition, de l'impiété, des extorsions et de la plus insigne mauvaise foi en politique; elle, dont les prêtres, dans tous les rangs de la hiérarchie, pleins d'avarice et d'intrigues, se livraient sans réserve aux excès de la sensualité, exerçaient une détestable tyrannie sur les consciences et ne prenaient aucun souci du salut des âmes. Sa soif d'or et de puissance était telle que la moitié des ressources de

(i) ROBEBTSOPf , HisL de Charlei^Quinl, liv. îl.

l'Allemagne s'engou^ait dans ses trésors, et jl eA était à peu près de même partout. A ses pieds se prosternaient les tètes couronnées, et les rois se voyaient contraints de rechercher par dessus tout sa faveur. Dans ses doctrines et dans ses rites, on eût en vain cherché quelque ressemblance avec le type primitif qu'elle prétendait avoir conservé. De faibles mortels osaient soutenir que, grâce à leur caractère de prêtre, ils pouvaient substituer à du pain et à du vin, le corps réel^ Tâme et la divinité du Christ. On les voyait s'enrichir aux dépens des gens faibles et superstitieux dont ils dirigeaient la conscience, y faire servir la crainte même qu'ils inspiraient aux fidèles en leur parlant des flammes du pui*gatoire. Et ce qu'il y a de pire, ils entraient en accommodement avec les hommes les plus dépravés , et , après avoir débattu le prix de leur complaisance , ils n'avaient pas honte de les autoriser au péché pendant un temps convenu.

La plupart de ces énormités dataient de loin sans doute. Depuis longtemps on eût pu, à la lueur de la prophétie, présager la ruine que Rome se préparait ; mais c'est au commencement du XYP siècle que le mal avait pris ses caractères les plus effrayants.

Alors les laïques étaient entièrement à la merci du clergé. Pour les moindres offenses dont ils se rendaient coupables envers l'Eglise, celle-ci les excommuniait, et la sentence emportait la perte de leur liberté et la confiscation de leurs biens. Le clergé, d'autre part, avait des immunités qui le faisaient échapper, dans tous les cas, à l'action des tribunaux. On n'osait punir les crimes de quelqu'un de ses membres, que si le pape cofàsentait à le frapper des censures de l'Eglise et à le dé; ouiller de son office sacré.

CHAP. ï. ÉTAT DE l'eUROPE. 19

Pour obtenir la délivrance d'une oppression pareille et pour voir quelque fin à tant de désordres, il fallut non? seulement que, dans sa miséricorde, TElernel se souvînt de son peuple , mais encore que , par les voies mystérieuses dont il aime à faire choix , il y mit sa main puissante. Quand il voulut renverser la Rome ;)a?enn6, il confia cette œuvre gigantesque aux pêcheurs de la Galilée ; et lorsque la Rome papah eut porté à l'extrême son arrogance et sa corruption , Dieu suscita un moine obscur, qui, sorti d'elle, proclama ses crimes et son apostasie. Avec l'épée de l'Esprit, savoir, la Parole de Dieu, il fit à la bête de T Apocalypse (1), une blessure dont elle ne se relèvera pas, bien qu'elle puisse vivre encore quelque temps, pour la punition du monde et pour l'épreuve de la vérité.

Retracer la marche que suivirent les événements mémorables de la Réformation, sous la direction du Seigneur, est la tâche que nousnous sommes prescrite, tache qui est du plus haut intérêt pour le philosophe chrétien. Les circonstances des temps actuels, je l'ai déjà dit, nous imposent l'obligation d'étudier à fond cette histoire, et de l'enseigner à nos enfants. Plus que jamais, il importe aux protestants de savoir d'où ils viennent et où l'on voudrait les ramener.

(1) Âpoc. xiu , 3.

Page 1